L’Enfant promis – Maureen Martineau

Par Michel Dufour

lenfantpromisDate de publication originale : 2013 (La courte échelle)Martineau
Genres : Enquête, thriller
Personnages principaux : Judith Allison, sergent-détective de la Police régionale d’Arthabaska

J’avais bien aimé le premier roman de Martineau, Le Jeu de l’ogre, qui avait failli gagner le prix du Meilleur premier polar à Saint-Pacôme, l’an dernier. Librement inspiré d’une affaire criminelle survenue au Québec dans les années 80, L’Enfant promis remet en scène la policière irritable Judith Allison qui sévit dans la région d’Arthabasca, entre Montréal et Québec, aux alentours de Victoriaville et de Warwick, une de nos capitales du fromage. Allison vient d’ailleurs d’emménager à Tingwick, au sud de Warwick, région agricole des plaines du Saint-Laurent. Ce n’est pas loin du poste de police d’Arthabaska où elle continue de travailler avec son collègue envieux Carl Gadbois sous les ordres du désagréable et paternaliste Claude Métivier.

Des ossements d’être humain ont été découverts dans une érablière de Saints-Martyrs-Canadiens : apparemment une femme sauvagement poignardée. Nous sommes sur les terres des frères du Sacré Cœur, en principe au-dessus de tout soupçon, sauf dans le cas de Martin Grimard, pas vraiment un frère, plutôt un repris de justice, plutôt schizophrène également, qui est responsable de la cuisine et de l’entretien de la maison des frères et de l’érablière. Ce qui reste du corps révèle peu d’indices.

Le lendemain, à Tingwick, on signale la disparition du jeune Lucas Blondin, 5 ans. C’est le fils de Charlaine Blondin, alcoolique, droguée, agressive et menteuse, à qui on ne confierait pas une poupée. Elle n’est ni grande ni grosse comme son chum Big Foot, un gars de bicycle, mais vaudrait mieux que le kidnappeur (si kidnapping il y eut) ne tombe pas entre ses griffes.

A cause de la rivalité entre Allison et Gadbois, Métivier confie le premier cas à Carl et le deuxième à Judith. Ça embête Judith qui, en principe, est la patronne de Carl et qui s’est mise en tête que les deux cas sont liés. Double situation complexe et les enquêteurs en auront plein les bras et la tête.

L’enquête est menée avec ténacité, même si Gadbois est persuadé d’avance que Charlaine est coupable de la disparition de Lucas, et même si Judith profite de certaines occasions pour se tirer en l’air, elle dont les satisfactions sexuelles sont rares et dont la vie sentimentale est pauvre. D’où, probablement, ses réactions fréquentes de femme frustrée. Dans une entrevue, l’auteure observait qu’elle attirait plus la sympathie des femmes que des hommes. Je ne le nierais pas : non pas parce qu’elle semble toujours en manque sexuellement; on ne reprocherait pas ça à James Bond; de plus, qu’une femme affiche ses désirs est souvent rassurant (et reposant) pour un homme. Un peu plus de maturité, cependant, la rendrait sans doute moins susceptible. Ceci dit, malgré le grand nombre de personnages, la plupart sont suffisamment bien décrits pour qu’on y croie. Dans ce genre de polars d’enquête, par ailleurs, les dialogues sont importants, et Martineau maîtrise parfaitement cet aspect de son travail. En outre, j’avais déjà signalé son art de raccorder plusieurs petites histoires différentes en une seule et, dans L’Enfant promis, nous sommes bien servis également à ce chapitre.

Ce roman a été bien reçu par les critiques et il s’est mérité le prix Arthur Ellis du meilleur roman francophone, un prix prestigieux au Canada. C’est donc sûrement un bon polar. On me permettra quelques regrets bien personnels : après avoir admiré comment Andrée A Michaud (Bondrée), Roxanne Bouchard (Nous étions le sel de la mer) et Isabelle Grégoire (Sault-au-Galant) parviennent à faire vivre un coin de pays (même quand le village est imaginaire), je n’ai pas vraiment senti, dans L’Enfant promis, les algues fluviales ni le blé de la plaine. Martineau se concentre plus sur l’intrigue; n’insistons pas trop : en général, il est plus pertinent de critiquer le déséquilibre inverse. Deuxièmement, je ne peux pas trouver bien sympathique une policière (ou un policier) aussi impulsive, peu soucieuse des conséquences de ses gestes (je pense à son dernier trip avec Matéo). Je ne le reproche évidemment pas à Martineau, mais à Judith. Enfin, il n’est pas facile de comprendre les motifs d’un malade mental, d’un adepte d’une secte ou d’un extraterrestre : la logique des raisonnements frappe alors un mur, et la cohérence rationnelle du roman d’enquête risque d’être contaminée par les incongruités douteuses où se complaît parfois un type de roman noir.

Extrait :
Dix minutes. C’est le temps que prit le capitaine Claude Métivier pour expliquer à Judith que l’enquête au sujet du petit Lucas serait confiée à son collègue. On souhaitait évaluer ses compétences afin d’évaluer sa requête.
− Quelle requête? Je ne comprends pas de quoi on parle ici? s’énerva la détective.
Métivier se balançait sur la chaise pivotante de son bureau, cherchant la meilleure réponse pour apaiser la tempête qu’il venait de déclencher.
− Tu sais très bien qu’un nouveau poste d’enquêteur est ouvert dans notre service et que Carl Gadbois a posé sa candidature.
− Carl ne m’en a rien dit. Comment peut-il postuler? Il n’a pas la formation requise.
− Il cumule une dizaine d’années de service comme agent, dont cinq aux crimes majeurs. On l’a prêté à la Division mixte d’enquêtes de Drummondville. Il a quand même l’expérience dans le corps.
Complètement sciée par la nouvelle, Judith se leva d’une traite, tourna le dos à Métivier et se dirigea vers la sortie. Puis elle s’immobilisa dans l’embrasure et en botta le cadre. Elle avait quitté son emploi, s’était tapé des cours, s’était endettée pour décrocher son titre d’enquêtrice, et voilà qu’on allait accorder le même poste à son confrère en guise de points boni pour ses précieux services !
− Je ne peux pas le croire !
− Calme-toi. Pour l’instant, on veut juste lui laisser un peu de lousse pour voir de quoi il est capable. Tu poursuis la supervision de l’enquête, mais tu le laisses travailler.
Elle fit volte-face.
− En plus, je dois l’évaluer ! Gadbois est au courant que je vais jouer la marraine?
Le silence qui suivit fut plus dur à avaler que la nouvelle reçue précédemment.
− Il est au courant, en plus ! Depuis quand ?
Carl, qui venait d’arriver, frappa doucement. Judith se tourna vers lui. Elle le fusilla du regard.
− Prends-le pas de même…, tenta-t-il en esquivant les coups dont elle le roua en sortant.

Pour se calmer, Judith avait souvent recours à Leonard Cohen :

Leonard Cohen – Dance me to the end of love 

Ma note : (4 / 5) lenfantpromis-amb

 

 

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