SARA – Elle veille sur vous – Sylvain Forge

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Fayard noir
Genres :
Techno-polar, thriller
Personnage principal :
Isabelle Mayet, commandante de police à Nantes

Dans la ville de Nantes, deux disparitions ont lieu simultanément : celle du jeune Léo Fournier, activiste connu, et celle du fondateur de la société Moon Robotics, Elso Lombardi, expert en robotique. Léo sera retrouvé noyé dans la Loire et Lombardi noyé dans sa piscine. Les deux ont été assassinés. Le nouveau maire profite de la forte délinquance et des nombreuses manifestations violentes qui secouent la ville pour promouvoir le système de télésurveillance SARA (Search And Report Application) basé sur des caméras en réseau pilotées par intelligence artificielle. La police conventionnelle se trouve ainsi concurrencée par une technologie de surveillance de pointe. Dans ce contexte, la commandante de police Isabelle Mayet, mène une enquête difficile sur la mort de Lombardi. Elle n’est guère aidée par son nouvel adjoint assez incontrôlable qui n’en fait qu’à sa tête. Heureusement elle est assistée par un expert en cybersécurité. Il va lui permettre de comprendre la découverte faite par Lombardi juste avant sa mort et la convoitise qu’elle suscite de la part de la société chinoise Corpo Network gérante du système SARA.

Dans un avertissement en début de livre l’auteur précise : « Tous les personnages de l’histoire sont fictifs. Les technologies, en revanche, sont bien réelles. » Les personnages sont nombreux et les technologies décrites le sont tout autant. Ce qui fait un roman dense et complexe, mais très intéressant. Le grand mérite de l’auteur est de réussir à expliquer clairement et de façon digeste les technologies mises en œuvre. Ainsi nous apprenons ce qu’est une faille zéro day, l’effet Tempest, la falsification de la voix par deepfake. Sont aussi expliqués les concepts de Safe Cities, des villes connectées et l’utilisation de la reconnaissance faciale pour contrôler les populations. Rassurons certains lecteurs : ce n’est pas un ouvrage technique, il n’y a besoin d’aucune connaissance scientifique pour comprendre ces technologies. C’est surtout leurs effets négatifs qui sont montrés. Elles servent des femmes et des hommes lancés dans la course au pouvoir et à la domination des autres. Il y a indéniablement un côté inquiétant dans tout ça.

Outre l’aspect technique, l’auteur développe une intrigue touffue où les protagonistes sont poussés par l’ambition, la soif du pouvoir ou simplement l’amélioration facile de leur condition sociale. Dans ce monde dur et dangereux, la pauvre commandante Isabelle Mayet se débat entre une vie familiale frustrante, des trahisons et une enquête compliquée qui la met en danger. Comme dans tout bon thriller, il y a du suspense, du rythme, de l’action, des retournements de situations.

La moderne Big Sister Sara – Elle veille sur vous se réfère à l’ancien Big Brother is Watching you de George Orwell dans 1981. Ce qui était une dystopie prémonitoire en 1949 est devenu la réalité d’aujourd’hui.

Sara est un mélange réussi de techno-polar et de thriller. Instructif et divertissant à la fois.

Extrait :
– Laisse-moi finir, s’il te plaît. Corpo Network prétend investir et soutenir l’innovation dans certains domaines précis : l’intelligence artificielle, les neurosciences ou la médecine régénérative. Ils disent vouloir permettre aux femmes de belles carrières en accouchant plus tardivement, quitte à congeler leurs ovocytes, comme Google le propose pour ses salariées. En fait, ce sont des prédateurs : leur but est de détourner toutes les innovations qui les intéressent. Le profit de l’humanité leur est totalement indifférent. Le groupe ne croit pas à l’avenir, mais à sa propre survie. Il a parfaitement compris vers quoi on se dirige : périls écologiques, crises sanitaires, logiciels de traçage, reconnaissance faciale…
Corentin jeta un coup d’œil vers la véranda.
– Derrière Corpo Network, il y a des milliardaires qui sont convaincus que l’avenir appartient aux meilleurs et que notre civilisation va s’effondrer d’ici une quinzaine d’années. Pour eux, le temps presse. Certains veulent même bâtir une ou plusieurs «arches», pour s’y abriter. À ce jour, deux projets sont à l’étude : un programme de construction d’îles artificielles en Polynésie et un immense bunker souterrain, en Albanie.

 Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Le carnet Moldov – Olivier Descamps

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Triptyque)
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Antoine Guerrier, détective privé

Antoine Guerrier est un détective bien ordinaire qui aimerait être écrivain : il raconte ses aventures dans des cahiers. Peu après la mort annoncée, apparemment un suicide, de l’écrivain Jason Moldov qui se serait immolé par le feu, Guerrier reçoit la visite d’une admiratrice de Moldov, Huguette Nobois, qui est persuadée qu’il ne s’est pas suicidé. Les autorités policières et l’éditeur endossent la thèse du suicide. Guerrier le croit aussi mais il décide de lire les quatre romans de Moldov. Les deux premiers ont été de francs succès, le troisième un semi-échec, et le quatrième, pas encore publié mais confié au détective par l’éditeur Duloc, modifie passablement le style d’écriture, mais est attendu avec impatience par ses lecteurs.

Guerrier ne déduit pas grand-chose de tout ça et sa réflexion est interrompue par une nouvelle cliente, l’élégante et mystérieuse Éva Kermal, obsédée par l’impression qu’on la suit. Elle demande à Guerrier de la suivre pour détecter son suiveur, s’il existe. Éva ne donne pas beaucoup d’informations à Antoine, qui semble subir son charme sans trop de résistance, et accepte sa mission. Il découvre qu’elle est effectivement suivie et se retrouve dans un rôle de garde du corps, ce qui ne lui convient pas parce qu’il n’est vraiment pas costaud. Éva lui demande de livrer une valise d’argent à des malfrats qui auraient enlevé son frère.

En attendant l’heure fatidique de la livraison, Guerrier réfléchit sur la disparition de Jason et une intuition le saisit, confirmée par une information que lui donne l’hypnotiseur qui partage l’appartement où ils ont leur bureau. La livraison s’effectue sans trop de mal. Éva, satisfaite, lui offre une lettre amicale qui, pour le détective, jette un ultime éclairage sur la mort de Jason Moldov.

Guerrier livre ses conclusions à Joseph, son ami policier. Et il règle un dernier compte avant de remettre à sa cliente Huguette le quatrième livre que Duloc lui avait offert pour elle.

