L’empire du scorpion – Sylvain Meunier


Par Michel Dufour

lempireduscorpionDate de publication originale : 2014 (Guy Saint-Jean)Meunier
Genres : Enquête, historique, thriller
Personnage principal : Jacynthe Lemay, policière (SPVM)

J’avais bien aimé L’Homme qui détestait le golf (Club des polarophiles québécois, juin 2009). C’est certain que Meunier a du plaisir à écrire. De fait, il n’arrête pas : pour les enfants, les ados, les adultes; des polars, des fantastiques, des poétiques, des socio-historiques; sous forme de romans ou de nouvelles. Plus de trente ouvrages en vingt ans. Et raflant bien des prix (Saint-Pacôme, Tenebris, Montérégie) et finaliste pour le prix du Gouverneur général et pour le Arthur Ellis. Retraité de l’enseignement, il peut enfin assumer pleinement son métier d’écrivain.

L’Empire du scorpion est une œuvre ambitieuse; un récit multiforme peuplé de personnages atypiques, dont l’étonnant Percival Imbert autour de qui tout tourne. Un soir de décembre 1977, il semble que Marie Doucet, l’épouse de Percival, soit disparue dans un grand magasin d’un centre d’achat. La jeune policière Jacynthe Lemay est chargée d’enregistrer la plainte de Percival et d’enquêter sommairement. Percival n’est pas d’accès facile : il parle peu, sort peu, s’intéresse par-dessus tout à la langue française et à ses dictionnaires, dont il fait collection, et qu’il mémorise systématiquement. Il parle de lui et s’adresse aussi à son interlocutrice à la troisième personne. Le seul atout sur lequel la policière Lemay peut compter, c’est qu’elle ressemble à l’épouse disparue. Les maigres informations, cependant, qu’elle obtient de Percival sur son épouse, qui ne s’est jamais demandé, par exemple, à quoi elle ressemblait, n’aident pas beaucoup Jacynthe Lemay. On en vient à se demander si la supposée Marie Doucet a vraiment existé. L’affaire est d’ailleurs retirée à Jacynthe. Mais un meurtre survient et Jacynthe établit des relations entre ce meurtre et la disparition, d’autant plus que Percival lui dit qu’il avait rendez-vous avec cette personne.

La Sûreté du Québec se mêle de l’enquête : la victime est une fonctionnaire importante, Dorothy Pettigrew, qui travaillait aux Affaires extérieures à Ottawa. Même la GRC intervient et cherche à étouffer l’affaire et à neutraliser ceux qui en savent trop. La vie de Jacynthe est menacée, peut-être aussi celle de Percival. Ce qui avait commencé comme une simple disparition suspecte dans un couple bizarre prend maintenant des proportions énormes : non seulement certains partis politiques semblent impliqués (le Parti québécois a pris le pouvoir en 1976, ce qui énerve les partisans de l’unité canadienne dans tout le pays), mais aussi des familles riches et célèbres, qui tiennent au statu quo, et qui contrôlent une partie de la police, des politiciens et des média. Comment une jeune policière, écartée du SPVM, mais mise à contribution par la SQ, pourra-t-elle faire la lumière sur cette situation complexe et dangereuse sans y laisser la peau? Et, au fait, qu’est devenue Marie Doucet ? Et quel est le secret de Percival Imbert ?

La création du personnage de Percival est très forte; tout au long du récit, on apprend à le cerner davantage à partir de ses gestes; chez Meunier, pas de psycho pour les nuls : les gens sont ce qu’ils font; on apprend donc graduellement à les connaître. Sur la construction générale, il n’est pas facile de passer du simple au complexe; or, Meunier nous y mène sans trop de mal : la petite musique de chambre se transforme en symphonie mahlérienne, un drame à dimension nationale où nous revisitons plusieurs événements et personnages de cette époque. Sans être un roman historique, l’œuvre est évocatrice; Meunier cite ses sources et indique ce que ces lieux, ces principaux personnages et ces institutions sont devenus depuis 1978. J’ai dit plus haut que le roman était multiforme : réflexions personnelles de Percival, retours en arrière de Percival et de Jacynthe, mise en contexte historique depuis la fin des années cinquante, mésaventures d’un homme d’influence indépendantiste, lecture des lettres de Marie Doucet à sœur Annonciade Frenette… Le lecteur change de décors et de points de vue. Ce qui, sans doute, évite l’ennui, qui est toujours une menace dans un roman de presque 500 pages.

