Le Lecteur de cadavres – Antonio Garrido

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011 (El Lector de cadaveres)
Date de publication française : 2014 (Grasset)
Genres : Historique, enquête, noir
Personnage principal : Ci Song, enquêteur

Antonio Garrido, né en Espagne en 1963, professeur à l’Université polytechnique de Valence, s’est fait connaître avec La Scribe, qui se déroule à l’époque carolingienne en Franconie. Le Lecteur de cadavres, qui lui a valu le Prix international du roman historique, lui permet d’articuler trois de ses centres d’intérêt : la médecine légale, le roman d’aventures, le contexte historique. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, nous nous retrouvons au XIIIe siècle, en Chine, sous la dynastie des Song.

Le jeune Song Ci (aucun rapport avec la dynastie), d’origine modeste, début vingtaine, affronte coup sur coup, trois épreuves : la mort de ses parents (et, précédemment, de deux de ses sœurs), l’incendie de leur maison, et l’arrestation de son frère aîné accusé de meurtre. Responsable de sa petite sœur malade (8 ans), il cherche à vendre un lopin de terre pour ramasser assez d’argent pour éviter la peine de mort à son frère. Il se fait arnaquer et doit fuir son patelin pour se rendre à Lin’an, capitale de l’Empire, dans le but d’entrer à l’Académie Ming pour parfaire sa formation médicale et légale.

Ci est doué pour observer les cadavres et déduire les causes de leur mort, mais il est naïf dans la vie de tous les jours, tombe dans tous les pièges qu’on lui tend, se désole continuellement des malheurs qui le frappent, et persiste à se mettre les pieds dans les plats. Son entrée à l’Académie pourrait représenter un heureux aboutissement; ce sera l’occasion, au contraire, de se faire de nouveaux ennemis. Et, quand l’Empereur lui confie la tâche d’enquêter sur des meurtres sauvages, on pourrait croire que ses compétences sont reconnues et qu’il est enfin sorti du bois. Absolument pas! Ses observations sont justes et lui permettraient d’être enfin apprécié, mais il les livre à de mauvaises mains de sorte qu’elles joueront contre lui; et, personnellement, son attitude émotivement fragile risque de lui coûter le dernier ami sur lequel il peut compter. Pendant 700 pages sur 720, on peut dire qu’il ne l’a pas eu facile !

C’est une des raisons pour lesquelles certains commentateurs ont trouvé l’histoire longue et douloureuse. C’est certain que ce n’est pas un roman pour ceux qui recherchent les super héros. D’autant plus que le personnage n’est pas très sympathique, naïf, timoré, mélancolique. Comme on sait que sa vie n’a pas été joyeuse, on ne lui reprochera pas d’être ce qu’il est devenu. On sait qu’il est admirable pour ses capacités d’observation et sa puissance de déduction (il y a parfois du Sherlock Holmes là-dedans), mais c’est insuffisant pour le rendre attachant.

Pour échapper à la déprime, il faut faire comme si on lisait un roman historique avant tout, même si on y trouve bien des meurtres, une enquête, un procès, une condamnation. De fait, le personnage de Song Ci est inspiré d’un être réel, reconnu comme l’ancêtre des médecins légistes, dont quelques traités sont parvenus jusqu’à nous. Garrido a fait des recherches pendant plus d’un an pour pouvoir situer son personnage dans un monde réel : la vie quotidienne est difficile; l’écart entre riches et pauvres est inimaginable et se traduit dans le vêtement, la nourriture, le logement, la culture; la législation est développée et complexe (les étapes du procès sont minutieusement retracées); des éléments de technique et de sciences (la poudre à explosion) apparaissent. La vie familiale est bien décrite : hommes/femmes, parents/enfants, frères/sœurs, aîné/puinés. C’est pour cela que, même si tant de malheurs tombent sur la tête de Ci que ça semble un peu arrangé avec le gars des vues, la richesse socio-historique qui, plus qu’une toile de fond, cimente vraiment la vie des principaux personnages, nous permet de croire en la plausibilité de ces aventures. Enfin, côté suspense, on a hâte de voir comment Ci va parvenir à se sortir des situations aberrantes dans lesquelles il s’est retrouvé (difficile d’interrompre notre lecture des 100 dernières pages). Plusieurs rebondissements serviront à créer une finale spectaculaire.

Bref, en se rappelant qu’il faut profiter de la richesse historique de ce roman plutôt que de s’attendre à des émotions qu’on ressent habituellement à la lecture d’un roman policier, on risque de passer un bon moment.

Extrait :
Les blessures sont des témoins fidèles qui nous parlent de ce qui s’est passé. Parfois, elles nous éclairent sur le comment, d’autres fois sur le quand; parfois même sur le pourquoi. Mais celles-ci présentes aujourd’hui ne clament que la vengeance. La connaissance des cadavres nous permet d’estimer la profondeur d’une incision, l’intention d’un coup ou même la force avec laquelle il a été asséné, mais pour résoudre un crime il est essentiel d’entrer dans l’esprit de l’assassin (…). Et bien qu’il ne s’agisse que de spéculations, dans cette pensée je crois percevoir que l’extirpation de la caverne du plaisir a obéi à une pulsion de dépravation. À une pulsion luxurieuse qui a déchaîné un crime d’une rare violence. J’ignore si la mutilation obéit à l’action d’une secte occultiste. Il est possible que la blessure de la poitrine le démontre, mais ce dont je suis convaincu, c’est que l’assassin n’a pas tranché la tête et les pieds de la victime pour accomplir un rituel macabre. S’il l’a fait, c’est pour éviter son identification. Il a éliminé son visage parce que, à l’évidence, n’importe qui aurait pu le reconnaître. Et il a sectionné ses pieds parce qu’ils cachaient le secret de son lignage ou de sa position.

Song Ci, 1186-1249

Niveau de satisfaction :
(4,4 / 5)

 

 

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