C’est un premier roman. L’intrigue ne manque pas d’intérêt, même si les policiers qui ont conduit l’enquête sur la mort de Jason ont raté un aspect important de la situation. La façon de boucler la boucle est assez subtile. Ce qui a nui à ma lecture, et ce ne sera peut-être plus le cas dans les romans suivants parce que Guerrier a gagné en maturité, c’est la manie du détective de commenter continuellement sa façon d’écrire et sa façon d’être. Son autoflagellation devient insupportable et, au lieu d’alléger le récit, l’alourdit.

Extrait :
– Jason Moldov est quelqu’un de très privé. Il vit en dehors de la société, et attend qu’on le rejoigne.
– Vivait
Là, forcément, je me serais mordu les doigts. À la place, j’ai arrêté de respirer, comme un enfant pris en faute.
(Mauvaise métaphore. Comme si mon manteau s’était accroché dans un miroir sur pied, et que je l’aurais senti bouger. Je me serais arrêté, espérant qu’il ne tombe pas, figé devant le travail de la gravité.)
(Mais le miroir n’est pas tombé, ce qui en fait une histoire inintéressante.)
Bref, j’ai arrêté de respirer. Elle, au contraire, a pris une inspiration. Puis, sincèrement dramatique :
Oui, vous avez raison.
Nous nous y prenons mal. Expliquez-moi exactement comment vous en êtes venue à venir me voir.
J’ai vraiment dit ça.  « Vous en êtes venue à venir ». J’ai repensé à cette phrase pendant qu’Huguette commençait la sienne, donc j’ai manqué le début.

Niveau de satisfaction :
3.3 out of 5 stars (3,3 / 5)

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L’autre femme – Mercedes Rosende

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Mujer equivocada)
Date de publication française : 2022 – Quidam Éditeur
Traduction de l’espagnol (Uruguay) :
Marianne Million
Genre :
roman noir humoristique
Personnage principal :
Úrsula López, femme en surpoids, traductrice

Úrsula López est grosse. Elle essaie désespérément de maigrir, elle suit des régimes, va aux réunions des Obèses Anonymes. Entre temps, elle exerce le métier de traductrice et envoie des lettres à sa voisine du dessus qui fait claquer ses talons de façon insupportable sur le parquet. Un soir un coup de téléphone la sort de sa routine. Une voix d’homme lui dit : « nous tenons votre mari ». Avant qu’elle ait le temps de réagir, l’homme lui fixe un rendez-vous dans un bar du centre de Montevideo. Úrsula est d’abord stupéfaite : elle est célibataire et vit seule. Se reprenant, elle décide de se rendre au point de rencontre et d’exploiter la méprise des ravisseurs.

Ce roman met en scène une héroïne vraiment atypique : une femme grosse qui lutte en permanence contre les kilos et sa boulimie chronique. L’autrice la montre dans sa vie quotidienne : les réunions des Obèses Anonymes, les papotages avec sa sœur, l’exaspération contre le bruit des talons sur le parquet, l’enregistrement d’une émission de téléréalité, le nettoyage d’une collection de statuettes japonaises et même un examen gynécologique. Pas de quoi soulever l’enthousiasme des amateurs de polars ! À tel point qu’il faut atteindre la moitié du livre pour qu’un coup de téléphone sorte l’histoire de la routine journalière d’Úrsula.

Il faut préciser que si l’intrigue est celle d’un enlèvement avec demande de rançon, elle n’est pas traitée de façon dramatique. Ici c’est l’humour qui domine. Les ravisseurs sont gentils et même prévenants. Ils ne sont pas le moins du monde menaçants, et font en sorte que leur otage soit à l’aise, que ses liens ne sont pas trop serrés. Celui qui sert de contact avec Úrsula est complètement largué, il veut discuter du montant de la rançon dans un bar qui a fermé depuis trois ans et Úrsula doit lui rappeler son numéro de portable pour le prochain appel concernant la rançon. Pas vraiment des professionnels aguerris, ces kidnappeurs ! Et en plus ils se sont trompés de madame Úrsula López : ils ont demandé la rançon à celle qui n’a pas de mari, alors que la vraie épouse surenchérit pour qu’on la débarrasse définitivement de son mari. L’humour noir et le ton décalé et cynique agrémentent cette aventure d’Úrsula López, femme aussi grosse et solitaire que maline et roublarde.

Si vous êtes curieux, laissez-vous tenter par ce petit polar uruguayen, sans prétention, basé sur une méprise due à l’homonymie qui donne lieu à un imbroglio savoureux.

Extrait :
— Ils vous ont interrogée ?
— Bien sûr. Ils voulaient savoir quand je l’avais vu pour la dernière fois. Mais ne vous inquiétez pas, désormais je ne dirai plus rien.
— Je vois que vous avez bien compris, maintenant trouvez l’argent sans en parler à personne.
— Dites-moi comment va mon mari.
— Bien. Soyez rassurée, vous payez et nous vous le rendons sain et sauf.
— Écoutez, j’ai quelque chose à vous dire.
— Il est diabétique ? Il suit un traitement ?
— Non. Où avez-vous pris qu’il était diabétique ?
— Je ne sais pas, ne tenez pas compte de ce que je viens de dire.
— Écoutez-moi bien : je ne veux pas que vous le libériez.
— Vous ne voulez pas que nous libérions votre mari ?
— Tout à fait.
— Je ne suis pas certaine de comprendre. Vous voulez que nous l’exécutions ?
— Faites ce que vous jugerez bon. Je vous donne trois millions et vous le faites disparaître. Pour toujours.
— Entendu. Trouvez les trois millions et on s’occupe de lui.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

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Un hiver meurtrier – Wayne Arthurson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012
(A Killing Winter)
Date de publication française : 2022 (Alire)
Traduction :
Pascal Raud
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Leo Desroches, journaliste

C’est le deuxième tome de la trilogie edmontonienne qui met en vedette le journaliste Leo Desroches. L’hiver est impitoyable (des journées consécutives où le mercure baisse jusqu’à -30), surtout pour Leo qui mène une vie de sans-abri parce qu’il écrit une série d’articles sur leur mode de vie. Réduit à dormir avec eux dans les stations de métro, à geler dans des habits de fortune et à se heurter à des gardiens de sécurité qui se prennent pour de grands justiciers, Leo doit en plus lutter contre son addiction au jeu. C’est la seule façon qu’il a pour oublier sa condition misérable : seul, ayant laissé derrière lui sa femme et ses enfants, incapable de lutter efficacement contre son addiction, et convaincu qu’elle finira par le détruire.