Par contre, ce qui en souffre un peu, c’est le rythme. Même si nous finirons par apprendre l’essentiel, ce ne sera pas en suivant un irrésistible crescendo. L’action principale se fractionne en une série de petits problèmes. Par le fait même, notre attention perd un peu de sa concentration initiale. Sans doute une façon pour l’auteur, qu’on sait très ludique, de jouer avec nos nerfs.

Extrait :
− Sacrifice ! Jacynthe, complique-nous pas la vie, là… Comprends que des fois, il y a des affaires qui descendent, et plus elles descendent de haut, plus c’est pesant, puis là, moi, imagine que tu vois les deux bras du géant vert qui me pèsent sur les épaules. Bien certain que tu peux me dire non, refuser l’affectation, en appeler au syndicat, puis je pourrais moi aussi exiger un mandat de perquisition ou les envoyer promener, je ne serais pas congédié, mais…
− Ça pourrait compromettre votre avancement?
Le commandant fit le geste de chasser une mouche.
− Pff… Okay, oui, entre autres, ça pourrait compromettre mon avancement, et le tien aussi, Jacynthe.
Il fit « stop » de la main.
− Je le sais, tu n’es pas une ambitieuse, ni moi non plus ! J’aime mon poste et ça ne me dérange pas d’y rester jusqu’à ma retraite, mais justement, j’ai à cœur que ça marche bien, j’ai à cœur que mes jeunes éléments aient une chance de se faire valoir, puis, qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse, dans n’importe quelle grosse patente, il y a toujours une part de give and take…
L’agent Jacynthe Lemay fixait son chef et ce dernier n’arrivait pas à décoder l’expression de son visage.
− Sacrifice de tabarnouche ! Jacynthe, il ne s’agit pas de protéger un collègue corrompu ou de fabriquer une fausse preuve, il s’agit d’une simple petite carte de trois fois rien, mais ils veulent l’avoir absolument, sauf qu’ils veulent la récupérer sans faire de tapage.
− Donc, on se fiche de l’enquête. Tout ce que vous demandez, c’est de vous rapporter la carte.
− … m’oui… sauf que la carte est essentielle à l’enquête, hein ! Tu sais pas plus que moi qui est cette Marie Doucet. C’est peut-être une espionne communiste très dangereuse, une criminelle en cavale, et peut-être que ton Percival Imbert, il le sait pas plus, peut-être même qu’il est en danger !

Pour Percival, le meilleur chemin pour reposer son esprit est la Suite pour violoncelle seul de Bach :

Yo-Yo Ma plays the prelude from Bach´s Cello Suite No.-1

 

Ma note : (4 / 5) lempireduscorpion-amb

 

 

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2 réponses à L’empire du scorpion – Sylvain Meunier

  1. Éliane dit :

    Sylvain Meunier me ravit toujours par son indécrottable légèreté. Avec L’empire du scorpion, il ramène sa folie douce dans un réalisme un peu plus terre-à-terre que j’ai fort apprécié. La personnalité d’Imbert a horripilé certains lecteurs que je connais, alors que pour ma part, j’ai acheté cette prémisse avec bonheur.
    Quant au fractionnement de la fin, j’y ai vu une manifestation supplémentaire de réalisme. La vie est rarement un «irrésistible crescendo»! Bref, un polar humain, rigoureusement bâti et superbement écrit. Meunier est mon ami!

    • michel dufour dit :

      Bon printemps, Éliane,
      C’est vrai que la vie est rarement un « irrésistible crescendo ». Mais je ne demande pas au roman (ou à l’art en général) ce que je trouve dans la vie.

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