Le mystère Sherlock – J.M. Erre

Par Michel Dufour

lemystere-SherlockDate de publication originale : 2012 (Buchet/Chastel) Erre
Genre : Thriller humoristique
Personnage principal : Commissaire Lestrade

Né en 1971 à Perpignan, professeur de français à Sète, Jean-Marcel Erre a publié 4 romans depuis 2006, tous apparemment caractérisés par un humour remarquable. Dans Le Mystère Sherlock : des jeux de langage à la San-Antonio, un comique de situation qui rappelle les Voltaire enquête de Lenormand, un rythme à la Feydeau, et surtout une exubérance démesurée dans la description des personnages, de leurs attitudes et de leur façon de penser et de sentir. Ça m’a surtout rappelé les outrances surréalistes, les pitreries d’Alfred Jarry et L’Apollinaire des Onze mille verges. Pourtant, ce ton n’empêche pas une savante fidélité au Canon holmésien et une rigueur certaine dans le déroulement des événements. Erre illustre l’idée de Wittgenstein : « L’humour n’est pas une disposition affective passagère, mais une façon de regarder le monde ».

Nous sommes de nos jours à l’Hôtel Baker Street, dans la vallée de Meiringen, en Suisse, à deux pas des chutes Reichenbach où Holmes et Moriarty ont livré leur ultime combat. Le professeur Bobo a réuni les dix plus grands spécialistes de Sherlock Holmes pour un colloque où chaque participant se compromettra lors d’une communication qui permettra au professeur de déterminer qui sera responsable de la chaire d’Holmésologie à la Sorbonne. La compétition est vive et une malencontreuse avalanche qui perturbe le chauffage et l’électricité, et bouche toutes les issues, a pour effet d’isoler l’hôtel pendant 3 jours et d’augmenter la tension : admirable huis-clos, calqué sur Les 10 petits nègres de cette chère Agatha. Quand un tracteur finira par démolir la porte principale de l’hôtel, on découvrira dans la chambre froide 10 cadavres d’universitaires bien cordés. Grâce à des journaux personnels, des carnets de notes, des lettres, des extraits d’un Sherlock Holmes pour les nuls, le commissaire Lestrade reconstituera le récit des événements et échafaudera une brillante hypothèse pour interpréter le sens de ces événements. C’est ici que Erre joue avec le plus de finesse : j’ai rencontré sur le net plusieurs commentateurs qui croient avoir tout compris alors qu’ils n’ont pas bien lu jusqu’au bout. La subtilité n’est pas la chose du monde la mieux partagée.

Bref, j’ai beaucoup aimé ce roman. Aussi bien parce que le sourire ne m’a pas lâché que parce que j’ai retrouvé une partie de l’univers de Holmes et cette atmosphère de mystère dans laquelle baignent plusieurs Agatha Christie, dont ce magnifique 10  petits nègres (dont Poirot est pourtant absent). Évidemment, ce n’est pas facile de briller sans interruption pendant plus de 250 pages, mais la construction originale, les allusions aux idées de Holmes, le pittoresque des personnages et les problèmes étonnants qui se succèdent, tout cela contribue à nous inciter à jouer le jeu avec tolérance et à ne pas bouder le plaisir.

J’achèterai donc le prochain Erre les yeux fermés car, même si Le Mystère Sherlock n’est pas parfait (Réouven est plus savant, Ellery Queen plus dramatique, Meyer plus fascinant historiquement), il réactive avec intelligence et humour cette jouissante complicité qui unit les admirateurs de l’univers holmésien.

Extrait :
Tiraillée entre une piété farouche et un tempérament bilieux, Dolorès Manolete est à la foi chrétienne ce que Dark Vador est à la Force Jedi : un serviteur fidèle mais un chouïa tourmenté. Depuis des mois, rongée par une haine sauvage, Dolorès penche du côté obscur. En elle bout une envie de meurtre à l’état brut dont on ne trouve guère d’équivalent que chez la hyène hypoglycémique ou le supporter de football à qui un arbitre coprophage enfanté par une péripatéticienne a volé un penalty. L’objet de ce douloureux tourment intime? Sa collègue, la sulfureuse Eva von Gruber.
Certains jours, l’évocation fantasmée d’une petite séance de torture de bimbo avant mise à mort sacrificielle lui fait frôler l’extase mystique. Dolorès a pris la révolution poitrinaire d’Eva en pleine figure, tel un puissant airbag déclenché par surprise, et elle ne s’en est pas remise. Car jusqu’à l’arrivée d’Eva sur le marché, c’était Dolorès qui occupait le créneau « activités extraconjugales » dans les colloques universitaires. C’est elle qu’on classaffairisait dans les avions, elle qu’on gastronomisait dans les restaurants, elle qu’on palacisait dans les hôtels.

Ma note : (4,5 / 5) lemystere-Sherlock-amb
Coup de cœur coupdecoeur

 

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4 réponses à Le mystère Sherlock – J.M. Erre

  1. Richard dit :

    Un véritable petit plaisir de lecture … que je conseille à tout vent !
    Merci pour cette excellente chronique …à la masure du roman.
    Bonne lecture !

    • michel dufour dit :

      Nous sommes, une fois de plus, sur la même longueur d’onde, Richard. Ça faisait longtemps que j’avais éprouvé un coup de coeur. Ton appréciation m’importe toujours.

  2. J’avais ri à fond !! Mais quelle est la théorie qu’ils n’ont pas comprise, sur le Net, comme tu en parles dans ton article ?

    • michel dufour dit :

      Plusieurs commentateurs n’ont pas eu l’air de comprendre, non pas une théorie, mais le sens ultime de cette histoire, comme s’ils n’avaient pas lu le dernier chapitre, ou la postface. Quelqu’un, par exemple, qui écrit qu’il avait déduit qui était l’assassin 75 pages avant la fin, a sûrement raté quelque chose. C’est une autre qualité de ce joyeux polar que de nous laisser sur une sorte de doute, nos commentateurs de hockey diraient: un double doute!

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