Un sursaut d’énergie le stimule quand il part à la recherche de Marvin, un vague ami, autochtone et sans-abri, toujours prêt à aider les autres, dont on n’a pas de nouvelles depuis quelque temps. Pour les forces policières un sans-abri autochtone disparu, c’est loin d’être une priorité. Leo le retrouve à la morgue, assassiné, apparemment victime d’une purge du Redd Alert, le gang criminel le plus dangereux du Canada, relié aux Hell’s Angels du Québec et de l’Ontario. On croit qu’il aurait voulu quitter le gang, ce qui est toujours fortement déconseillé.

Un tatouage au poignet confirme qu’il appartenait bien au Redd Alert, mais Leo décide de clarifier la situation. Ce qui l’oblige à entrer en contact avec les membres du gang : pour obtenir quelques informations, il se fera enlever par quelques colosses, se fera tirer dessus, abandonner le long de la route, assommer, et finira presque par passer au feu. Pas drôle le métier de journaliste; mais il en apprendra plus sur Marvin et sur les Autochtones auxquels il appartient par sa mère, sur l’exploitation dont ils ont été victimes par les gouvernements et par l’industrie pétrolière (sans parler de la religion).

Enfin, Leo ne se sort pas trop mal de son enquête, et il a tout pour réaliser un excellent reportage mais, quand il arrive au Journal, on lui fait comprendre que ses ennuis ne font que commencer.

Ce roman d’Arthurson nous permet d’apprendre beaucoup de choses sur la ville d’Edmonton, surtout l’hiver, et sur les Autochtones de l’Ouest du pays. Au Québec, on est surtout frappé par les mauvais traitements commis par les institutions religieuses; en Alberta, la dépossession des territoires autochtones est surtout due aux compagnies pétrolières et minières. Dans les deux cas, il en résulte qu’on ne voit pas qu’entre un Autochtone bourgeois et un Blanc bourgeois la différence est plutôt mince, parce qu’on continue à associer les Autochtones à des pauvres, des drogués, des prostitué(e)s, des petits criminels. L’auteur ne sombre pas dans la mystique du western (méchants Blancs vs bons Autochtones) et ne prétend pas non plus parler au nom de tous les Autochtones. On sent d’ailleurs qu’on a plutôt affaire à un essai sociologique, engagé mais objectif.

En ce sens, c’est un bon roman, mais pas tellement un polar. L’essentiel est centré sur Leo, que je ne trouve pas particulièrement attachant. Les gens rongés par la culpabilité m’ennuient, surtout quand ils se sentent condamnés à l’échec et qu’ils vivent leur souffrance comme s’il la méritait inéluctablement. C’est vrai que ça ne l’empêche pas d’être un bon journaliste. Ni l’auteur d’être un bon historien.

Extrait :
C’était bon d’avoir de nouveaux amis. Cela me donnait un sentiment d’appartenance. J’avais été seul et perdu pendant si longtemps que c’était une joie d’avoir des gens dans ma vie qui m’appréciaient, qui voulaient être en ma compagnie. J’appréciais la conversation, les échanges de plaisanterie, le soutien et le fait de savoir que si j’avais besoin de quelque chose, ils feraient tout leur possible pour m’aider. J’appréciais aussi leur absence de jugement concernant mon passé.
Mais en même temps, avoir des amis était mauvais, particulièrement pour moi. Avoir des amis signifiait qu’à un moment donné dans le futur, je les décevrais, je les laisserais tomber lorsque je replongerais dans les abysses.

Edmonton sous la neige

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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Les Loups – Benoît Vitkine

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Les Arènes
Genre :
Thriller politique
Personnage principal :
Olena Hapko, nouvelle présidente de l’Ukraine

Olena Hapko vient de remporter les élections présidentielles en Ukraine. Dans trente jours ce sera son investiture officielle. Olena veut profiter de ce délai pour préparer sa présidence, elle a bien l’intention de changer le pays. Mais elle est réaliste, elle sait qu’il lui faudra l’appui des oligarques qui contrôlent les industries, les médias et les banques. D’ailleurs elle-même est un des leurs. Elle était la Princesse de l’acier, la femme d’affaires la plus puissante de l’Europe de l’Est avant son élection. Son autre surnom est la Chienne en référence à sa détermination et sa férocité. La seule femme parmi tous les oligarques. Parmi les Loups, elle est la Chienne. Ses crocs sont aussi acérés que les leurs et le combat ne lui fait pas peur.

L’intrigue est articulée autour d’un compte à rebours démarrant à J-30, trente jours avant l’investiture, pour se terminer le jour de l’investiture d’Olena Hapko. Quelques retours en arrière s’intercalent dans ce décompte. Ces trente jours nous montrent les manœuvres, les initiatives de la future présidente pour asseoir son pouvoir. Tous les pièges et les oppositions rencontrés aussi. Ils montrent sa solitude et l’ambition, l’intelligence d’une femme droguée au pouvoir. Car même dans la victoire, Olena est seule. Bien sûr elle a des alliés, des gens qui lui sont dévoués, mais c’est seule qu’elle élabore sa stratégie, qu’elle prend ses décisions. Elle sait qu’à la moindre faiblesse, les alliés se retourneront. Il faut aussi compter sur les manigances des Russes qui ont pour objectif de faire de l’Ukraine un vassal de la Russie à travers un contrat sur le gaz asservissant. Bref, les difficultés et les embûches sont multiples. Mais rien n’arrête la Chienne, elle anticipe, elle évite les traquenards grâce à sa parfaite connaissance des rouages politiques et des magouilles affairistes. Le grain de sable ne viendra pas des milieux de pouvoir. L’ironie du sort fera que c’est de son village natal que surgira le plus grand danger, à travers un simple cahier d’écolier bleu dans lequel la petite Olena avait écrit un texte poétique pour son institutrice : le noyau de cerise. S’y ajoutera le sort réservé à une jeune fille idéaliste éprise de justice et de dignité pour le peuple.

C’est avec une écriture souvent ironique et sarcastique que Benoît Vitkine nous donne dans ce roman un éclairage cru sur les luttes de pouvoir et le mode de fonctionnement du milieu des oligarques en Ukraine. C’était avant que n’intervienne l’invasion de l’Ukraine par la Russie, mais les enjeux géopolitiques et la façon dont le pouvoir russe considérait l’Ukraine étaient déjà mis en évidence.

C’est à la fois passionnant et édifiant.

