Nuit de terreur (Le Manchot) – Pierre Saurel

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1983 (Québec/Amérique)
Genres :
Enquête, thriller
Personnage principal :
Robert Dumont, alias le Manchot

J’ai traité récemment de la série des IXE-13 publiés entre 1947 et 1966 à un rythme de 20 000 à 30 000 exemplaires/semaine. Sous le nom de Pierre Saurel se cache Pierre Daigneault, écrivain prolifique mais aussi comédien, scénariste, animateur de soirées folkloriques… De 1980 à 1985, Saurel publie 46 courts romans policiers dont le centre est un ex-policier, surnommé le Manchot. Je connaissais alors peu les polars québécois, qui n’avaient pas encore vraiment pris leur envol. Les aventures du Manchot n’avaient pas recueilli des échos très positifs, et pouvaient passer pour des romans de gare (j’y reviendrai), qui n’avaient pas une très bonne réputation. Mais le décollage décisif se préparait : entre 80 et 90, on peut commencer à lire Chrystine Brouillet (Chère voisine), Jacques Bissonnette (La Sanguine) et surtout le premier Jean-Jacques Pelletier (L’Homme trafiqué) [1]. Aujourd’hui, il me semble qu’il faut, ne serait-ce que pour des raisons historiques, signaler cette série du Manchot et rendre hommage à un de nos plus prolifiques auteurs.

Un appel anonyme enjoint à des policiers de se rendre dans une maison de chambre douteuse de la rue Saint-Dominique, où un coup de feu a été entendu. Dans la chambre, un homme est mort, tué d’une balle, et une jolie jeune femme, plus ou moins consciente, tente de se relever et de ramasser un revolver : c’est Candy Varin, détective, assistante de Robert Dumont, dit Le Manchot. L’inspecteur Jules Bernier, chef de l’escouade des homicides de la police de Montréal, hyperactif et mal inspiré, interroge Candy, la bouscule un peu; elle réclame son avocat; il décide de l’arrêter pour le meurtre de Raymond Bourdon, et fait lever un mandat contre Robert Dumont, le Manchot.

Quand on a fouillé Bourdon, on a trouvé une lettre dans laquelle il accuse Candy de l’avoir volé et trahi. C’est là-dessus que se base Bernier pour accuser Candy et le Manchot. L’avocat Philippe Granger lui propose de plaider légitime défense, ce qu’elle refuse puisqu’elle n’a même pas tiré. Dumont prend l’affaire en mains, Les choses se précipitent. Le concierge de la maison de chambre se fait tuer. En enquêtant sur Bourdon, on apprend son addiction aux jeux, les dettes accumulées et ses liens avec la pègre. D’où sa complicité dans un vol qui lui rapporterait 50 000$.

L’opération tourne mal. Plusieurs sont tués et Bourdon s’enfuit avec les bijoux. Le chef de cette petite pègre, Eddy, cherche où sont passés ces bijoux, se méfie de Bourdon d’autant plus qu’il fréquente Candy, qui travaille pour Dumont.

Bref, Dumont est éliminé et on enlève Candy dans l’intention de la faire parler. Son avocat, imprudent, est également capturé. Que pourra faire le Manchot contre Eddy et son garde du corps sadique ?

Le scénario n’est pas mauvais. Les personnages, peu nombreux, sont cohérents. La lecture est facile. Roman de gare ou pas ? Il existe des bons romans de gare et des mauvais. Il y a un public pour ce genre de romans. Des gens qui veulent se distraire sans se casser la tête, sans se laisser troubler par des émotions fortes, changer le mal de place, comme on dit, en peu de frais. Pour répondre à ce besoin, le roman doit respecter certains critères : les personnages sont à peine ébauchés, leurs motifs sont simples et décrits succinctement, l’atmosphère est évoquée comme un fond de décor, quelques dates seront peut-être utiles mais pas question d’imiter un roman historique, l’intrigue est simple et les rebondissements prévisibles. C’est un roman qui s’écrit vite et qui se lit vite aussi.

