Jack – Hervé Gagnon

Par Michel Dufour

jackDate de publication originale : 2014 (Libre Expression) Gagnon
Genres : Enquête policière, thriller, historique
Personnage principal : Joseph Laflamme, journaliste

Hervé Gagnon, diplômé en études historiques et muséologiques, dirige l’entreprise BlitZ, Culture et Patrimoine, dont l’objectif général est de mettre en valeur la culture et le patrimoine du Québec. On le connaît surtout par plusieurs prix qu’il a obtenus dans le domaine de la littérature pour la jeunesse (Complot au Musée, Hurtubise, 2006, et les séries Damné, Vengeance, Le Talisman de Nergal, Malefica…, publiées chez France Loisirs de 2010 à 2014). Le roman Jack est son premier polar pour adultes, et j’espère que ça ne sera pas le dernier.

On sait que, après sa série de meurtres sordides, Jack l’Éventreur est disparu de la scène londonienne en 1888. Or, à Montréal, dans le Red Light de 1891, des prostituées commencent à se faire massacrer selon un modus operandi analogue. En 88, au Québec, ce sont surtout les journaux anglais, comme la Montreal Gazette et le Montreal Daily Star, qui avaient quelque peu ébruité l’affaire. Le journaliste en herbe Joseph Laflamme avait vaguement entendu parler de ces histoires. C’est pourquoi le déclic ne se fait pas quand il apprend qu’une prostituée a été égorgée dans le Red Light; la seule chose qui le préoccupe, c’est que sa petite amie Mary travaille justement dans ce quartier maudit par les autorités religieuses. En tâchant de s’assurer que la victime n’est pas Mary, Joseph fonce à l’Hôtel-Dieu, hôpital alors dirigé par les Hospitalières, et tombe sur le docteur Hudon qui n’est pas encore remis de la vue du cadavre mutilé de Martha Gallagher.

Rassuré qu’il ne s’agisse pas de Mary, et flairant un bon article que Le Canadien ne pourrait pas refuser, Joseph Laflamme décide de pousser l’enquête plus loin. Sur les lieux du crime, il découvre une sorte de bouton de manchette en or à l’étrange motif; puis, un témoin vague du meurtre l’apostrophe; enfin, il se heurte à un couple de Britanniques, qui deviendront louches à force d’être revus à plusieurs reprises par la suite. Au poste de police, l’Inspecteur Marcel Arcand le reçoit plutôt froidement. Mais, heureusement pour lui, son journal est charmé par le titre accrocheur de l’article qu’il propose : Un tueur fou en liberté dans les rues de Montréal?

À partir de maintenant, les choses se compliquent : les cadavres se multiplient; les Francs-maçons semblent être compromis; des indices que les autorités britanniques n’avaient pas révélés à l’époque caractérisent les meurtres montréalais : Jack l’Éventreur aurait-il repris ses activités? Quel serait le lien entre lui et la Franc-maçonnerie? Qu’est-ce que le couple d’Anglais vient faire là-dedans? Pourquoi d’autres personnes rencontrées par Laflamme sont-elles tuées à leur tour d’un coup de poignard en plein cœur, ce qui paraît désigner un autre tueur? Joseph ne veut plus rien savoir de tout ça, mais il a impliqué, malgré lui, sa sœur Emma et sa maîtresse Mary. Impossible de reculer : reste la fuite en avant.

C’est avec une grande maîtrise que Gagnon mène la danse. Sa connaissance minutieuse de l’époque, ses mentalités, ses mœurs, ses usages quotidiens, rend crédibles et attachants les protagonistes qu’il met en scène. Difficile de ne pas penser au Rouletabille de Leroux, mais dans un contexte très québécois : la puissance du clergé, le mépris des pauvres et des gens aux mœurs dissolues, une certaine rudesse de la police qui ne bénéficie pas encore des découvertes de Bertillon à Paris, de Bell et Holmes à Londres, de Murdoch à Toronto. On embarque facilement dans l’histoire, plusieurs rebondissements soutiennent l’intérêt et, quand on pense avoir enfin trouvé le fin mot de l’affaire, on s’aperçoit que Gagnon nous aura roulés jusqu’au bout.

J’ai pensé inévitablement aux Cahiers noirs de l’analyste de Jacques Côté, particulièrement Et à l’heure de votre mort, qui se passe à Montréal en 1894 : deux reconstitutions intelligentes et bien documentées de Montréal fin XIXe siècle par deux auteurs qui ne sacrifient pas au contexte historique le sens de l’énigme, le rythme captivant et le dénouement brillant qui définissent un véritable thriller.

Extrait :
− Une autre prostituée a été assassinée cette nuit, annonça-t-il gravement avant d’avaler une gorgée qui le fit grimacer. Exactement de la même façon que la première : égorgée, les intestins sur l’épaule, les entrailles arrachées, le cœur aussi. La posture était identique.
− Alors tu avais raison, admit-elle, livide. Il y a bien un tueur fou en liberté à Montréal.
− Un ou plusieurs…
Il but à nouveau pour se donner le courage de relater la façon dont le marchand avait été assassiné et les circonstances dans lesquelles il avait découvert son cadavre. Puis il lui révéla ce qu’il lui avait caché et qui l’avait frappé comme la foudre sur le chemin du retour.
− Hier, devant la boutique, expliqua-t-il, après le départ de Sauvageau, j’ai aperçu un homme et une femme dans le square. Ils me regardaient. Je les avais déjà vus avant, en quittant l’endroit où la première putain a été tuée. Je n’en ai pas fait grand cas sur le coup.
− C’est sans doute une coïncidence, suggéra Emma d’une voix qui trahissait son anxiété.
− C’est ce que je me suis dit. Sauf qu’Archambault les a vus, lui aussi. Il me l’a confié avant de partir. Il avait l’impression qu’ils le suivaient.
− Et tu crois que…
− Je ne sais plus ce que je crois, Emma, laissa-t-il tomber avec lassitude. En plus, le marchand n’a pas été tué comme les deux femmes. On lui a donné un coup de couteau en plein cœur.
Il avala ce qui restait dans son verre et le remplit une troisième fois (…)
− Je ne comprends pas ce qui se passe, mais je sais que c’est devenu beaucoup trop sérieux pour moi. Je n’ai pas envie d’être le prochain, ajouta-t-il, les yeux baissés. Et je m’en voudrais à mort s’il t’arrivait quelque chose. Alors ma décision est prise : l’article de demain matin sera le dernier. Sauvageau pourra reprendre l’affaire s’il le veut, je la lui laisse. Quant à moi, si Rouleau ne me propose rien d’autre, tant pis. Je finirai à l’usine.
Lorsqu’il leva enfin les yeux, sa sœur y lut tout à la fois de la déception, de la résignation, de l’amertume et un peu de honte.
− Je serai un raté, mais un raté vivant, murmura-t-il. Ça vaudra toujours mieux qu’un héros mort.
Le cœur brisé, Emma ne trouva rien à répondre. Elle se contenta de le regarder vider son troisième verre et s’en verser un quatrième.

Ma note : (4 / 5) jack-amb

 

 

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