Une mer sans soleil – Anne Perry

Par Michel Dufour

unemersanssoleilDate de publication originale : 2012 (A Sunless Sea) Pery
Date de publication française : 2012 (10/18)
Genres : Enquête, procès, historique
Personnages principaux : Commissaire Monk, Sir Rathbone

Anne Perry est sans conteste une des grandes dames de la littérature policière britannique. Elle mène de front 4 séries fort différentes. J’ai suivi de près depuis plus de 30 ans la série des Pitt (Thomas), inspecteur de la police londonienne qui sera muté à la Special Branch (1870-1890…), et celle de l’ex-policier, devenu amnésique et détective, puis commissaire à la Brigade fluviale, William Monk (fin des années 50-fin des années 60). Elle publie environ deux romans par année, des romans pourtant très développés et denses. Les Pitt en sont au 27: Dorchester Terrace (2011-2012); les Monk au 18: Une Mer sans soleil (2010-2012). La constante : la ville de Londres où les quartiers riches jouxtent les quartiers pauvres et mal famés, où gronde la colère des ouvriers et où celle des Irlandais finira aussi par se manifester.

Ce sont des romans de structure classique : quelques meurtres inexplicables, souvent affreux ou sordides, une enquête complexe et ardue, des personnages très développés peints sur une toile de fond historique pertinente, un déroulement impeccable avec rebondissements garantis et dévoilement brillant. Dans la série des Monk, on s’attend à une double problématique : celle de l’enquête proprement dite menée par Monk (rien à voir avec le Monk rigolo de la série télévisée), et celle du procès où brille le talentueux avocat Sir Oliver Rathbone. Longtemps épris de la même femme, dotés de personnalité fort différente, nos deux protagonistes constituent un duo remarquable. Sans qu’on assiste à une critique sociale aussi systématique que chez les auteurs suédois depuis les années 70, disons que les grands bourgeois en prennent pour leur rhume : l’hypocrisie endémique de la société victorienne est vertement dénoncée.

Le corps affreusement mutilé d’une femme est découvert dans un quartier mal famé au bord de la Tamise. L’enquête nous conduit dans une riche famille dont le mari, le docteur Lambourn, médecin renommé qui menait des recherches sur la consommation débridée de l’opium pour tenter d’obtenir une législation qui obligerait à préciser la provenance, la composition et la quantité du produit, semble avoir connu la victime et s’être suicidé deux mois avant la découverte de son cadavre. 

À cette époque, l’opium servait de panacée universelle pour toutes les maladies, des maux de ventre à la déprime quotidienne, mais beaucoup d’enfants mourraient après avoir absorbé des overdoses ou des produits frelatés. L’épouse, convaincue que son mari a plutôt été assassiné à cause du rapport qu’il avait préparé, et qui est disparu, se retrouve elle-même accusée du meurtre de la femme mutilée près des docks. Rathbone, émue par la fidélité que Dinah Lambourn porte à son époux au-delà de la mort, sentiment dont il a la nostalgie depuis la rupture avec son épouse, se porte à sa défense. Mais Monk et lui ont peu de cartes dans leur jeu et la partie est féroce.

Pour les habitués, nous retrouvons avec plaisir les personnages habituels qui continuent d’évoluer : Monk et Runcorn qui semblent retrouver leur solidarité ancienne, Rathbone qui se fait à l’idée du divorce et qui, professionnellement, s’aperçoit qu’on n’a pas toujours le choix entre le bien et le mal, mais qu’on est parfois coincé entre deux maux et qu’il faut donc se mouiller.

Les non familiers peuvent lire ce roman sans parcourir tout ce qui précède : Perry utilise bien des occasions pour résumer le passé d’un personnage récurrent. Le procédé alourdit sans doute le récit mais on y consent comme on accepte que le ténor meure sur la scène pendant une demi-heure. Très souvent aussi, elle effectue des résumés de la situation en cours, comme si le lecteur prenait trois semaines pour lire son roman. A partir de la moitié du roman, ça brise le rythme et on a parfois l’impression de faire du sur place.

L’idée de ce commerce de la drogue, qui suit la guerre de l’opium contre la Chine, et où des familles importantes feront fortune en favorisant la dépendance des consommateurs, est bien exploitée. Les personnages secondaires sont suffisamment développés pour être crédibles. Comme toujours, Perry brille par une subtilité psychologique et philosophique qui nous en apprend toujours encore un peu sur nous-mêmes. Enfin, dans ce cas-ci, le dénouement est peut-être trop rapide : habituellement, les méchants souffrent plus longtemps pour notre plus grand plaisir. J’aurais préféré qu’on prolonge leur supplice, quitte à couper certains détails de l’enquête, dont la visite à Gladstone, et l’autoflagellation répétée à cause des sévices imposés au peuple chinois. Mais j’ai eu bien du plaisir à retrouver cet univers et ces personnages typiques.

Extrait :
Monk s’avança et sentit un nœud se former dans son estomac. Ce qu’il avait pris pour une toile déchirée était en réalité la jupe détrempée d’une femme si affreusement mutilée qu’il lui fallut un instant pour reconnaître un être humain. Inutile de se demander si elle était morte. Son corps disloqué gisait à moitié sur le dos, son visage grisâtre et ses yeux sans vie tournés vers le ciel. Elle avait les cheveux poisseux, les vêtements ensanglantés, mais ce ne fut pas cela qui fit monter la bile dans la gorge de Monk et lui coupa le souffle. Elle avait été éventrée, et ses entrailles arrachées ressemblaient à de pâles serpents dépecés en travers de son bas-ventre.

 

Ma note : (4,5 / 5)  unemersanssoleil-amb

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Ce contenu a été publié dans Britannique, Enquête, Historique, Remarquable, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*