Les courants fourbes du lac Tai – Qiu Xiaolong

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2009 (Don’t cry, Tai Lake)
Date de publication française : 2010 (Liana Levi, Points)
Genre : Enquête
Personnage principal : inspecteur principal Chen Cao (police criminelle de Shanghai)

Qiu Xiaolong est né à Shanghai en 1953. Au moment de la Révolution culturelle (1966-1976), son père, traité de capitaliste, est maltraité par les Gardes rouges; le fils Xiaolong perd le droit d’aller à l’école. Lors de la révolte des étudiants sur la Place Tianmen, en 89, Qiu, après avoir appris l’anglais par lui-même, se trouve aux États-Unis. Il étudie la littérature anglo-américaine, rédige une thèse sur T.S. Eliot, et écrit des poèmes. Partisan de la démocratie, ça devient dangereux pour lui de retourner à Shanghai. Il décide de rester aux États-Unis, enseigne maintenant à l’Université Washington de Saint-Louis. Depuis 2000, il a publié une dizaine de romans policiers qui se passent à Shanghai (ou dans les environs) avec l’inspecteur principal Chen : jeune trentaine, brillant, pas trop opportuniste politiquement, mais pas non plus suicidaire.

Le lac Tai se trouve à Wuxi, à une heure de train de Shanghai, où l’inspecteur Chen est en vacances. Par hasard, il rencontre la jeune Shanshan, ardente militante écologiste qui s’efforce de sauver le lac Tai des déchets toxiques déversés par les usines, qui ont déjà commencé à attaquer la santé des habitants. Polluer le lac est inévitable pour les entrepreneurs : les dispositifs anti-pollution coûtent cher, diminuent la productivité, et contribuent ainsi à ralentir l’augmentation du PIB, signe tangible du progrès économique chinois. D’où une réelle complicité entre les entrepreneurs et les hommes politiques qui, en intervenant pour freiner la pollution, deviendraient suspects aux yeux des dirigeants du parti. Deng Xiaoping l’a déclaré : « Le développement est la seule et unique vérité ! ».

Or, Liu Deming, directeur de la plus grande usine de produits chimiques de Wuxi, est assassiné. Shanshan est soupçonnée; son ami Jiang arrêté et accusé. Sans doute ému par Shanshan et par le démon de la curiosité, Chen enquête dans l’ombre, surveillé par la Sécurité intérieure. Pourquoi Liu a-t-il été tué ? Jalousie ou appât du gain de son épouse ? Déception de sa concubine ? Vengeance d’un rival ? Avertissement d’un ou d’une écologiste ? Les vacances de Chen ne seront pas particulièrement reposantes.

Roman très plaisant. Inspecteur sympathique, tenace et brillant, malchanceux avec les femmes (« Qui marche à tes côtés » ?), citant les grands poètes chinois et s’inspirant des circonstances pour écrire ses propres poèmes. Enquête classique malgré le dépaysement du milieu. Bien que, au fond, cette Chine fin XXe-début XXIe siècle, soumise aux quatre modernisations (industrie et commerce, éducation, agriculture, organisation militaire) connaisse des problèmes assez semblables aux nôtres : grand écart entre les riches et les pauvres, capitalisme d’État assez sauvage qui cohabite avec une forme originale de communisme (comme dit encore Deng : « Un pays, deux systèmes », ou « Qu’importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape les souris, c’est un bon chat ! »; Complicité entre leaders économiques et dirigeants politiques (échange d’enveloppes rouges analogues à nos enveloppes brunes); le profit à tout prix…

Xiaolong connaît aussi son public : le nom chinois des principaux personnages est simple; les plaisirs de la table sont à l’honneur et ceux du lit ont le charme discret de la bourgeoisie; une touche d’humour subtil allège le sérieux de la problématique.

Bref, j’ai bien aimé.

Extrait :
Il n’avait lu que deux ou trois pages quand il se rendit compte que quelqu’un approchait.
Il leva les yeux et aperçut une jeune femme élancée qui regarda dans sa direction puis baissa la tête, telle une timide fleur de lotus sous une brise fraîche.
Elle devait avoir dans les vingt-cinq ans et portait une veste cintrée, un chemisier blanc, un jean, des chaussures noires et une sacoche à l’épaule. Elle se dirigea vers l’autre table, une bouteille d’eau à la main, sans se soucier du propriétaire qui ne voulait pas qu’on apporte sa boisson. Au lieu de consulter le menu elle cria : « Je suis là, Oncle Wang !
– Une minute, répondit le vieil homme en sortant la tête. Tu ne devrais pas trop travailler pendant le week-end, Shanshan.
– Je dois seulement vérifier de nouvelles analyses au bureau, mais ça se complique. Ne vous inquiétez pas. Deux heures dans l’après-midi au maximum. »
Visiblement, elle n’était pas inconnue ici. Le vieux Wang n’était pas un de ses parents, autrement elle ne l’aurait pas appelé Oncle.
Celui-ci sortit avec un récipient de plastique fumant qu’il avait dû réchauffer au micro-ondes. Elle lui avait probablement laissé son déjeuner le matin. Et ce ne devait pas être inhabituel. Au cours de la réforme économique, les entreprises d’État s’étaient débarrassées des cantines du personnel considérées comme trop coûteuses. La jeune femme avait donc dû trouver un autre endroit pour déjeuner.
Son riz blanc était surmonté d’une omelette et de beaucoup de ciboule hachée. Elle sortit de sa sacoche une paire de baguettes en bambou.
« La ciboule fraîche vient de mon jardin, dit Oncle Wang avec un sourire édenté. Je l’ai ramassé ce matin. Totalement bio. »
« C’est très aimable à vous, Oncle Wang ».
Le vieil homme retourna dans la cuisine. Shanshan et Chen restèrent seuls.

Lac Tai

Niveau de satisfaction : 
(4,5 / 5)

 

 

 

 

Ce roman a déjà fait l’objet d’une chronique de Raymond Pédoussaut, publiée sur ce blog le 1 septembre 2011.

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