La mort selon Turner – Tim Willocks

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Memo From Turner)
Date de publication française : 2018 chez Sonatine
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Radebe Turner, policier implacable – Margot Le Roux, femme forte.

En Afrique du Sud, au Cap, une jeune noire SDF est écrasée par une voiture conduite par un homme complètement saoul, qui avait fait la fête avec ses copains dans un bar. Le conducteur ne s’est aperçu de rien mais d’autres qui l’accompagnaient ont vu la fille agoniser, ils n’ont rien fait. L’inspecteur de police Turner de la brigade criminelle du Cap est appelé sur cet accident. Sur le cadavre de la femme, il trouve une carte de visite à son propre nom. Turner décide de résoudre l’affaire au plus vite. Ses investigations le conduisent jusqu’au fils de Margot Le Roux, une femme forte de la province Cap-Nord. Partie de rien elle est maintenant riche propriétaire de mines de manganèse. Véritable bienfaitrice du coin, elle règne sur toute une région. Malgré les multiples conseils pour transiger qu’il reçoit de partout, Turner décide de mener jusqu’au bout de son enquête. Margot Le Roux, elle, a bien l’intention de protéger son fils. Ces deux puissantes personnalités vont s’opposer dans une lutte terrible aux conséquences dramatiques.

Le roman est bâti autour de deux fortes personnalités qui vont entrer en conflit : le flic implacable venu du Cap et la toute-puissante femme d’affaire de province. Le conflit sera à la mesure de leur force et de leur détermination. « Deux trains fonçant l’un vers l’autre à toute vapeur sur la même voie » c’est la vision qu’en donne un autre policier de Cap-Nord. Willocks a l’habitude de créer dans ses romans, des personnages hors normes, dotés d’une volonté et d’un courage formidables. C’est bien le cas dans ce roman. Turner, le policier est intègre et implacable mais il fait aussi preuve d’une rigidité et d’un jusqu’au-boutisme impressionnants. Margot Le Roux a créé, seule, un empire qui lui a permis de donner la meilleure éducation à son fils. Elle ne peut pas admettre que tout soit remis en cause à cause d’un banal accident de voiture et d’un flic borné. Et ce qui ne simplifie pas les choses en Afrique du Sud : Turner est noir et Le Roux blanche. Donc ce sera la guerre. Turner est particulièrement apte à la mener : il est expert en arts martiaux, il sait manier les armes, il est décidé et intelligent. Mais il est seul. Margot habite une véritable forteresse moderne, elle est aussi orgueilleuse et déterminée. Elle est entourée d’hommes qui ne reculent devant rien. Le combat paraît disproportionné, il ne l’est pas car Turner a des ressources incroyables. Il faut s’accrocher quand l’auteur décrit son opération de survie dans le désert brûlant et dénudé ! Je conseille aux plus sensibles de sauter quelques pages tellement c’est horrible.

Il ne faut pas penser que c’est une histoire manichéenne : le policier incorruptible opposé à la riche femme d’affaires au-dessus des lois. C’est plus subtil que cela. Turner n’est pas vraiment un idéaliste, c’est un homme qui s’est créé un modèle personnel, un code auquel il s’accroche pour vivre. C’est un paradoxe vivant : il méprise la police, sa brutalité, sa corruption et pourtant il est policier. Il nourrit une véritable passion pour la justice. Quant à Margot Le Roux, elle était enceinte à 16 ans, elle a ensuite hérité de la ferme de son mari, éleveur de moutons. Elle a alors tout misé sur la recherche géologique, découvert du manganèse, s’est démenée, trouvé des investisseurs et construit un empire, seule femme dans un univers masculin. Ces deux personnes pourraient s’entendre, mais Turner s’y oppose voulant à tout prix rendre justice à la femme tuée. Le prix à payer sera considérable. En fait les raisons de Margot, qui veut simplement protéger les siens, sont plus compréhensibles que celles de Turner dans sa quête absolue de justice, même s’il suscite beaucoup d’admiration.

Willocks a le talent pour donner de l’ampleur à ses livres. Avec des personnages d’une grande force, un décor aride, il développe une tragédie shakespearienne moderne avec beaucoup de souffle et d’intensité. Du grand roman noir !

Extrait :
Toute sa vie, les êtres inférieurs l’avaient fait enrager. Ou plus exactement, des personnes inférieures lui disant ce qu’elle pouvait ou ne pouvait pas faire. Ses parents. Ses professeurs. Willem. Nombre de banquiers, d’avocats et d’ingénieurs. Des gens qui ne voyaient pas qui elle était, qui ne voyaient pas au-delà de leurs petits esprits étriqués et de leurs limites, et qui les projetaient sur elle. Elle leur avait prouvé à tous qu’ils avaient tort. Et voilà qu’un flic du ghetto lui avait jeté sa précieuse intégrité à la gueule, avait retourné son fils contre elle, tué le seul homme qu’elle ait jamais aimé. Elle avait fait toutes les concessions possibles, avait tenté de faire la paix. Il n’avait apporté que la mort. Il avait changé la maison que Hennie et elle avaient bâtie en un mausolée. Comment pourrait-elle vivre ici en sachant qu’elle avait laissé Turner s’en tirer? Comment vivre, tout simplement ?

 

Paysage d’Afrique du Sud – Cap-Nord

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Ce contenu a été publié dans Britannique, Remarquable, Roman noir, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.