En résumé, ce n’est pas un genre de romans auxquels s’attachent les amateurs purs et durs de romans policiers, ceux qui s’attendent à plus et qui sont prêts à travailler plus pour l’obtenir, plus d’émotions, plus de raisonnements, plus d’interrogations personnelles suscitées par les problèmes soulevés par le récit. Dans son genre, toutefois, c’est un roman bien correct.

[1]  Sur la petite histoire du roman policier québécois, il faut lire l’excellent chapitre de Norbert Spehner, le # 7, in Scènes de crimes, 2007 (Alire).

Extrait :
– Police ! répondit l’homme de sa voix monotone et nasillarde.
Vite, il faut que vous veniez. Ils vont se tuer, ils se sont battus, j’ai entendu un coup de feu !
Une voix haletante, nerveuse, difficile à identifier. Le policier ne pouvait même pas dire si c’était un homme ou une femme qui appelait.
Allons, calmez-vous. Qui parle ? Donnez-moi votre nom !
1435 Saint-Dominique, venez, dépêchez-vous !
Machinalement, le standardiste avait noté l’adresse.
Un instant, il me faut votre nom…
Trop tard, on avait déjà raccroché.
« Un autre appel anonyme, songea le policier, un farceur ! Les gens sont bêtes. Ils savent pas qu’on a du travail, qu’on n’a pas le temps de s’occuper des niaiseries! »
 Mais son devoir était de ne rien laisser au hasard. Aussi il transmit l’appel à une voiture-radio.
Vérifiez, c’est tout ce qu’on m’a donné comme détails.
– N
ous y allons. 10-4.
Et quelques minutes plus tard, une voiture-patrouille s’arrêtait rue Saint-Dominique, au nord de la rue Sainte-Catherine, dans le quartier des racoleuses, des fumeux de marijuana et des mangeurs de hot-dogs cuits à la vapeur.

Plateau Mont-Royal

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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Le crépuscule des éléphants – Guillaume Ramezi

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions IFS
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Camille Lambert, capitaine de police

Dans une réserve du Gabon trente-quatre éléphants ont été massacrés et leurs défenses prélevées. Un vieux militant, défenseur des éléphants, a été également assassiné. Andreas, administrateur de la réserve, fait appel à une amie de jeunesse, Camille Lambert, capitaine de police à Paris, pour qu’elle vienne élucider ces meurtres. Il ne fait aucune confiance aux autorités locales corrompues. Camille accepte de venir enquêter au Gabon, mais de façon officieuse, sans que sa hiérarchie soit informée. Sur place, elle va se retrouver confrontée à un trafic international d’ivoire qui provoque de nombreuses morts d’animaux et de ceux qui essaient de les protéger, sans que les services de l’état ne daignent réagir. Elle risque sa vie dans une enquête même pas officielle.

Le grand mérite de ce roman est de décrire le trafic d’ivoire et le massacre des éléphants qu’il engendre de façon détaillée. La corruption, la passivité, le manque de moyens, les traditions, mais aussi les intérêts qui sont en jeu, le rôle des mafias, sont décrits de façon explicite. On sent que l’auteur est bien renseigné et que c’est un sujet particulièrement sensible pour lui. Pour dénoncer ce fléau, il a choisi de le faire sous la forme d’un thriller enlevé.

La juste cause prenant le pas sur la vraisemblance de l’intrigue, on passera sans tiquer sur la possibilité qu’une capitaine de police parisienne puisse mener une investigation risquée en Afrique, à son propre compte, soutenue par son équipe de trois personnes qui ne semblent avoir rien d’autre à faire, le tout en cachette de la hiérarchie. De même, les personnages ne sont pas particulièrement peaufinés. C’est l’action qui est privilégiée pour expliquer le fonctionnement du trafic, sa violence et le danger permanent pour les hommes et les animaux. Il y a du rythme et de nombreux rebondissements. C’est un roman qui se lit facilement, sans temps morts.

