Du sang sur ses lèvres – Isabelle Gagnon

Par Michel Dufour

du sangsurlrslevresDate de publication originale : 2015 (Héliotrope noir)Gagnon-Isabelle
Genre : Noir
Personnages principaux : Alix, Paul (son frère jumeau)

Isabelle Gagnon a déjà signé trois romans chez Remue-Ménage. Héliotrope noir nous présente son premier roman noir, Du sang sur ses lèvres. Née en 1970 aux alentours de St-Jean-Port-Joli, elle quitte le Québec pour Paris en 1999 où elle dirige La Librairie du Québec.

Dans ce court roman, Isabelle Gagnon construit deux personnages, frère et sœur jumeaux, Alix et Paul, écorchés vifs par la mort tragique de leurs parents quand ils étaient enfants (7 ans), aux prises avec une existence qui ne leur fait pas de cadeau et dans laquelle ils ne peuvent pas imaginer Sisyphe heureux : « Toi et moi avons grandi dans le sang. Il ne s’est jamais arrêter de couler dans nos souvenirs ».

Chacun a toujours veillé sur l’autre à sa façon mais, depuis deux mois, Paul est disparu et Alix a payé un détective pour le retrouver. Quittant Étretat pour le Québec, plus précisément pour Pohénégamook, dans le Témiscouata, près de la frontière américaine, Alix finit pas retrouver son frère. Ce dernier mijote de sombres desseins et elle refuse de le laisser agir seul. Alors qu’elle noie ses angoisses dans l’alcool, Paul compte plutôt sur l’action pour régler ses problèmes. Quel est son but ? Comment sont morts les parents d’Alix et Paul ? Finiront-ils par s’alléger du poids de leur passé ?

Le roman commence à Étretat une semaine après le retour d’Alix du Québec. En marchant au haut des falaises, Alix raconte des tranches de vie de son passé avec Paul, comme si elle lui parlait, mais on sent bien que c’est un monologue. Habile procédé (le contraire d’un flash-back) qui, en deux pages, résume l’essentiel des deux personnages principaux et laisse entrevoir le caractère dramatique de leur destin, comme dans une tragédie grecque. Puis, au chapitre suivant, on se retrouve au Québec : le récit s’étend du mardi au vendredi, presque heure par heure. Pas un mot de trop. Il en résulte une densité certaine qui nous permet de nous rapprocher des personnages, sans nous y attacher pour autant, parce qu’on ne peut pas vraiment les qualifier de sympathiques. En poursuivant un monstre, on risque de devenir soi-même un monstre.

Gagnon ne sombre pas dans la mélancolie. C’est plutôt comme si elle examinait, au microscope, le comportement d’un virus. Avec une précision toute chirurgicale.
Sûrement une écrivaine dont on réentendra parler et qu’on relira avec plaisir.

Extrait : 
J’ai toujours été attiré par le vide. Quand nous marchions le long des sentiers, tu tirais la manche de mon manteau pour m’éloigner du bord des falaises. Tu croyais que les fortes bourrasques me fassent perdre l’équilibre. Tu prenais ton rôle de frère au sérieux. Je te laissais jouer au plus fort même si au fond je savais que tu étais le plus fragile de nous deux. Pendant que tu t’évertuais à veiller sur mon corps, moi, je tentais de te sauver.
Pour nos onze ans, Mamie Jeanne nous avait offert un vol en montgolfière. À l’époque j’étais obsédée par ces ballons géants de couleurs vives qui glissaient dans le bleu du ciel. De là-haut, tout devait sembler petit, ridicule et perdre de son importance. Je croyais qu’en nous éloignant de l’épicentre de la douleur, nous nous sentirions mieux. Nous étions dans la nacelle, serrés l’un contre l’autre, nos doigts entrecroisés. Je me souviens d’avoir dit : « Allez ! On saute ! On volera comme des oiseaux. » Tu me regardais, inquiet. Tu savais que j’étais capable de tout, moi la tête brûlée. Je donnais l’impression de ne pas connaître la peur et d’une certaine façon c’était vrai : après la mort de nos parents, à part les cauchemars qui peuplaient mes nuits, rien n’arrivait plus à m’effrayer.

Ma note : (4 / 5)

Lac Pohénégamook

Lac Pohénégamook

 

 

 

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