Joseph – Hervé Gagnon

Par Michel Dufour

joseph-couvDate de publication originale : 2016 (Libre Expression)Gagnon
Genre : Enquête
Personnages principaux : Joseph Laflamme, journaliste; Marcel Arcand, inspecteur de police

Mettre la main sur un roman d’Hervé Gagnon, c’est toujours une promesse de plaisir. Excellent conteur, historien bien informé qui lui permet de situer l’action de ses histoires dans le Montréal des années 90 (19e siècle) qu’il connaît bien, écrivain qui a le sens du jeu, Gagnon s’est mérité un public avide et exigeant.

Montréal, juillet 1893 : après un esclandre entre Joseph Laflamme et l’abbé Masson, au musée de l’Art Association of Montreal, au square Phillips, la veillée est foutue pour McCreary, le futur beau-frère de Joseph, Emma sa promise et sœur de Joseph, et Mary qui tient beaucoup à son Joseph. Le lendemain, cependant, est encore plus cruel pour Joseph : son ami Arcand vient l’arrêter et le conduire en prison : l’abbé Masson a été tué la veille exactement comme Joseph avait prédit : la soutane poussée au fond de la gorge et un crucifix enfoncé dans le cul ! Et Joseph, qui n’avait pas quitté le musée en même temps que les autres, ne se souvient plus de rien. S’il a erré dans les bars, l’enquête établira que personne ne l’a remarqué. De plus, du sang et des excréments du prêtre ont taché ses vêtements. Même Arcand finit par penser que son ami est coupable.

Au cours de son enquête, Arcand finit par trouver un clochard du carré Phillips qui croit se souvenir avoir vu l’abbé Masson sortir du musée avec quelqu’un, qui n’était pas Laflamme. Voilà qui plaide un peu en faveur du journaliste. Mais alors les événements se bousculent : ce clochard est assassiné, la famille d’Arcand est menacée et on tente de tuer sa femme, le secrétaire de la loge franc-maçonnique, Laurent Chabin, est tué également, Laflamme est empoisonné en prison et s’en sort de justesse, son logement est incendié, Emma devient la cible d’un tueur lui-même assassiné : Arcand qui, par ailleurs, est inondé de messages bibliques qui lui parviennent mystérieusement, en perd son latin et le lecteur est submergé par cette séquence d’événements qui semble n’avoir ni queue ni tête.

Une des forces de Gagnon, c’est de nous présenter plusieurs situations problématiques difficiles à comprendre et assez mystérieuses pour nous troubler. Le truc consistant à définir une cible (un objectif et quelques personnages) sur laquelle s’acharnent plusieurs types de chasseurs, qui favorisent parfois nos héros en s’en prenant les uns aux autres, entraîne des péripéties originales et surprenantes. Un peu comme quand Leone est passé de la mystique du western (bon vs méchant) au trio maléfique (the good, the bad, the ugly). Le fait de situer l’action dans un contexte historique réaliste (personnages, institutions, édifices) augmente le plaisir : par exemple, Honoré Beaugrand dans ses locaux du journal La Patrie, les religieuses de l’hôpital Hôtel-Dieu ou du couvent du Bon Pasteur, le consulat des États-Unis, rue St-Jacques, les grands hôtels du Vieux-Montréal … L’ensemble est écrit avec simplicité et scandé par un rythme trépidant. Ces principales qualités font de Gagnon un de nos grands écrivains.

Ce roman-ci m’a cependant un peu déçu par la clé de l’énigme : si Gagnon renouvelle ses histoires en immobilisant Laflamme en prison et en mettant Arcand au premier plan, la signification des agressions dont sont victimes nos amis (ainsi que les dommages collatéraux) s’inscrit dans la foulée du roman précédent. Et, comme pour compenser cette absence de surprise dramatique, Gagnon accentue les traits spécifiques des principaux personnages, parfois jusqu’à la caricature : Arcand est dépassé par les événements mais aussi par l’existence, Joseph manifeste un optimisme foncier qui dévoile sa naïveté profonde, Emma est exécrable au point qu’on se demande si le fait que McCreary ne se sauve pas est dû à son infirmité et, enfin, l’anticléricalisme de Joseph, bien compréhensible en soi et particulièrement dans son cas, éclate publiquement de façon outrancière dans des propos qui, quels qu’ils soient, disqualifient surtout celui qui les émet.

Bon, ce n’est peut-être pas très grave en soi, et ça risque peut-être de passer inaperçu pour quelqu’un qui commencerait sa fréquentation de Gagnon par la lecture de Joseph; mais je crois que les adeptes de Gagnon s’attendent à plus.

Extrait :
− Dure journée ? demanda Hébert avec empathie.
− Dure semaine, plutôt, répondit Arcand avec une spontanéité qui le surprit, lui qui était habituellement si réservé. Un prêtre mort avec son crucifix enfoncé dans le derrière et sa soutane dans la gorge, l’évêché qui me souffle dans le cou et qui me menace sans beaucoup de subtilité de me faire congédier, un ami emprisonné par mes soins et que je n’arrive pas à innocenter, un autre assassiné dans la misère noire sans que j’aie même su qu’il était dans le besoin, ma femme et mes enfants dans l’état que vous savez, une nounou à trouver que je n’ai pas les moyens de payer et, pour compléter le tout, un détraqué qui me fait parvenir des pages de bible remplies de menaces. Alors oui, disons que j’ai déjà connu des moments plus tranquilles. Je me sens incompétent et dépassé dans tous les secteurs de ma vie. Mais bon, ça pourrait être pire, je suppose. Avec un peu de malchance, je découvrirai comment.

Ma note : (3,9 / 5) joseph-amb

 

 

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