Plus que l’intrigue ou les personnages, la dénonciation d’un trafic connu et le manque de réactions à la hauteur pour endiguer l’extinction d’une espèce, sont, à mon avis, les points forts de ce roman engagé.

Extrait :
D’accord, je comprends mieux. Ce n’est pas étonnant. Nous savons depuis longtemps que les prises des braconniers partent alimenter le marché noir asiatique. Il n’y a pas d’enquête véritable ni de volonté de stopper ça, en haut lieu. Alors certains intermédiaires ont pignon sur rue. En revanche, nous ne les avons jamais vus jusqu’ici. Ils ne viennent pas sur le terrain, ils laissent ce genre de tâches aux subalternes payés grassement.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Le désosseur – Jeffery Deaver

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1997
(The Bone Collector)
Date de publication française : 1998 (Calmann-Lévy)
Traduction (américain) :
Pierre Girard
Genres :
Enquête, thriller
Personnages principaux :
Lincoln Rhyme et Amelia Sachs

C’est le premier de la série des Rhyme/Sachs, celui qui a inspiré le film avec Angelina Jolie et Denzel Washington et, plus tard, la minisérie. J’avais déjà lu des Deaver, toujours distrayants, toujours un peu tirés par les cheveux et qui doivent toujours beaucoup au hasard. Celui-ci ne fait pas exception, mais il a exigé un travail méticuleux et une recherche poussée.

Rhyme est un criminologue érudit et subtil, malheureusement devenu tétraplégique après une chute qui lui a broyé quelques vertèbres. Fier et solitaire, il songe à la mort et le suicide assisté devient un projet. Mais son vieux collègue et ami, Lon Sellitto, accompagné du jeune flic Jerry Banks, s’efforcent de l’intéresser à un meurtre original qui en annonce bien d’autres. L’assassin laisse volontairement des indices que les enquêteurs doivent déchiffrer pour sauver, ou simplement trouver, la prochaine victime. La police de New York ne connaît qu’un homme capable de rivaliser avec un tueur méthodique, intelligent, avide de jeux cruels. C’est Rhyme, même s’il est cloué dans un lit, quasi immobile. Celui-ci déduit, à la Sherlock Holmes, plusieurs indications sur le meurtre et le lieu où serait retenue la prochaine victime à partir d’un minimum d’indices relevés sur la scène de crime. Puis, il se désintéresse de l’affaire même si Sellitto lui fait promettre de lire le rapport. D’une oreille, il écoute le docteur Berger lui décrire les conditions de son aide au suicide mais, d’un œil, il parcourt le rapport de Sellitto, et semble se faire prendre au jeu. Finalement, à condition d’être assisté sur le terrain par la policière qui a été responsable de la première scène de crime, il s’engage à fournir un certain effort pour aider Sellitto. La policière en question c’est Amelia Sachs qui était sur le point de quitter la police urbaine. On lui ordonne, cependant, d’aider Lincoln, ce qui est loin de l’enchanter.

Commence alors une terrible partie d’échecs meurtrière entre les forces de l’ordre et le désosseur, qui finit par constater que ses adversaires déchiffrent les indices qu’il laisse volontairement un peu trop rapidement. Il redouble de ruse et de cruauté. Amelia risque d’y laisser la peau. Mais, rancunière, elle finit par le prendre personnel et elle supporte davantage le caractère autoritaire de Rhyme qui l’aide à sauver les proies du tueur et à coincer ce dangereux malade. Sauf que, pour le moment, elle est enterrée vivante et sauvée in extremis par Sellitto,  alors que Rhyme et le désosseur se retrouvent face à face dans l’appartement du criminologue. On finit par comprendre les raisons du massacre, donc le sens du jeu entrepris par le psychopathe.

