Red Light – T1 Adieu, Mignonne – Marie-Ève Bourassa

Par Michel Dufour

redlightDate de publication originale : 2016 (Éditions VLB)Bourassa
Genres : Enquête, roman noir
Personnage principal : Eugène Duchamp, ex-flic, ex-soldat

Premier roman policier d’une auteure qui n’a pas encore 40 ans. Elle a déjà publié Par le feu, un thriller psychologique, et Élixirs, une sorte d’histoire des cocktails. Ayant bénéficié d’études en théâtre, en littérature et en scénarisation, Bourassa écrit avec aisance et, semble-t-il, plaisir. Le roman est qualifié de Tome 1, mais il jouit d’une autonomie propre. N’attendez pas les autres pour profiter de celui-ci.

Début des années 1920 : Montréal a acquis la réputation de la capitale nord-américaine du plaisir, grâce, entre autre, au puritanisme américain, à la prohibition par exemple, qui nous amène bien des fils de l’Oncle Sam. Sur la Red Light, rue St-Laurent, de Sherbrooke à Dorchester, on trouve des bordels pour tous les goûts, toutes sortes de drogues (dont l’opium et l’héroïne), de l’alcool à profusion, des salles de jeux et de paris. Facile pour tout le monde de s’en procurer dans la mesure où la plupart des flics et des hommes politiques sont corrompus, donc complices et profiteurs. Entre les Italiens, les Juifs, les Chinois et les Français, la guerre des gangs est sur le point d’éclater.

Jeanne, fille-mère et prostituée, sous le conseil de Rose, la Madame qui tient le bordel où elle travaille, s’adresse à Eugène Duchamp, ex-policier, ex-soldat estropié, actuellement opiomane, qui vit avec sa femme Pei-Shan dans un appartement délabré du quartier chinois. Jeanne s’est fait voler son bébé et aimerait qu’Eugène le retrouve. Eugène n’a plus rien d’un aventurier, si jamais il le fut, mais, devant l’enveloppe d’argent qu’on lui offre et qui, pour lui, correspond à une énorme quantité d’opium, il accepte. Sans se faire d’illusion sur ses capacités. D’autant moins que retourner enquêter sur la Main1, c’est s’exposer à des représailles de la part des gangs qu’il a déjà pourchassés; sans être couvert par les policiers, plus favorables aux criminels dont ils tirent profit qu’à un ex-policier solitaire, renfrogné et drogué. Le thème de l’enquête est assez simple, mais Bourassa décrit les démarches de Duchamp en brossant un tableau très marquant des lieux, des personnages et des atmosphères qui caractérisent le Red Light de cette époque. Se greffera à l’enquête principale une deuxième mission qu’Eugène n’a pas le choix d’accepter, puisqu’elle lui est imposée par Tony Frank, un caïd de la mafia italienne, anxieux de savoir qui lui a volé sa cargaison d’héroïne. Ce détour permet de comprendre de plus près le fonctionnement du quartier des spectacles de cette époque, où se rencontrent et s’échangent filles, drogues et argent sale. C’est aussi dans les cabarets que s’élaborent les stratégies pour neutraliser les concurrents trop ambitieux.

Ce thème d’enlèvement des bébés (et même des nouveau-nés) a été traité par Jacques Côté (Et à l’heure de votre mort); nous sommes alors à Montréal en 1894. Et on a un autre point de vue poignant sur le Red Light de Montréal des années 40 dans Tout homme rêve d’être un gangster (Jean Charbonneau), qui s’était mérité le prix St-Pacôme de meilleur premier roman. Mais le rythme du déroulement de l’histoire, l’atmosphère générale, le style du personnage principal évoquent davantage l’excellent roman de Trevanian, The Main. C’est certain que, pour un montréalais, ces romans ont un intérêt supplémentaire. Mais leur point commun, c’est aussi que les personnages et leurs aventures sont décrits avec une telle minutie et une telle pertinence qu’ils acquièrent une signification universelle. C’est le cas également du roman de Bourassa à qui ces comparaisons n’enlèvent rien. Elle a le don des courtes descriptions qui disent beaucoup : les diverses phases du trip de l’opiomane, par exemple : les relations amour-haine d’Eugène et de Beaudry (qui lui a plus ou moins piqué sa femme, la jolie Mignonne, pendant qu’il se faisait mutiler au front) : la peur de ceux qui combattent dans les tranchées (« La peur de dormir. La peur de se réveiller mort ».) : ou le simple bout de phrase bien placé qui bouleverse ceux qui l’ont déjà entendu : « Pars pas ».

Bref, ce roman est attachant, pas à cause de son personnage principal, ni héros ni loser, ni à cause d’une finale triomphante. C’est plutôt le réalisme de l’ensemble, sans complaisance, mais avec un grain de mélancolie, qui nous atteint.

1 La Main, c’est la rue principale du Red Light.

Extrait : 
Comme tous les dimanches, il était interdit au promoteur de salle de vendre des billets de cinéma. Cette loi, tout aussi ridicule que les hommes qui l’avaient adoptée, n’interdisait cependant pas la projection de films. Ni la vente de bonbons. À l’achat de quarante-cinq cents de friandises, il était donc possible d’assister gratuitement à la projection.
La rue Sainte-Catherine grouillait, malgré les mises en garde du clergé contre la nature humaine hautement corruptrice des plaisirs faciles. Non au cinéma : un divertissement du diable qui pervertit les mœurs ! Non à ces danses lascives : une contagion mortelle que l’infidèle met en honneur ! Non à ces modes indécentes : une femme devrait toujours s’afficher vertueuse et humble ! Non à ces clubs sociaux neutres, qui accueillent en leur antre de perdition le Blanc comme le Nègre : si la bonne entente entre les éléments d’une populace est désirable, le côtoiement des croyances diverses peut aussi dégénérer en relativisme religieux. Et, bien sûr, non aux boissons enivrantes et aux drogues, qui constituent le pire fléau d’entre tous, fondations mêmes du palais des enfers ! Surtout le dimanche, jour saint.
N’en déplaise aux dévots, je n’étais certainement pas le seul que l’Église avait perdu en chemin : Montréal était une vraie honte pour le reste de la province, nettement plus chrétien. Malgré les avertissements servis à outrance par les hommes de foi, en ce beau dimanche soir, les Montréalais couraient le vice par troupeaux et les jolies jeunes filles, même de bonne famille, s’exhibaient fièrement aux bras de ces pécheurs. Les menaces de purgatoire ne semblaient plus faire effet sur le rat des villes. La vie, c’était maintenant, et l’enfer, on avait déjà les deux pieds dedans.

Marion Harris Sweet Mama (Papa’s Getting Mad) Columbia A3300 August 31, 1920 ODJB did this, too

Ma note : (4 / 5) redlight-amb

 

 

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