Road tripes – Sébastien Gendron

Par Raymond Pédoussaut

roadtripesDate de publication originale : 2013 (Albin Michel) Gendron
Genres : Road movie, Polar humoristique
Personnages principaux : Vincent Coste et Carell Lanusse, duo de paumés

Vincent Coste a fait des études de dentiste pour prendre la succession de son père, c’est aussi un brillant pianiste, un virtuose. Mais en ce moment c’est la dèche totale pour lui : il s’est fait virer du domicile conjugal par sa femme et pour survivre il a pris le job qui se présentait : distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Carell Lanusse, un délinquant qui ne se pose aucune question pour se procurer les voitures ou les cartes bleues qui lui paraissent nécessaires. Carell embarque Vincent dans la voiture de sa mère qui est en fait une voiture volée. Plutôt que de s’embêter avec la distribution de prospectus, Carell a l’idée de les faire flamber. Il trouve un endroit propice, en forêt, et il fait aussi brûler toute la forêt ! C’est le début d’une cavale en voiture à travers la France, de Bordeaux à Montélimar, sans but précis. Les péripéties sont nombreuses et variées : course-poursuite avec un motard, accident de voiture, autre course-poursuite avec la gendarmerie, rencontre avec les Nibiriens [1], puis avec un seizéiste [2] allumé, des vols de voitures, de carte bleues, un braquage, un gigantesque carambolage… Résultat : des morts, des blessés et 32 millions d’euros de dégâts !

L’intrigue est simple : une cavale en voitures (17 voitures volées en tout) à travers la France profonde. Ce road movie est décrit avec un humour décapant qui fait oublier la violence pourtant bien réelle. Le lecteur est partagé entre le rire et l’empathie pour ces personnages de paumés qui sont plus désespérés que méchants. La tournure des évènements leur échappe, ils ne contrôlent rien et provoquent des catastrophes en série.

Les personnages principaux sont savoureux. Le narrateur, Vincent, est un homme cultivé qui a connu la réussite et la gloire mais il est maintenant au fond du trou. Largué par son épouse, il est dépressif et a du mal à décider quoi que ce soit. A l’opposé Carell est un homme fruste, inculte et laid, mais lui ne se pose pas de question métaphysique, il décide facilement et agit rapidement. Il pique des voitures comme il respire. Il vole même une bagnole de la gendarmerie puis une autre de l’Office National des Forêts. Des véhicules pas vraiment discrets ! C’est lui la force motrice de l’association, Vincent le suit en renâclant, il n’a rien de mieux à faire. La dissemblance de ces deux personnages est toujours une source de comique. Ainsi pour freiner Carell dans sa propension à voler, Vincent invente le vol éthique : la voiture qu’ils voleront ne sera pas celle d’une mère célibataire avec 3 enfants, ce sera celle d’une vraie ordure ! Et puis Vincent fait profiter Carell de sa culture : il lui explique par exemple ce qu’est un McGuffin. C’est un but, une quête qui détermine tout le scénario d’un film. Eux, ils manquent cruellement de McGuffin ! Ils se déplacent au hasard et ont tendance à faire n’importe quoi.

Road tripes est un livre à la fois jubilatoire et désespéré. Ce n’est pas une farce hilarante, il y a aussi de la mélancolie et de l’amertume quand les deux protagonistes évoquent un passé douloureux ou leur échec social. C’est un roman où le comique, parfois loufoque et déjanté, est aussi teinté de noirceur.



[1] les Nibiriens sont les membres d’une secte qui prévoyait la fin du monde pour le 21 décembre 2012, date à laquelle la terre entrerait en collision avec une planète mystérieuse : Nibiru.
[2] Un sézéiste est une personne ayant la passion des Renault 16.


Extrait :
J’improvisais complètement mais c’était l’idée du moment pour endiguer la propension de mon collègue à nous mettre dans le pétrin. Il n’a pas posé de question sur la faisabilité de l’affaire. Il a hoché la tête :
– Remarque, c’est pas con ton truc. Parce qu’avec tous les connards qui vivent sur cette planète, on risque pas de manquer.
– Voilà, tu as compris. Pour les cartes bleues, pour le fric, pour tout ce dont on va avoir besoin à partir de maintenant, on va faire ça avec éthique.
– … quette !
– Hein ?
– C’est éti-quette que tu veux dire ?
– … Non, éthique, Carell. Ça veut dire en respectant certaines règles morales. Tu comprends ?

Un soir, seul à la maison, à moitié ivre, j’avais joué Après une lecture de Dante de Liszt, une pièce vertigineuse de vingt minutes, l’apothéose du romantisme, des portées rageuses, noires de notes accouplées les unes aux autres, pas un temps de silence. Quand j’ai eu terminé, il faisait nuit, j’étais plongé dans le noir. J’ai refermé le capot et je ne l’ai plus jamais rouvert. Une semaine plus tard, Léa naissait.


Franz Liszt – Après une lecture du Dante
 

Ma note : (4 / 5)roadtripes-amb1

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