Comme le film, le roman est efficace, mais le film n’est pas vraiment une copie du roman. L’atmosphère oppressante est quand même conservée. Beaucoup de personnages, sans doute, mais les principaux sont bien décrits. Le lecteur doit s’attendre à une lecture exigeante : ça ressemble moins à un roman de gare qu’à un cours de criminologie avancée. Les détails techniques sont communiqués scrupuleusement, les observations d’Amelia et les déductions de Rhyme sont rigoureuses. Le personnage de Lincoln Rhyme est d’ailleurs la carte maîtresse du roman et de la série. C’est certain, toutefois, que le hasard donne parfois un coup de main aux enquêteurs, et que les relations entre Lincoln et Amelia manquent un peu de vraisemblance; mais c’est vrai qu’un lien  solide doit les rattacher puisqu’ils ont encore une quinzaine d’enquêtes à mener.

Extrait :
Ce n’était pas une branche qui se dressait au sommet du tumulus, mais une main. Le corps avait été enfoui verticalement et on l’avait recouvert de terre, ne laissant dépasser que l’avant-bras, le poignet et la main. Elle regarda fixement l’annulaire : on l’avait dépouillé de sa chair comme on taille un crayon, avant d’enfiler sur l’os mis à nu et encore sanguinolent une bague de femme ornée de diamants.
Amelia Sachs tomba à genoux et se mit à creuser des deux mains, comme un chien qui fait son trou. Tout en projetant des gerbes de terre derrière elle, elle nota que les autres doigts étaient écartés et anormalement recourbés. Elle en conclut que la victime était vivante lorsqu’on lui avait jeté au visage la dernière pelletée.
Et peut-être l’était-elle encore.
Elle continua à creuser frénétiquement la terre meuble, s’entaillant la main sur un tesson de bouteille, mêlant son sang rouge sombre à la terre encore plus sombre. Elle atteignit les cheveux, et au-dessous un front dégarni à la peau bleuâtre, cyanosée par le manque d’oxygène. Elle creusa encore pour dégager les yeux éteints et la bouche, qui s’était tordue en une horrible grimace tandis que la victime luttait pour se maintenir au-dessus de la terre noire qui la submergeait.

Lower East Side Manhattan

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Une falaise au bout du monde – Carl Nixon

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 (The Tally Stick)
Date de publication française : 2021 – Éditions de l’Aube
Traduction
anglais (Nouvelle-Zélande): Benoîte Dauvergne
Genre :
Roman noir
Personnages principaux :
Katherine, adolescente – Suzanne, tante des enfants Chamberlain

Sur une petite route de l’Île du sud de la Nouvelle-Zélande et sous une pluie torrentielle, une voiture quitte la route et bascule dans un précipice. Ainsi disparaît la famille Chamberlain, les deux parents et quatre enfants, dont un bébé. Les trois grands enfants survivent à l’accident en se réfugiant dans un trou sur la berge de la rivière dans laquelle a sombré la voiture. Quelques jours plus tard survient un homme qui les amène dans sa ferme où ils sont nourris et soignés. Une nouvelle vie commence pour eux.

En Angleterre, Suzanne, la sœur de la mère de la famille Chamberlain, s’inquiète de leur disparition. Elle fait des recherches lors de plusieurs voyages en Nouvelle-Zélande. Sans succès. Trente-deux ans après, elle reçoit un appel lui signalant qu’on a retrouvé les restes humains d’un de ses neveux. Chose étonnante, l’analyse des ossements indique qu’il aurait vécu quatre années après la disparition de la famille. Où ? Comment ? D’autres membres de la famille seraient-ils toujours vivants ? Suzanne reprend les recherches.

L’intrigue se déroule dans deux lieux éloignés l’un de l’autre. D’une part, au fond d’une vallée perdue de Nouvelle-Zélande où les enfants ont été recueillis et, d’autre part, à Londres où la tante des enfants ne se résout pas à accepter la disparition subite et inexpliquée de toute la famille de sa sœur. Par des allers-retours incessants entre ces deux endroits l’auteur nous montre ce que vivent les enfants et les investigations de la tante. C’est avec subtilité et une certaine malice que l’auteur nous révèle des pans entiers de l’histoire tout en laissant dans l’ombre d’autres éléments importants. Ainsi il attise la curiosité du lecteur et crée une attente. Les pièces du puzzle s’assemblent progressivement et ce n’est qu’à la fin que nous avons une vision globale et complète de l’histoire.