Extrait :
Ce doit être le dernier mail d’une soirée épuisante. Olena Hapko a l’impression qu’elle n’a pas dormi depuis vingt ans et elle sait que durant les cinq prochaines années ce ne sera pas mieux. Tant pis. C’est ailleurs qu’elle puise son énergie. Longtemps, ce fut la survie. La certitude d’être seule contre tous, la conviction qu’il faut avancer pour ne pas tomber, ne jamais montrer le dos, ne jamais attendre une main secourable. Ne compter que sur elle-même, elle a aimé ça. C’est ce qui lui a évité de devenir une moins-que-rien – vendeuse de vêtements, prof, scientifique sous-payée, qu’importe. Elle pourrait s’arrêter, se reposer. Mais elle n’est pas faite ainsi. Elle s’est prise au jeu : se battre, gagner, dominer, prouver sa force. Ils sont tous comme elle, d’ailleurs : le Gendre, le Chevelu, le Technocrate… Et même, d’une certaine façon, Ivanov, l’ambassadeur. Ce sont des loups. Ils aiment l’odeur du sang plus encore que le goût de la chair arrachée. Le combat, les crocs qui se plantent dans l’échine du rival, être le premier de la horde, le plus puissant, le plus cruel, inspirer le respect ou la peur. Elle n’est pas différente d’eux : parmi les Loups, elle est la Chienne. Si c’était l’argent qui les stimulait, ils se seraient retirés depuis longtemps dans leurs villas sur les bords du Léman. Aucun ne l’a fait : pour eux, l’Europe et ses cadres rassurants, sa sécurité juridique, ne sont au mieux qu’une base arrière.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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La Dame blanche – Denis Zott

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Hugo Poche)
Genre :
Thriller
Personnage principal :
La Dame blanche

Puech Begou, un bourg perdu dans le Tarn. C’est ici qu’on doit livrer une Dame blanche qui a été kidnappée dans la maison d’un riche financier, Philippe de la Salle, le roi du lithium. Juste avant d’arriver au village, cependant, un violent accident empêche le plan de se réaliser. Le jeune Thomas, petit-fils du maire Baron, est frappé par l’automobile des kidnappeurs qui prend feu et explose. On retrouve deux hommes brûlés vifs à l’arrière du véhicule, un troisième à l’extérieur victime de deux balles de révolver. Un témoin a vu une jeune femme blonde vêtue de blanc qui s’enfuyait à travers champs.

Cette femme est précieuse pour bien des gens qui ont des motifs différents. Tout le monde la poursuit : les gendarmes du capitaine Roll, le maire Baron et ses hommes, la famille Renard qui s’imagine qu’elle doit valoir beaucoup puisqu’elle paraît si importante, le demi-frère de la jeune femme, Philippe, et ses amis étranges dont un docteur et celui qu’on appelle l’ombre.

Ces poursuivants sont dangereux : pas tellement le capitaine Roll, neveu de Baron, dépourvu de moyens efficaces; mais le maire Baron, au caractère impitoyable, qui domine tous les habitants, qui lui sont redevables, à une exception près, et dont les troupes n’obéissent qu’à lui. L’exception c’est la famille Renard, une famille de dégénérés, qui traitent sadiquement leur domestique Césaire, qui ne respectent rien et font le trafic de drogues. Enfin, Philippe de la Salle a de bonnes raisons de vouloir retrouver sa demi-sœur, bien qu’on apprenne au cours de la poursuite, que son intérêt pour elle est plutôt ambigu.

Et qu’est-ce qu’elle a de si spécial cette Dame blanche, à part son visage de geisha au sourire énigmatique ? Et qu’est devenu Johnny qui avait dirigé l’opération ? Et pourquoi le jardinier du manoir s’est suicidé ? Et c’est quoi cette maison de Puech Begou dont deux pièces semblent être des copies conformes des pièces du manoir ? La battue s’accentue avec des drones et un hélicoptère, les cadavres se multiplient et le lecteur n’y comprend plus rien, victime de bien des retournements de situation.

Les apparents mystères se dénouent. On commence à y voir plus clair. Quel enchevêtrement ! C’est avec un plaisir sadique que Zott a maîtrisé tous les bouts de la chaîne. Encore un peu confus, le lecteur retombe sur ses pattes, tout essoufflé.

Le suspense est bien mené. Plusieurs chapitres courts changent le mal de place et nous tiennent en haleine. Trop de personnages peut-être, ce qui a pour effet de nous détourner de l’essentiel. Certains personnages principaux me paraissent excessifs, ce qui peut nous empêcher d’embarquer complètement : le maire Baron est vraiment très dominant et, surtout, la famille Renard, principalement la mère Germaine, dépasse en cruauté celle de notre Aurore l’enfant martyre [1]. Le domestique noir Césaire est un souffre-douleur exemplaire. Je sais bien que ces cas existent dans la réalité, mais on en trouve un grand nombre dans ce récit, y compris dans la famille De la Salle. Probablement le vent d’autan.  Cœurs sensibles s’abstenir !

Au total, une aventure époustouflante difficile à lâcher.

[1] Aurore Gagnon a vécu de 1909 à 1920 dans un village du Centre du Québec; elle représente le prototype de l’enfant maltraité à qui on a infligé toutes les tortures. Elle a été immortalisée par des pièces de théâtre et des films, dont celui de Luc Dionne en 2005.

Extrait :
On sort sous de gros nuages noirs, Simone crie que ce n’est pas raisonnable. Je l’envoie promener. On est au bord de l’étang quand le tonnerre gronde. On se presse de rentrer. Devant la tourelle sud, je lui montre un chêne centenaire en mauvais état. Je lui dis qu’on va devoir l’abattre. Elle secoue : « Non, il va tomber. Le feu ! » Son petit doigt montre le ciel lézardé d’éclairs.
« Vite ! » Elle me secoue la main, m’incite à courir. Je la suis. Arrivés à l’entrée de la tourelle, on entend un fracas d’apocalypse. La foudre. Je me retourne. Le vieux chêne est coupé en deux. Je la regarde dans ses yeux si bleus.
Comment tu as su ?
Je ne sais pas.
On dirait que ses yeux flambent.
Elle est si différente. Toujours d’un extrême à l’autre. Absente un jour, si vivante le lendemain. Et elle n’a que quatre ans. Elle me fascine. Elle a quelque chose de féerique et de diabolique en même temps.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Tu marches parmi les ruines – Tyler Keevil

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020
(Your Still Beating Heart)
Date de publication française : 2022 – Éditions du Seuil
Traduction de l’anglais (Pays de Galles) :
Fabrice Pointeau
Genre :
Thriller
Personnages principaux :
Eira, jeune veuve – Gogol garçon maltraité

Tod et Eira, mari et femme, rentraient tranquillement chez eux dans un bus de Londres quand un junkie complètement défoncé poignarde Tod après une altercation. Tod décède. Eira, désemparée et n’étant plus intéressée par son travail, démissionne et décide de partir à Prague parce que c’est là que son mari l’avait demandée en mariage. Revisiter Prague seule n’a pas le même attrait que lorsqu’ils étaient venus en amoureux. Elle erre dans la ville sans but et sans enthousiasme. Elle rencontre un petit escroc qui sert d’intermédiaire à des trafiquants. Ceux-ci demandent à Eira de leur rendre un petit service : aller en Ukraine et ramener un colis. Ce service est bien rémunéré et sans risque à condition de suivre un scénario bien précis. En fait le colis est une personne, et quand Eira est en contact avec cette personne, elle décide de modifier le scénario auquel elle aurait dû s’en tenir. Ce qui va les mettre en danger, elle et son passager.

