Le noyé du Grand Canal – Jean-François Parot

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2009 (JC Lattès)
Genres : Roman d’aventures – Historique
Personnages principaux : Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet
Très beau site de la série des enquêtes de  Nicolas Le Floch

Jean-François Parot est né à Paris en 1946. Son enfance l’a spontanément familiarisé avec le milieu cinématographique : il prenait des marches avec Gabin; sa mère travaillait pour Carné; son grand-père avait été monteur pour le Napoléon d’Abel Gance. Ce qui dut lui donner le respect de la chose artistique et l’attrait pour les mondes imaginaires. Plus tard, diplômé en histoire et en ethnologie, il travaille comme diplomate, conseiller politique, ambassadeur, ce qui lui fournit l’occasion de parcourir le monde et de prendre conscience que, autour d’une bonne table, bien des problèmes peuvent être élégamment résolus. Il s’en souviendra quand il décrira de façon détaillée la façon dont le commissaire Le Floch et ses amis célèbrent une victoire ou, en cas de coups durs, se remontent le moral. On le constate quand il prend sa retraite en 2000 et que sa carrière d’écrivain ès-polars historiques démarre.

Le Noyé du Grand Canal est le huitième roman de Parot (2009). De L’Énigme des Blancs-Manteaux (2000) à L’Homme de Sartine (2010), il en publie neuf. Je recommande d’essayer de les lire dans l’ordre : les principaux personnages restent les mêmes, mais Le Floch prend de l’âge et sa personnalité s’affermit, Paris se transforme, certains amis se renouvellent, les ennemis augmentent. La consultation du site indiqué plus haut situe les emplacements principaux de chaque aventure et indique la route de Versailles à Paris, c’est-à-dire de la Cour aux fonctionnaires de la ville, va-et-vient continuel que s’impose le commissaire Le Floch. Les amateurs de gastronomie trouveront regroupées sur ce même site, les recettes détaillées dont profitent nos héros; il ne s’agit pas là d’une coquetterie ou d’une perversion particulière de l’auteur. Un des lieux plaisants où l’aristocratie descendante et la bourgeoisie montante se rencontrent, c’est justement celui des plaisirs de la table. Les aventures de Le Floch se situent dans la deuxième partie du XVIIIe siècle; or, Grimod de la Reynière, à la fin du siècle, élève la gastronomie au rang des Beaux-Arts, alors que Brillat-Savarin, dans sa Physiologie du goût de 1825, en fait presque un devoir moral. A cette époque, les plaisirs de la table se substituaient, chez les encyclopédistes vieillissants, aux plaisirs du lit car, comme l’observait finement Brillat-Savarin, les plaisirs de la table sont les seuls qui, en nous épuisant, nous restaurent en même temps.

On retrouve ce plaisir de l’écriture des grands écrivains du XVIIIe siècle car c’est dans ce langage que les romans de Parot sont écrits. On aura compris que le souci de la précision historique, des événements marquants et des personnages captivants (au moment où cette nouvelle aventure commence, Voltaire est sur le point de s’éteindre) caractérisent, avec un talent inégalé et une compétence rare cette série de romans. Si Voltaire, Rousseau ou Diderot avait écrit des romans policiers ou d’aventures, ça ressemblerait à ça. Il y avait un peu de cela dans les Ellis Peter et son frère Cadfael. Mais les romans de Parot constituent le paradigme du véritable polar historique. L’historique ne figure pas seulement comme toile de fond, c’est la texture même du récit.

D’où les effets opposés susceptibles d’être produits. Les uns, les amateurs de thriller qui jouissent de tourner les pages et traversent un livre de 400 pages en une nuit d’insomnie, vont abandonner rapidement et refuseront de se taper un cours de période française pré-révolutionnaire pour les nuls. Les autres auront du plaisir à retarder leur lecture pour demeurer immergés plus longtemps dans cette atmosphère dépaysante et fascinante qui nous frappe d’accès de nostalgie liés à nos études classiques, donc à nos 20 ans. En suivant Le Floch, on se heurte soudain à Restif de la Bretonne, on participe à la dispute entre gluckistes et piccinistes alimentée par le musicien et musicologue Jean-Benjamin de la Borde, et on est assez fasciné par Mesmer venu s’établir à Paris après avoir été chassé de Vienne. On entre même dans l’intimité du roi et de Marie-Antoinette.

Malgré tout, et dans notre contexte c’est toujours la question principale, on ne peut pas dire que l’intrigue policière est noyée dans le Grand Canal elle aussi. L’enquête est plus longue que dans un Poirot, les détours plus complaisants que chez un Nesbo par exemple, certains personnages développés avec soin, même s’ils sont liés davantage à Nicolas qu’à l’intrigue elle-même, et certains beaux hasards fort bienvenus, mais les filatures portent fruit, les indices s’accumulent et, au cours de plusieurs moments récapitulatifs (pédagogiquement utiles), nos limiers s’efforcent de les interpréter et d’élaborer des hypothèses qui seront ensuite testées; enfin, le dénouement classique, qui n’exclut d’ailleurs pas quelques rebondissements inattendus, satisfait notre besoin d’élucider le fin fond des mystères.

Donc, à ne pas mettre entre toutes les mains! Mais, pour ma part, c’est un chef-d’œuvre remarquable.

Ma note : (5 / 5)

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