Le dernier invité – Anne Bourrel

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :  2018 (La Manufacture de livres)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Béatrice, dite La Petite, jeune femme de 37 ans

La Petite va se marier. Elle n’est pas contente. Elle est même en colère. Pourtant elle aime son futur mari, c’est pour lui faire plaisir qu’elle a accepté le mariage. Mais quelque chose de profond, enfoui au fond d’elle, la perturbe. Dans sa tête, ce bruit persistant de feuille de papier qui se déchire. Dans la garrigue, loin du village, là où on ne sent plus la puanteur de bergamotes, elle court. Elle court pour évacuer cette fureur qui monte inexorablement en elle. La Petite, c’est Béatrice, elle a 37 ans mais tout le monde au village continue de l’appeler ainsi. Elle va se marier, la famille se prépare. Une famille pour une fois rassemblée, avec ce dernier invité surprise. La mère est ravie, juste un peu contrariée par une petite tâche de café sur la belle robe blanche qu’elle va mettre. Ce sera la fête. Mais pour l’instant il y a ce bruit de feuille de papier qu’on déchire et cette fureur inexpliquée. Non ! Tout à fait expliquée au contraire ! Elle, elle sait. Elle seule sait. Ça la rend furieuse.

Le roman démarre lentement dans un décor méditerranéen. La mer proche, le ciel bleu, la terre rouge, les pins, les cigales. Il y a cependant quelque chose de lourd et de dérangeant dans l’atmosphère : une odeur de putréfaction venant des bergamotiers qui ont été plantés en remplacement des vignes. Et puis ce cousin César, qui vient d’arriver, il schlingue méchamment aussi. C’est comme si les odeurs annonçaient qu’il y a quelque chose de pourri dans ces lieux. Pourri chez les gens. Des gens pour la plupart sympathiques, ordinaires, ni bons ni mauvais. Des citoyens lambda, bons vivants, qui ont le sens de la famille.

Le décor et les acteurs étant en place, l’auteure nous fait basculer dans l’horreur dans une deuxième partie déchirante et même révoltante. Accrochez-vous ! La maltraitance des enfants, c’est de ça qu’il s’agit. Le viol. Mais pire que ça : cet outrage c’est au sein de la famille qu’il se produit. Avec la complaisance des parents, organisé par eux. Pas de façon délibérée et volontaire bien sûr, par inconscience, cécité, et lâcheté aussi. Une complicité involontaire dans le meilleur des cas, mais pas moins révoltante pour autant. Le plus terrible étant la solitude des petites victimes. Personne à qui se confier : un père qui balaie d’un revers de main ces « jeux d’enfants », une mère trop fragile qu’il ne faut enfoncer davantage, un frère trop jeune. Et encore plus effrayant : les victimes elles-mêmes perpétuent la religion du secret, des non-dits. Se taire et subir. Se taire pour préserver la famille. Anne Bourrel réussit parfaitement à transmettre au lecteur sa colère. C’est fort ! Ça remue ! Ça dérange ! Et ça vous met dans une rage noire ! (Pour avoir une idée plus précise, je vous conseille de lire le petit extrait plus bas).

Outre le talent indéniable de l’auteure pour faire partager sa colère, il faut aussi signaler la qualité de l’écriture, précise ou poétique suivant les situations. À noter une utilisation subtile des symboles : l’odeur de pourriture figure les rapports familiaux malsains, la tâche de café indélébile sur la robe de mariée évoque le viol, quant à la feuille de papier qui se déchire, je vous laisse imaginer. L’auteure s’est aussi payé la fantaisie d’inventer des mots : sciszisri, estambouzer, chichigner, spumander, questiofinner, stopiner … En se basant sur la sonorité des mots on a une idée de leur signification mais ne les cherchez pas dans le dictionnaire, ils n’y sont pas.

On peut aussi remarquer l’ambiance particulière. Sur une toile de fond d’un village méditerranéen qui pourrait, de premier abord, paraître agréable et paisible, il se dégage une impression assez diffuse de la présence d’un dérèglement, d’une anomalie, qu’il y a quelque chose de vicié, symbolisé par la puanteur ambiante. On perçoit que l’on n’est pas dans la romance, la tragédie se profile.

Le dernier invité est un roman fort, poignant, dérangeant et sensuel. Une claque qui réveille ou éveille selon le cas. Le bandeau rouge accompagnant le livre proclame : « Le roman d’une femme pour les femmes, que tous les hommes devraient lire. » J’ajouterai : lisez-le si vous avez des enfants. Et même si vous n’en avez pas. Lisez-le tous, c’est un grand roman noir, âpre et bouleversant.

Extrait :
Allez les enfants, allez jouer en bas.
Aller jouer ? Mais à quoi ? Qui a jamais posé la question ? Qui est jamais venu jeter un œil pour savoir ce qu’il s’y passait, en bas ? Qui a jamais eu la curiosité de se poser la question ? Qui en a jamais eu l’idée ? Qui ?
À quoi vous jouez les enfants ? Vous jouez en bas ? Vous jouez à vous toucher le bas ? C’est comme cela qu’il faut souder les familles ? Avec la soumission de certaines et la force des autres ?
Et nous, en haut, autour de la table, tous ensemble, tous d’accord, pouvons-nous poursuivre l’ingurgitation lente de notre dysfonctionnement, comme on avale des couleuvres et reproduit les non-dits ? Oui ? C’est bien. Allez jouer en bas les enfants.
En haut, les hommes trinquent à l’armagnac, les femmes se réjouissent – jouissent – à leur côté. Une petite goutte, mesdames ? Un sussucre pour bien festoyer ? Allez, vous êtes nos complices, trinquons ensemble. A nous le grand verre, à vous la petite goutte.

Vous jouez, les enfants ? Pouvons-nous continuer à vivre heureux en surface alors qu’en bas se joue et rejoue le drame ? Le viol d’une enfant ?
Vous jouez encore en bas les enfants ? Mais l’autre, là, le ricaneur, il n’est pas un peu grand pour être qualifié d’enfant ?
Vous jouez ? C’est bon ? Tout est en place ? On peut trinquer : encore une fois ? Armagnac? Cognac ? Whisky ? Alcool de fruits ?
À la bonne tenue des familles !
Le drame est toujours en sous-sol, là où nous vous reléguons, toi, La Petite qui ne tournera pas la page, et toi, l’empereur César. Allez, encore un verre, pendant que les enfants jouent et que nous levons haut nos alcools jaunes et rouges et verts, bouches rigolardes, ventres repus et les yeux bien clos.

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Ce contenu a été publié dans Français, Remarquable, Roman noir, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.