Le personnage central de cette histoire est une jeune veuve, désorientée qui part à la recherche de ses souvenirs heureux dans la ville de Prague. Elle n’y trouve que tristesse. Alors pour tromper l’oisiveté elle va chercher délibérément les ennuis, ayant ainsi l’impression de trouver une sorte de liberté. La mort de son mari semble lui avoir ôté prudence et peur. Elle va faire preuve d’un sang-froid et d’une maîtrise qui vont convaincre les truands qu’elle est apte à accomplir la mission. Et comme en plus elle a un esprit de contradiction naturel, un penchant pour faire des choses inattendues, elle ne va pas s’en tenir au plan parfaitement huilé mis en place par les trafiquants. D’autant plus que la cargaison qu’on lui demande de rapatrier est un enfant de sept ou huit ans, laid, crasseux, apeuré, qui a subi des sévices. Un vilain petit canard tellement démuni qu’il va toucher le cœur d’Eira. Son sentiment de culpabilité et sa fibre maternelle la poussent alors à ne pas livrer le gamin. C’est une décision dangereuse, car les trafiquants ont des contacts et des appuis nombreux, dans la police et la douane entre autres.

Une course poursuite implacable commence alors. Les fuyards utilisent des moyens de transport différents : voiture, bus, train et bateau. Malgré cela, les malfaiteurs restent toujours au contact. Le rythme du roman, plutôt lent en première partie, s’accélère progressivement pour finir en thriller rythmé et tendu.

Signalons le parti pris de l’auteur de raconter l’histoire à la deuxième personne du singulier qui apparaît dès le titre : Tu marches parmi les ruines. C’est inhabituel et un peu bizarre, car le narrateur est absent de la plupart des scènes qu’il décrit quand même avec force détails. Autre bizarrerie le titre anglais Your Still Beating Heart qui devient en français Tu marches parmi les ruines. Le titre original correspond bien mieux à l’ambiance du roman que le titre français qui se veut attractif mais plus orienté marketing.

Malgré cela ce roman est très prenant. Il y a de l’action et du suspense, surtout dans la dernière partie. Ce bon thriller capte bien l’attention du lecteur et en plus il est bien écrit (et traduit).

Extrait :
Tu as dit tout ça avec une urgence impersonnelle. Je pouvais t’être utile, et c’était la raison pour laquelle tu étais venue – la seule. À cet égard, tu affichais le même détachement froid que la femme que j’avais déjà rencontrée, et tu ne montrais aucun signe de réchauffement. Pas d’adoucissement superficiel, plutôt une consumation subliminale. Un lent incendie intérieur. Comme quelque chose qui couvait. Tu avais recommencé à te sentir concernée, une sensation que tu avais perdue à la mort de ton mari. Tu me faisais penser à ces fanatiques religieux qui distribuent des prospectus, font du porte-à-porte. Tu t’étais trouvé une mission claire, spirituelle, indéfectible. Une dévotion. Tout était si simple. Tu te consacrais à un unique objectif, un unique but – pas Dieu, mais une de ses créatures. Un ange imparfait. Un vilain petit canard. Ton Gogol. Tu ferais n’importe quoi pour garantir son salut, pour le libérer du mal. Et je devais t’aider.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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État de terreur – Rodham Clinton/Penny

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (State of Terror)
Date de publication française : 2122 (Flammarion)
Traduction :
Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Genre :
Thriller politique
Personnage principal :
Ellen Adams, secrétaire d’État

J’avais déjà commenté le roman de James Patterson et du président Clinton (Le Président a disparu); fallait bien que je fasse de même avec le thriller politique d’Hillary Clinton et Louise Penny. Je ne l’ai pas regretté parce que le roman est très divertissant et très branché sur les réalités politiques actuelles.

La dernière élection a choisi un nouveau président, Doug Williams. Ce n’est pas l’homme le plus futé ni le plus courageux, mais il ne peut pas être pire que le président précédent (Dunn) qui a isolé les États-Unis de tous les pays européens, qui les a soustraits à toutes les ententes internationales, qui a imposé à ses fonctionnaires une obéissance passive, et qui a fait libérer de prison le terroriste aguerri Bashir Shaw, qui est au centre des attentats actuels. Des autobus bondés de gens ordinaires explosent à Francfort, à Londres et à Paris. Dans les trois cas, un ingénieur spécialisé dans le domaine nucléaire est tué. Personne ne revendique les massacres, mais les  États-Unis se doutent bien que leur tour va venir.

Il semble que Shaw, ingénieur lui-même travaillant sur le nucléaire, trafiquant d’armes et de personnes, aurait envisagé de faire fabriquer des bombes sales pour les vendre à des groupes terroristes comme Al-Qaïda. Voudrait-on venger la mort d’Oussama Ben Laden ?

Au Pentagone, on organise une cellule de crise, animée par la secrétaire d’État Ellen Adams, ex-adversaire acharnée du candidat à la présidence. Élu président Williams a choisi Adams comme secrétaire d’État, alors qu’il ne l’aime pas non plus, probablement pour mieux la discréditer. Mais Adams prend son rôle au sérieux, se lance sur la piste de Bashir Shaw, et rencontre les autorités d’Iran, du Pakistan et même de Russie, dont le président encouragerait la mafia russe à traiter avec Shaw et les terroristes. Ce qui complique sa tâche est qu’un traître (ou une équipe)  sévit près du président américain et poursuit un objectif analogue à celui des terroristes : abolir le gouvernement actuel qui ne respecte pas les valeurs fondamentales américaines : « Vous pensez que Washington, Jefferson et les autres Pères fondateurs reconnaîtraient ce pays ? On vole les emplois des vrais Américains. On interdit la prière. On pratique des avortements à chaque heure de chaque jour. Les gays se marient. Les immigrants et les criminels entrent à flots. Et nous allons les laisser faire ? Assez ! Ça s’arrête. Maintenant ».

Qui est la taupe ? La cheffe du cabinet Barbara Steinhauser ? Le général Whitehead, Chef d’État-major ? Tim Beecham, le directeur du renseignement national ? Ellen Adams elle-même ou son chef de cabinet Charles Boynton ? Qui d’autre ?