Ce que montre aussi Carl Nixon, c’est l’adaptation ou le refus des enfants pour cette nouvelle façon de vivre en autarcie à laquelle ils sont contraints. L’une va s’épanouir dans ce nouvel environnement austère au plus proche de la nature alors qu’un autre ne pensera qu’à retrouver la civilisation. Recommencer une nouvelle vie, totalement différente de la précédente, n’est pas donné à tout le monde. Certains sont prêts pour ça et d’autres non.

En définitive, Une falaise au bout du monde est un bon roman noir, assez original, avec une intrigue efficace, des personnages crédibles et la présence d’une nature sauvage et exigeante.

Extrait :
Maurice hocha solennellement la tête puis il pivota presque gracieusement sur l’herbe grâce à sa béquille et s’éloigna, le bâton à encoches dans sa main libre. Kate éprouva l’envie irrépressible de le rappeler, de le supplier, de le menacer et même de le faire chanter pour qu’il reste. Il lui en coûtait de l’admettre, mais sa plus grande peur n’était pas que Maurice se perde dans le bush ni qu’il soit roué de coups par Peters, une fois que celui-ci l’aurait rattrapé. Non, ce qui la terrifiait, c’était qu’il réussisse vraiment à trouver une ville parce qu’ensuite, des inconnus viendraient la chercher. Ils la forceraient à quitter la vallée. Et elle aurait beau insister pour rester chez Martha, personne ne l’écouterait.
La peur au ventre, Kate suivit son frère du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse en boitant au loin.

Paysage de Nouvelle-Zélande

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Le Cercle de Finsbury – B.A. Paris

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (The Therapist)
Date de publication française : 2021 (Hugo Thriller)
Traduction :
Vincent Guilluy
Genre :
thriller psychologique
Personnage principal :
Alice Dawson, jeune femme sensible

Je n’aime pas les polars d’enquête où le tueur est un malade mental : on ne peut pas jouer à découvrir l’assassin puisque les motifs peuvent être infinis, y compris le fait qu’il n’y ait pas de motif du tout. Pour une raison analogue, je me méfie des thrillers psychologiques, ou thrillers domestiques, ou romantic suspenses, comme disent les Anglais : ça me semble peut-être trop facile d’inventer des drames causés par l’idiotie, la mauvaise foi ou les faiblesses de caractère des personnages. Ici aussi, le lecteur ne peut pas prendre pour acquis que les personnages sont à peu près normaux. Ça devient difficile d’être ému par eux; on a plutôt l’impression que plusieurs auraient besoin d’un électrochoc.

Et pourtant, j’avoue avoir eu de la misère à lâcher ce roman de Paris; même si le personnage central m’agaçait par sa sensibilité maladive et sa mauvaise foi, les circonstances étaient si bien décrites et le piège si bien préparé que j’avais hâte de voir comment elle y succomberait et comment, peut-être, elle s’en sortirait. Et plusieurs personnages secondaires méritent aussi notre intérêt. Tous habitent dans une résidence haut de gamme (une douzaine d’appartements), le Cercle de Finsbury, se connaissent au moins de vue, et chacun semble avoir quelques secrets à dissimuler. Ces secrets semblent avoir un rapport avec le fait que, dans un de ces appartements, une jeune femme a été assassinée et son mari s’est suicidé. On le croyait coupable, ne serait-ce que pour ne pas craindre qu’un assassin se cache parmi eux.

