Le Diable s’habille en Voltaire – Frédéric Lenormand

Par Michel Dufour

lediableshabilleDate de publication originale : 2013 (Lattès) – 2014 (Masque)lenormand
Genres : enquête, historique, humoristique
Personnages principaux : Voltaire, Émilie du Châtelet

J’aime beaucoup lire les romans historiques et humoristiques de Lenormand, qu’il s’agisse du juge Ti ou du juge Bao, de Leonora à Venise ou de Voltaire à Paris. C’est un écrivain brillant à l’imagination débordante. J’ai traité du juge Bao dernièrement (Un thé chez Confucius); je parlerai bientôt de la résurrection du juge Ti (Le château du lac Tchou-an); aujourd’hui, voilà la troisième enquête de Voltaire, après La Baronne meurt à cinq heures et Meurtre dans le boudoir : Le Diable s’habille en Voltaire.

Dans l’église du séminaire Saint-Nicolas, les prêtres découvrent le cadavre du père Lestards, le maître de scolastique, affalé sur le clavier de l’orgue. Le père Pollet, homme d’influence parce que confesseur des grands de ce monde, dont le cardinal qui gouverne la France, prend l’affaire en main. Il constate que la chambre du père Lestards a été saccagée comme si une tornade était passée par là. Et surtout que ça sent le soufre et que des traces boueuses de pieds de bouc maculent les papiers du bon père qui jonchent le sol. Plusieurs sont convaincus que ce meurtre est l’œuvre de Belzébuth. Comment expliquer rationnellement cette situation et découvrir l’assassin, sans en référer au lieutenant général de la police qui risquerait d’ébruiter l’affaire et de ternir la réputation du séminaire? Firmin Pollet, capable d’audace, décide de confier cette mission à Voltaire, un rationaliste qui ne se laissera pas tenter par les interprétations superstitieuses. En échange, il promet à Voltaire d’intercéder en sa faveur pour laisser circuler ses Lettres philosophiques. Pollet sait bien que Voltaire est un impie, mais un impie intelligent qui sait être discret; et ne dit-on pas qu’il faut combattre le mal par le mal ?

Pour commencer son enquête de belle façon, Voltaire visite d’abord le réfectoire et s’y nourrit abondamment. Puis, après observation, il déduit que la chambre de Lestards a été fouillée plutôt que saccagée. Mais la police ayant déjà commencé à envahir les lieux, Pollet veille à ce que la chambre soit remise en ordre, le cadavre dissimulé et Voltaire escamoté.
De retour chez lui, Voltaire résume la situation pour sa bonne amie Émilie du Châtelet. Et, souvent avec la collaboration plus ou moins volontaire du gros abbé Linant, la chasse commence.

En même temps, toutefois, une deuxième aventure tout aussi périlleuse coûte à Voltaire beaucoup d’énergie : il gère les répétitions de sa pièce Adélaïde du Guesclin à la Comédie française. Suspense qui semble parfois plus important que le fait de découvrir les motifs et l’identité de celui qui cherche à passer pour le diable.

Voltaire et Émilie hantent les cimetières pour observer les cavalcades des morts-vivants et s’efforcent d’échapper à l’exorciste allemand Krakenberg, qui cherche aussi le diable et n’est pas loin de penser que c’est Voltaire lui-même. S’ensuivent des recherches dans des maisons de jeux et des poursuites dans les catacombes et les carrières de Paris, où Lucifer semble les conduire aux enfers. Le lieutenant de police René Héraut, entraîné finalement dans cette aventure, trouve Voltaire aussi dément que le diable, jusqu’au moment où une balle de pistolet fait voler son chapeau. Une intense fusillade éclate; une bonne partie du souterrain s’effondre. Le diable est cerné et disparaît sous l’effondrement de la maison de la jupière. Enfin, la chasse aux jupons de Voltaire porte ses fruits.

Voltaire et Héraut s’étaient retrouvés sur la même longueur d’ondes pendant un temps. Mais, au moment où Héraut entreprenait de murer la ville souterraine, Voltaire et Émilie devaient fuir en Lorraine après la condamnation des Lettres philosophiques.

Ce roman a été accueilli avec bienveillance et un enthousiasme certain par les critiques. Lenormand connaît bien la vie de Voltaire, de même que la vie quotidienne à Paris dans la première moitié du XVIIIe siècle. L’art de vivre des comédiens, la vie des petits truands, la circulation des médisances dans les salons, n’ont pas de secret pour lui. Et toutes ces informations sont transmises dans une langue facile, truffée de jeux de mots, et à travers des situations souvent ubuesques. Pourtant, cette fois-ci, j’ai été moins ébloui que d’habitude. Chaque chapitre apparaît comme un bon numéro, sans doute, mais tout ça ne parvient pas vraiment à constituer une bonne histoire policière, ou une bonne histoire tout court. J’ai sans doute souri bien des fois, mais je n’ai pas été ravi. Et le rapport de complicité avec Émilie passe vraiment au deuxième ou au troisième plan. Comme si, en mettant nettement l’accent sur la vie et les manies du philosophe et, à la rigueur, sur le combat entre la raison et la superstition, la trame policière comme telle était devenue assez secondaire.

Extrait :
Une tourte de langues de mouton estampillée « Saint Nicolas du Chardonnet », le traiteur des philosophes, arriva à point nommé pour faire diversion. Un appel au secours se cachait dans le feuilletage. Voltaire fit la moue.
− De mauvaises nouvelles ? s’informa Émilie.
− Le vicaire sait bien, pourtant, que je ne digère pas la cuisine lourde.
C’était un plat roboratif composé d’abats cuits avec du jambon dans la graisse de bœuf, bardés de lard, couchés sur un hachis d’andouillettes, généreusement assaisonnés d’épices, de poivre et d’essence de viande, le tout lié avec de l’œuf battu, un mélange à suffoquer les penseurs.
Entre la pâte et la couenne, le père Pollet lui faisait savoir qu’il était cerné par les paroisses jansénistes : Saint-Séverin, Saint-Étienne-du-Mont, Saint Landry, Saint-Paul, tout concourait à son malheur, et si l’on s’éloignait vers les faubourgs, c’était pire. Il comptait sur « son cher allié » pour empêcher le scandale de l’écraser. Émilie n’en revenait pas.
− L’Église et les langues de mouton en appellent à vous !
− Entre deux maux, choisissons le moindre, dit Voltaire.
Il fallait abattre la peste janséniste, quitte à souffrir la grippe catholique. Il avait quelques gentillesses à attendre du cardinal Fleury, tandis que le moindre disciple de Jansénius l’eût mis à brûler avec ses livres sans un remords.

Ma note : (3,5 / 5) lediableshabille-amb2

 

 

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