On voyage beaucoup mais le nombre de personnages importants est restreint; on ne s’y perd pas. Tout est centré sur la secrétaire d’État Ellen Adams, une véritable super woman qui n’hésite pas à bousculer les conventions et les chefs d’État, y compris le président de la Russie, formidable anticipation du rôle de Poutine dans la guerre contre l’Ukraine. On a parfois l’impression de lire les nouvelles internationales dans un journal spécialisé. L’intrigue elle-même est un peu tirée par les cheveux, comme dans un film de James Bond, et on ne peut pas dire que c’est désagréable. Penny s’est permis d’intégrer l’inspecteur Gamache au récit; c’est une idée qui accentue l’aspect imaginaire de cette aventure qui risquerait d’apparaître comme trop réaliste. Enfin, et c’était important pour les deux auteures, je crois, les femmes ont vraiment le beau rôle et les hommes semblent, au mieux, des seconds violons, même à la Maison Blanche. Au fond, il est temps que les romans s’inspirent un peu de la réalité.

Extrait :
– Se pourrait-il, fit la secrétaire Adams, que l’attentat n’ait pas été revendiqué parce que ce n’est pas la peine ?
Tous les yeux se tournèrent vers elle, comme si, à la surprise générale, une chaise vide avait parlé. Le secrétaire d’État aux Affaires étrangères du Royaume-Uni piaffa d’un air exaspéré. De quel droit la nouvelle secrétaire d’État des États-Unis leur faisait-elle perdre leur temps ? Se croyait-elle capable de dire quelque chose de pertinent ?
L’œil américain semblait gêné.
Sans se laisser démonter, Ellen poursuivit, rapporta les propos du général Whitehead. Venue du chef d’État-major, l’idée avait plus de crédibilité que si c’était Ellen qui l’avait formulée. Elle s’en moquait. Elle avait besoin de leur attention, et non de leur approbation ou de leur respect.
Madame la secrétaire, dit le Britannique, un attentat terroriste a justement pour but de répandre la terreur. Se taire ne fait pas partie du manuel de stratégie.
Merci, je suis au courant, répondit Ellen.
Les auteurs de l’attentat sont peut-être des fans d’Alfred Hitchcock, dit l’œil canadien.
Oui, oui, fit le Britannique. Et des Monty Python aussi. Poursuivons.
Où voulez-vous en venir ? demanda Ellen à la Canadienne.
Hitchcock avait compris qu’une porte fermée est beaucoup plus angoissante qu’une porte ouverte (…) Votre général a raison, madame la secrétaire d’État. Le vrai visage de la terreur, c’est l’inconnu. La terreur véritable se nourrit du silence.
Ellen se pétrifia. Puis le silence fut fracassé. Elle sursauta quand tous les téléphones encryptés sonnèrent en même temps (…) Au même moment, Boynton se pencha sur Ellen Adams.
Il y a eu une explosion à Paris, madame la secrétaire d’État.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Toujours vivantes – Nicolas Leclerc

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Éditions du Seuil
Genre :
Roman noir
Personnages principaux :
Aïssatou et Sékou, jeunes Guinéens – Hélène et François, couple bourgeois

La vie n’est pas rose pour Aïssatou, jeune guinéenne. À neuf ans, elle et sa sœur Hadja subissent la traditionnelle excision. Hadja meurt de cette mutilation. À quatorze ans, ses parents se débarrassent d’Aïssatou pour ne plus avoir à faire face à ses reproches muets, à sa colère sourde. Elle est vendue comme esclave à un riche couple de Conakry. Elle s’enfuit, erre dans la ville avant de rencontrer Sékou, un garçon de son âge. Ils vivent un temps dans un vieux van qu’un garagiste a mis à leur disposition. Puis ils décident de partir pour l’Angleterre d’où un ami de Sékou lui assure que c’est la belle vie. Entre passeurs et marchands d’êtres humains, ils vivent l’horreur absolue avant de finir en France. Sékou est gravement blessé dans un braquage qui tourne mal. Pour s’en sortir ils prennent en otage un couple de bourgeois : Hélène et François. Ils repartent vers l’Angleterre, traqués par la police. La route sera difficile et périlleuse.

L’intrigue nous fait faire un long périple en compagnie de Aïssatou et Sékou. Partant de la Guinée jusqu’à l’Angleterre en passant par la Sierre Leone, le Liberia, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Niger, le Désert de Ténéré, la Libye, l’Italie et la France. Ce n’est pas une route touristique. C’est la route de la misère et du malheur. La route des migrants, la route de l’enfer mais aussi la route de l’espoir.
En France un autre couple suit une route moins longue, plus sûre : de Nice où François est cardiologue à l’hôpital, à L’Escarçon, un village calme et de taille modeste où François a une belle maison en bordure de forêt avec un grand jardin. Avec son épouse Hélène, ils ont tout pour être heureux. Ils sont sur la route de la réussite et de la prospérité.

Les routes de ces deux couples que tout oppose vont se croiser. On va alors s’apercevoir que la réalité n’est pas ce qu’elle paraît être. Aïssatou et Sékou ont traversé des épreuves inhumaines, ils n’ont que l’espoir d’une vie meilleure et leur amour indéfectible auquel ils se raccrochent toujours. Hélène et François ont les apparences de la réussite sociale et l’aisance financière mais il y a aussi la souffrance, l’humiliation, un bonheur factice et surtout il y a l’immense solitude d’Hélène. Dans ces deux couples, ce sont les femmes qui sont mises en avant. Aïssatou a dû tout subir : la mutilation, les coups, les viols, l’esclavage, l’humiliation. Elle se relève chaque fois, elle montre un courage et une détermination incroyables. Tout le contraire d’Hélène qui a cru trouver une revanche vis-à-vis de son père en épousant un notable qui l’a réduite à dépendance et la servitude. Mais finalement Hélène trouvera la force d’avoir un sursaut libérateur.

L’auteur aborde principalement deux thématiques : la migration et l’emprise conjugale. Pour cela il s’est appuyé sur une documentation considérable. En fin d’ouvrage il donne la longue liste de ses sources. Cependant dans cette œuvre de fiction ce n’est pas uniquement l’aspect documentaire qui est intéressant, l’auteur a introduit du suspense, de la tension dans un roman qui se lit comme un véritable thriller.

Toujours vivantes est un formidable roman, édifiant sur la migration et passionnant sur l’aspect humain. Il confirme après Le manteau de neige et La Bête en cage que Nicolas Leclerc est un de nos meilleurs auteurs de romans noirs.