Le problème c’est qu’un nouveau couple, Alice et Leo, viennent d’emménager précisément dans la maison où le meurtre a eu lieu. Et Leo ne l’a pas dit à Alice de peur qu’elle refuse d’habiter dans un tel appartement. Marquée par la mort de sa sœur et de ses parents dans un accident d’automobile, Alice a développé une hypersensibilité qui l’entraîne à mentir à ses nouveaux amis ainsi qu’à elle-même. Quand elle apprend que Leo lui a caché le fait qu’une femme avait été assassinée dans leur appartement, elle ne le prend pas, pas plus qu’elle acceptera qu’il ne lui ait pas tout dit de son passé. Elle se retrouve dans une situation intenable : elle ne veut pas quitter Leo mais elle ne peut plus vivre avec lui; elle ne peut plus vivre dans cet appartement, mais elle ne veut pas déménager; elle ne peut pas s’empêcher de chercher à connaître l’assassin de Nina (elle ne croit pas que c’est son mari), mais elle sait bien qu’elle n’est pas équipée pour mener cette enquête.

Elle choisit de congédier momentanément Leo de l’appartement, mais sa vie tourne au cauchemar quand elle a l’impression que quelqu’un vient chez elle pendant la nuit pour l’observer; qu’une personne laisse un Dom Pérignon dans son réfrigérateur (très bizarre, en effet), cache une queue de cheval dans sa lingerie… bref, cette maison semble possédée. Et ses voisins semblent se méfier d’elle, qui a réveillé par ses questions le drame qu’on avait essayé d’oublier, ce qui l’amène à se méfier d’eux à son tour. Est-elle menacée par la folie ou quelqu’un cherche-t-il vraiment à se débarrasser d’elle ?

Même si le dénouement est, en bonne partie, prévisible, le suspense est bien mené; et même si bien des gens ont des allures et des comportements bizarres, ce qui n’est pas si grave dans un thriller psychologique, (et on en observe aussi dans la vie de tous les jours), l’ensemble reste cohérent, et l’auteur sait comment jouer avec nos nerfs.

Finalement, et malgré ma méfiance initiale, j’ai bien aimé.

Extrait :
Je continue à réfléchir. Je sors mon téléphone, appelle encore une fois Leo. Il doit être au travail, mais c’est urgent.
Je sais que c’est vraiment une question idiote mais, après la réception, est-ce que tu as lavé ma robe blanche ?
Euh … non.
Et les cartes que tout le monde nous a envoyées, celles que j’avais exposées sur le manteau de la cheminée, c’est toi qui les as retournées, pour plaisanter ?
– Non.
– OK.
Est-ce que tu as laissé pour moi une rose blanche sur l’appui de fenêtre près de la porte d’entrée ?
Quand ça ?
Le moment n’a pas d’importance, je veux seulement savoir si tu as fait cela.
Non.

Tu ne m’as jamais laissé de rose ?
Non.

Super, merci.
Je raccroche, réfléchis un moment et le rappelle une troisième fois.
Excuse-moi, c’est la dernière fois que je te rappelle, c’est promis.
C’est bon. (Un temps d’arrêt). J’étais censé te laisser une rose ?
Non, je voulais juste te remercier pour le champagne que tu as laissé au frigo. J’ai oublié de le faire sur le moment.
Quel champagne
Le Dom Pérignon.
Dom Pérignon ?
Donc ce n’était pas toi ?
Tu es en train de me dire que quelqu’un a mis une bouteille de Dom Pérignon dans notre frigo ?
Je réagis immédiatement.
Elle a dû y atterrir le soir de notre invitation. Quelqu’un a sans doute apporté une bouteille et l’a mise directement au frigo.
Une bouteille comme ça, je l’aurais repérée tout de suite. Alice, qu’est-ce qui se passe ?
J’essaie juste de comprendre.
Je raccroche avant que Leo me pose d’autres questions.

