Le silence de la ville blanche – Eva García Sáens de Urturi

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016
(
El silencio de la ciudad blanca
)
Date de publication française : 2020 – Fleuve noir
Traduction de l’espagnol : Judith Vernant
Genres : Enquête policière, tueur en série
Personnage principal : Unai Ayala, inspecteur de police à Vitoria (Espagne) dit Kraken.

À Vitoria, dans le Pays basque espagnol, ça recommence comme il y a vingt ans. Des archéologues qui restaurent la vieille cathédrale ont découvert deux corps nus, un garçon et une fille, les mains posées sur les joues l’un de l’autre. Cette mise en scène macabre rappelle la série de crimes d’il y a vingt ans. Le meurtrier a été arrêté, il est toujours en prison. Cette histoire est d’autant plus troublante que celui qui a été déclaré coupable à l’époque, le dénommé Tasio, était une personnalité brillante très en vue dans la ville. Le policier qui l’a arrêté et envoyé en prison n’est autre que son propre jumeau. Au moment d’être libéré, après vingt ans d’incarcération, Tasio, constatant la reprise des crimes, demande à rencontrer l’inspecteur Unai Ayala dit Kraken, pour affirmer une nouvelle fois qu’il est innocent et pour l’aider à trouver le vrai coupable. Une longue et compliquée enquête commence alors pour Unai.

L’auteure ne se borne pas à décrire une enquête policière, même si effectivement les policiers sont devant une affaire particulièrement compliquée. En effet, en plus des crimes eux-mêmes, c’est la façon dont l’assassin choisit ses victimes qui interpelle : un garçon et une fille qui ne se connaissaient pas, du même âge. Cet âge avance par paliers de cinq ans pour chaque série. Premières victimes : cinq ans, les suivantes dix ans, puis quinze, vingt ans … La mise en scène des cadavres est aussi étonnante : déposés dans les monuments emblématiques de la ville, nus, les mains sur les joues de l’autre et décorés de trois d’eguzkilores, fleurs du soleil en basque (la fleur du chardon sylvestre). Tout est étrange dans ces crimes et laisse supposer que l’on a affaire à un criminel diaboliquement intelligent.

Mais ce que réussit l’auteure, en plus de l’intrigue particulièrement touffue et complexe, c’est installer une atmosphère lourde, oppressante et presque mystique tant ces crimes sont spectaculaires. D’autant plus que la mise en scène semble être un message dont la signification reste obscure. Ils se déroulent dans une ville typiquement basque qui aurait tout pour être tranquille s’il n’y avait ces meurtres horribles qui ont repris après une longue interruption. C’est l’occasion pour la romancière de nous faire visiter la belle ville de Vitoria, avec ses monuments, ses légendes, ses fêtes. Ça donne envie d’y aller !

Les personnages sont également réussis. Ils ne sont pas décrits comme uniquement des policiers qui mènent une enquête, ils sont aussi montrés comme des hommes et des femmes qui aiment, souffrent, doutent, culpabilisent … L’inspecteur Unai Ayala est un grand échalas que l’on surnomme Kraken depuis son adolescence. Pendant sa croissance il avait les bras et les jambes trop longs et disproportionnés par rapport au tronc. Son équipière, Estíbaliz, cheveux roux au carré, est une enquêtrice particulière décidée et têtue. Leur supérieure hiérarchique, Alba, sait prendre ses responsabilités. C’est une sportive accomplie qui entretient sa forme. Elle garde une part de mystère concernant un mari qui existe, mais dont elle ne parle jamais. Ces trois personnages sont unis par des liens qui vont bien au-delà des rapports professionnels. Un autre personnage est très intéressant : c’est le grand-père d’Unai. Un type presque centenaire, un sage, réconfortant, très rassurant pour Unai, un peu sorcier aussi.

Une intrigue complexe, mais bien construite, une belle ambiance et des personnages crédibles et attachants donnent à ce roman une dimension bien supérieure à un simple polar d’enquête policière. Eva García Sáens de Urturi a su renouveler et même aller au-delà du genre rebattu du tueur en série.

Extrait :
Je m’approchai des corps des victimes et, genou à terre, récitai ma prière silencieuse :
« Ici s’achève ta traque, ici débute la mienne. »
— Trois eguzkilores, les fleurs du soleil, dis-je enfin. Placées entre leurs têtes et de part et d’autre de leurs pieds. Je ne comprends pas leur signification dans ce contexte.
Dans la culture basque, l’eguzkilore était un antique symbole de protection, que l’on plaçait à la porte des maisons pour les protéger des sorcières et autres démons. De fait, en l’occurrence, elle n’avait pas protégé les victimes.
— Non, je ne vois pas non plus ce qu’elles font ici, confirma Estíbaliz en s’accroupissant près de moi. À mon tour. Les victimes : fille et garçon de race blanche, âgés d’une vingtaine d’années tous les deux. Allongés en décubitus dorsal, nus, sur le sol de la cathédrale. Les corps ne présentent ni blessure, ni coup, ni aucun signe de violence. Mais… regarde : ils ont tous les deux un petit orifice d’entrée sur un côté du cou. Une piqûre.
On leur a injecté quelque chose.

Quelqu’un qui me connaissait bien, Estíbaliz sûrement, avait dû raconter que ma chanson préférée était Abrazado a la tristeza, d’Extrechinato y Tú, dont la première strophe, que j’avais répétée des milliards de fois, retentit dans les haut-parleurs de la place.

Extrechinato y Tú – Abrazado a la tristeza

Vitoria – Place de la Virgen Blanca

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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