Extrait :
Aïssatou s’agenouille auprès de Sékou, passe sa main sur sa figure inerte, l’embrasse, encore. Lui murmure les derniers mots qu’elle peut lui dire. Des mots de chagrin. Des mots d’amour. De la résignation et de la colère. Hélène l’observe, debout derrière elle, l’estomac noué. Elle ne comprend pas le sens de ces phrases chuchotées en soussou, mais elle en ressent la signification au plus profond d’elle-même. Le déchirement que vit Aïssatou en cet instant s’infiltre en elle et la ravage. Son mari est mort, elle l’a abattu, sa vie est en miettes, mais c’est le lien au-delà de la mort qui scelle l’amour entre les deux jeunes Guinéens qui la bouleverse. Sékou veillera pour toujours sur Aïssatou. Sa force la nourrira. Alors que la présence étouffante de François dans sa vie commence à cet instant précis à s’estomper. Comme si son existence avait été plongée dans un nuage de fumée toxique l’empêchant de voir l’avenir et l’emprisonnant dans une routine sans perspective au confort trompeur, et qu’un ouragan de liberté avait fait voler cette chimère en éclats, ranimant des braises de survie qu’elle pensait consumées.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de coeur

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Une vérité à deux visages – Michael Connelly

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2017 (Two Kinds of Truth)
Date de publication française :
2019 (Calmann-Lévy)
Traduction (américain) : Robert Pépin
Genres :
Enquête, thriller
Personnage principal :
Harry Bosch, police de San Fernando

J’avais lu des Connelly qui ne m’avaient pas convaincu. Celui-ci m’a fait comprendre le succès qu’il connaît. Thème populaire de ce temps-ci : un policier d’expérience est accusé d’avoir falsifié des preuves pour arriver à faire condamner un suspect. La série télévisée norvégienne Wisting, d’après le roman de Jorn Lier Horst (Les chiens de chasse, Gallimard 2018), traite du même sujet avec moins de précision, et Le Couteau de Jo Nesbo (Gallimard 2019) place aussi l’inspecteur Harry Hole dans une position compromettante.

Le roman de Connelly est de loin le plus complet. Même si les problèmes juridiques de Harry Bosch colorent l’ensemble du roman, cette thématique est encadrée de plusieurs autres : Bosch, retraité et presque bénévole pour la police de San Fernando, doit s’occuper d’un double assassinat dans une pharmacie de la ville, ce qui l’entraîne dans une mission d’infiltration solitaire dans un gang international de trafiquants de médicaments et de trafic d’êtres humains. Il aimerait bien savoir aussi ce qui est arrivé à Esmeralda Tavares, une jeune mère qui était disparue en laissant derrière elle un bébé endormi dans son berceau.

Tous ces thèmes sont traités scrupuleusement et avec une précision chirurgicale. Connelly apparaît comme un miniaturiste du thriller policier. Il parvient à faire comprendre un peu les relations entre les différentes forces de police américaines, dont on sait qu’elles sont nombreuses et ont parfois des difficultés à communiquer. Les personnages sont nombreux mais décrits avec quelques traits essentiels, ce qui fait qu’on n’a pas trop de mal à les reconnaître. Et le personnage principal, Harry Bosch, que je trouvais démoralisant et suicidaire quand il était plus jeune, supporte maintenant ses 65 ans avec bonne humeur et sa relation avec sa fille Maddie s’est nettement améliorée.

Donc, c’est certain qu’Harry évolue dans un monde injuste et violent. La vie et les aventures de Bosch nous livrent une vision sans complaisance de la réalité en nous invitant, cependant, moins à nous apitoyer qu’à mener notre barque avec prudence  et confiance. Le lecteur n’est pas trop éprouvé psychologiquement parce qu’il est pratiquement en position d’étudiant et en apprend beaucoup sur le monde dans lequel il vit. C’est ainsi qu’on doit comprendre le mot du Président Clinton qui affirmait que les romans de Connelly lui avaient beaucoup appris sur le fonctionnement de la justice aux États-Unis.

Extrait :
Bosch entra par la porte de saut et gagna le fond de l’appareil, aussi loin de la porte qu’il le pouvait. Il s’assit sur le banc le long de la cloison arrière et se retourna. Ivan et Igor montèrent tous les deux à bord et s’installèrent chacun d’un côté à l’avant. Bosch eut l’impression qu’ils gardaient la sortie.
Il se savait en danger (…). Il comprit que si Ivan et Igor étaient effectivement les tueurs qui avaient éliminé les pharmaciens de San Fernando, c’étaient eux aussi qui en avaient donné l’ordre (…).
L’avion roula sur la piste et prit de la vitesse, du vent se mettant à souffler dans la carlingue. Les Russes n’avaient pas fermé la porte de saut (…).
L’appareil décolla et monta abruptement, et Bosch fut projeté contre la paroi du fond. Presque aussitôt, l’avion vira à gauche sans cesser de monter. Puis, il se remit à l’horizontale, direction ouest.
Bosch comprit qu’il allait se retrouver au-dessus de la mer de Salton.

La mer de Salton

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

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Les hommes ont peur de la lumière – Douglas Kennedy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 (Afraid of the Light)
Date de publication française : 2022 – Belfond
Traduction (anglais États-Unis) :

Chloé Royer
Genres :
Roman noir, thriller sociétal
Personnages principaux :
Brendan, chauffeur Uber – Élise aide bénévole pour les femmes qui veulent avorter – Klara, fille de Brendan, milite dans un centre d’aide aux femmes battues

Brendan, chauffeur Uber, a l’habitude de transporter des passagers irascibles qui le méprisent. Un jour il charge Élise, une dame gentille et respectueuse qu’il dépose devant un immeuble muni d’une porte blindée et d’un digicode. Quelques minutes plus tard, un motard lance une bombe incendiaire à l’intérieur du bâtiment où Brendan vient de déposer sa cliente. L’incendie qui se propage fait une victime. Le lieu attaqué est un centre IVG. Élise est une « doula », une bénévole qui soutient les femmes seules sur le point d’avorter. Brendan va être pris malgré lui dans la guerre qui oppose ceux qui aident les femmes qui ont choisi d’avorter aux fanatiques religieux anti-IVG.