Finsbury Circus

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Grizzly – Nan Aurousseau

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Buchet-Chastel
Genres :
Thriller, roman noir
Personnage principal :
Dan, guide de montagne

Dan et Jon tiennent un gîte de montagne à 2200 mètres d’altitude. Après une période difficile, maintenant leur affaire marche plutôt bien. Ils proposent aux touristes des randonnées, des parties de pêche ou des safaris-photos dans des paysages sauvages et grandioses. Un jour un photographe imprudent, malgré les avertissements de Dan, s’approche trop de l’ourse Big m’ma Thornton qui le charge et le blesse gravement. L’homme finit par mourir. Dan craint que cet accident mette en danger leur petite entreprise. Il ne voit qu’une solution : se débarrasser du corps. Ce qu’il fait après avoir récupéré la montre à tomber à genoux du mort. De retour au gîte, il explique la situation à son copain. Pour se couvrir, ils décident de signaler simplement la disparition du touriste à la police. Alors qu’une grande tempête se prépare, débarquent deux policiers : un grand dégingandé et une rousse d’une incroyable beauté. C’est le début d’un enchaînement d’évènements incontrôlables.

Telle une partition musicale, l’intrigue de ce roman va crescendo. Au début un simple accident. L’accident va se transformer en dissimulation de corps puis en un huis clos explosif à quatre personnes dans une maison complètement isolée dans la montagne par une terrible tempête de neige qui va durer plusieurs jours.

Jon, l’associé de Dan, est un indien, un beau gars qui a beaucoup de succès auprès des femmes. Myriam, la policière rousse est d’une grande beauté, c’est une femme fatale selon Dan. Entre les deux le courant va passer, tellement qu’ils vont se retrouver dans le même lit au grand désespoir de l’autre policier, le grand échalas, qui menace d’écrire un rapport à la hiérarchie pour dénoncer ce comportement indigne d’une policière. Dan, observe tout cela avec détachement. Il y voit même l’occasion de devenir une sorte de grand-père d’adoption si les deux jeunes font un enfant qu’il pourra élever avec ses deux parents. Ainsi à 57 ans, il rêve de trouver la famille qu’il n’a jamais eue. Il y a quand même un souci: le vieux Boukowski, le plus proche voisin, convoite la même montre à tomber à genoux que Dan et il a de solides arguments pour l’obtenir. Rien ne se passera comme prévu. Mais Dan a une capacité remarquable d’adaptation, il change de projet quand les évènements évoluent d’une façon imprévue. Et il reste toujours optimiste et positif.

C’est un drôle de bonhomme Dan. Un type tout à fait normal au premier abord, mais il fait une fixette sur deux choses : la montre à tomber à genoux du touriste qui s’est fait écharper par l’ourse et ce petit-fils que pourraient lui donner les jeunes qui n’arrêtent pas de faire l’amour. Ça tourne à l’obsession pour lui, jusqu’à la folie.

Dan est le narrateur de l’histoire qui est racontée selon son point de vue. C’est un mélange étonnant de détachement, d’une certaine naïveté et d’un cynisme tranquille. L’humour noir côtoie souvent le comique de situation.

Grizzly est un roman tonique et jubilatoire dans lequel le tragique et le comique se mêlent. C’est un roman noir qui arrive à provoquer le sourire. Un livre hautement recommandable.

Quelques mots pour terminer sur cet auteur atypique. Nan Aurousseau a fait six ans de prison pour braquage à main armée. Comme il l’explique lui-même : « Je n’étais qu’une petite frappe de Charonne, un «youvoi» de quartier, et, du jour au lendemain, j’étais arrêté pour braquage à main armée, traité comme un type dangereux, un loup féroce, et transféré à Fleury-Mérogis où, à 18 ans, je devenais une vedette parce que j’avais fait la une du «Parisien». Enfin, j’étais quelqu’un, alléluia ! » Un braqueur devenu écrivain et cinéaste, voilà une réinsertion sociale réussie !