Ce livre se situe en pleine actualité américaine au moment où la Cour suprême des États-Unis s’apprête à annuler l’arrêt Roe vs Wade, qui a ouvert le droit à l’avortement aux États-Unis en 1973. Le pauvre Brendan qui s’est toujours efforcé de faire plaisir à tout le monde et d’être le plus discret possible se trouve pris au milieu de forces antagonistes. D’un côté il y a son épouse qui a intégré un groupe d’illuminés qui milite violemment contre l’avortement en attaquant les centres qui pratiquent légalement l’IVG. En outre elle l’accuse d’être à l’origine de la mort de leur enfant (fausse couche au bout de dix semaines) à cause de son manque de foi. Du même côté se trouve le très médiatique et très ambitieux père Todor, prêtre et ami d’enfance de Brendan, qui multiplie les initiatives antiavortement tout en gardant un discours d’apparence modéré et raisonnable qui plaît beaucoup aux médias. Il y a aussi le richissime bienfaiteur qui distribue l’argent aux bonnes œuvres, mais qui cache une face sombre. Côté opposé, se trouve Élise qui impressionne par sa compassion, son dévouement, sa générosité et aussi par son calme et sa maîtrise. Mais surtout il y a Klara, la fille adorée de Brendan, 24 ans, une jeune femme qui n’a peur de rien, engagée dans la défense des femmes maltraitées. Tous vont se retrouver pris dans une tourmente qui va les dépasser.

Douglas Kennedy aborde dans ce livre les problèmes de la société américaine, notamment le droit à l’avortement et le fanatisme religieux. Il le fait dans la cadre d’une intrigue passionnante qui accroche formidablement bien le lecteur. L’auteur a réussi à mettre dans son œuvre du suspense, de l’action, de la réflexion, mais aussi de l’émotion. Si on ajoute l’ironie mordante, l’humour discret, une écriture et une traduction  claires et précises, on obtient ce roman en tout point remarquable.

Douglas Kennedy revient avec bonheur à ses premiers amours : le roman noir (voir Cul-de-sac – 1997 chez Gallimard ou Piège nuptial pour la réédition). Les hommes ont peur de la lumière est à la fois un thriller efficace et une chronique sociale grinçante sur une Amérique fracturée dans laquelle l’auteur n’est pas tendre envers ses compatriotes.
C’est vraiment excellent !

Extrait :
Sur le côté de l’autoroute se dressait une église moderne avec un énorme panneau :
Église Victory Cavalry – Nous vous aiderons à voir la lumière !
« Tous les hommes cherchent la lumière, n’est-ce pas ? a soupiré Elise. Comme si, une fois qu’ils l’auront trouvée, toutes les réponses allaient leur apparaître.

— Je ne sais pas grand-chose. Ce dont je suis sûr, c’est qu’il n’y a pas de vraies réponses.
— Pas pour vous, ni pour moi. Mais pour ceux qui pensent avoir trouvé la lumière, il y a une certaine aura de certitude. Et c’est ce halo qui nous rend si méfiants à leur égard.
— Parce que leurs réponses ne sont pas les mêmes que les nôtres ?
— Peut-être parce que les réponses ne laissent que peu de place à la différence. Si l’histoire nous a appris une chose, c’est que ceux qui croient détenir la lumière condamnent souvent les autres à l’obscurité. »

Manifestation anti IVG aux États-Unis

Niveau de satisfaction :
4.6 out of 5 stars (4,6 / 5)
et coup de cœur

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Le Couteau – Jo Nesbo

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2019 (KNIV)
Date de publication française :
2019 (Gallimard)
Traduction (norvégien) :

Céline Romand-Monnier
Genres :
Enquête, thriller
Personnage principal :
Harry Hole

À la police d’Oslo, Harry doit s’occuper des cold cases. Il s’efforce, cependant, de remettre sous les verrous Svein Finne, ce violeur en série qui vient de sortir de prison et qui avait promis à Hole qu’il se vengerait sur lui et sa famille. Or, sa femme Rakel a justement été poignardée. Holle tente de le faire condamner pour ce meurtre, mais Finne semble avoir un alibi convaincant. Comme l’enquête porte sur sa conjointe et qu’il est lui-même un suspect, on demande à Hole de ne pas s’en mêler. Ça rendra les choses plus difficiles pour Hole, mais c’est bien certain qu’il continuera d’essayer de trouver l’assassin. Jusqu’il en vienne à se soupçonner lui-même.

Même si c’est un roman long et touffu et que les personnages abondent, plusieurs critiques ont affirmé qu’il s’agissait du roman le plus accompli de Jo Nesbo. Et c’est certain que les rebondissements étourdissent le lecteur et que la boucle est bouclée avec efficacité. Tous les détails apparemment oubliés sont retrouvés et placés au bon endroit. Les deux cents dernières pages sont assez captivantes.

Et pourtant, peut-être parce que ça fait plus de dix ans que je fréquente Hole, époque où il trouvait déjà plein de prétextes pour plonger dans l’alcoolisme, j’ai de plus en plus de difficultés à supporter la loque humaine qu’il est devenu. Nesbo consacre la plus grande partie de son énergie à tourner autour de Hole, à essayer de nous persuader qu’il peut se passer d’alcool quand un problème lui tient à cœur et, d’ailleurs, que les trois femmes principales du récit ont toutes un faible pour lui; ça n’a pour effet que de rendre l’histoire encore plus invraisemblable. Les tendances suicidaires qui le caractérisaient à vingt-cinq ans se sont amplifiées maintenant qu’il approche de la cinquantaine. Holmes pouvait se stimuler à la cocaïne, mais jamais il ne sombrait dans la déchéance que connaît Hole. Sans souhaiter qu’un détective soit un héros, j’ai de la misère à éprouver de la sympathie pour une loque humaine et à croire aux sursauts de lucidité qui lui permettent de comprendre ce que tout le monde tient pour mystérieux et incompréhensible.

À ne pas lire pendant la covid.

Extrait :
Harry se réveilla en sursaut et regarda la pièce. L’écho de son propre cri résonnait encore entre les murs. Il consulta sa montre. Dix heures. Du soir. Il reconstruisit les dernières trente-six heures. Il avait été plus ou moins saoul la majorité du temps, il ne s’était rien passé du tout, et cependant il était en mesure de reconstruire une espèce de chronologie sans trous. En règle générale, il y arrivait, excepté ce samedi soir au Jealousy qui n’était qu’un long black-out. Ce devait être les effets à long terme de la consommation abusive d’alcool qui l’avaient finalement rattrapé.
Harry sortit ses pieds du lit en essayant de se rappeler ce qui l’avait fait crier cette fois. Il regretta quand le souvenir lui revint. Il tenait le visage de Rakel entre ses mains et ses yeux sans éclat regardaient fixement non pas lui, mais à travers lui, comme s’il n’était pas là. Elle avait une fine couche de sang sur le menton, comme si elle avait toussé et qu’une bulle de sang avait éclaté sur ses lèvres.
Harry attrapa la bouteille de Jim Beam qui était sur la table du salon et en but une gorgée. Cela ne marchait plus. Il en but une autre. Ce qui était étrange, c’était que même s’il ne l’avait pas vu – et il ne le verrait pas avant l’enterrement vendredi –, le masque mortuaire de Rakel avait paru très réel dans le rêve.

Centre ville d’Oslo

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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