Extrait :
Dès le premier jour, j’avais pensé à l’image de la femme fatale en la voyant. Ces femmes-là sont très rusées, combien se sont fait avoir depuis la nuit des temps ! Je devais rester concentré sur mon objectif : le gamin. Femme fatale ou pas, cœur de truie ou cœur d’artichaut, je m’en foutais complètement. Maintenant que l’idée s’était bien incrustée en moi, je n’en démordrai pas. Elle allait nous faire un gosse coûte que coûte, à marche forcée s’il le fallait.
« Enceinte ? Non, ça y a pas de danger », qu’elle a dit en reniflant, en ravalant sa morve, quand je suis parvenu à m’introduire à pas de loup dans ce domaine de son intimité.
Alors je suis tombé d’encore plus haut, encore plus bas. J’étais effondré dans le sous-sol de ma vie : elle prenait la pilule.
« Ben oui, p’pa, j’suis une fille moderne. Et puis je veux pas d’enfant, pas maintenant. Une fois bien installée à Thornton, d’ici une dizaine d’années et si jamais je trouve le mec qui convient pourquoi pas… »
Ça ne m’allait pas du tout comment elle prenait les choses en petite bourgeoise bien élevée avec ses plans de carrière bien arrêtés. Bon, je me suis dit, il faut tout réorganiser, j’ai cinquante-sept ans et mon sperme c’est pas encore du blanc de poulet, y a encore des grumeaux, donc il nous reste une chance.

… la tempête s’est levée et, croyez-moi, ça va siffler dans les oreilles, même bien au chaud ici.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Marée funèbre – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018
(Dark Tide Rising)
Date de publication française : 2018 (10/18)
Traduction (anglais) :
Florence Bertrand
Genres :
Enquête, historique
Personnage principal :
William Monk, commandant de la brigade fluviale londonienne

J’étais heureux de constater qu’Anne Perry continuait d’écrire. Dès le début, elle a l’air en grande forme : l’action éclate et nous tient en haleine pendant une centaine de pages, au lieu de prendre son temps pour mettre les choses en place, présenter les principaux personnages, décrire l’environnement… Rathbone interrompt brusquement la soirée tranquille dont jouissaient le commandant Monk et son épouse Hester auprès du feu. C’est une urgence : un homme a confié à Rathbone que sa femme Kate a été enlevée et qu’on réclame une petite fortune pour la libérer. L’homme, en l’occurrence Harry Exeter, est en train de réunir l’argent nécessaire et il est prêt à payer. Comme la transaction doit avoir lieu sur l’île Jacob, un lieu dangereux que les policiers et même les grands bandits refusent de fréquenter, les kidnappeurs autorisent Exeter à se faire accompagner d’un guide pour que l’argent ne se perde pas dans les méandres de l’île. Et c’est là que Monk et ses hommes auraient un rôle de supervision à jouer.

L’expédition s’organise et tourne au désastre : Exeter, Monk et son groupe de policiers sont violemment attaqués, l’argent disparaît et Kate est retrouvée morte. Il apparaît clairement que la brigade fluviale a été trahie par un de ses membres; et ça, Monk ne le prend pas. L’enquête poursuivra deux objectifs : qui a volé l’argent et tué Kate ? Qui a trahi Monk et son groupe ? La situation se corsera, parce que plusieurs personnes liées à l’enlèvement ou aux manipulations d’argent se feront assassinées à leur tour.

Le procès a lieu. Rathbone défend l’accusé et compte bien l’emporter. Les faits semblent lui donner raison, jusqu’à ce qu’un témoignage change la donne complètement.

C’est un bon roman; Perry a du métier et sait comment nous attacher à ses personnages et à l’intrigue. Quelques irritants m’empêchent, cependant, de crier au chef-d’œuvre. D’abord, mais cela est commun à tous les Monk/Rathbone, comme le récit se termine par le procès, on revoit tous les événements, et on a l’impression que la même histoire est réécrite trois ou quatre fois. Secundo, le sentiment de culpabilité est encore un moteur de l’histoire, notamment dans le cas de Hooper. Plus encore, dans le cas de Monk, ça tourne à l’apitoiement sur soi (il se reproche de n’avoir pas connu ses hommes suffisamment pour prévoir qu’un deux pourrait le trahir); il n’arrête pas de se morfondre  et, s’il avait été plus stoïque, on aurait sauvé une centaine de pages. Enfin, plusieurs dialogues sont invraisemblables (par exemple, entre Runcorn et Monk, p. 308). Et qu’est-il advenu des documents remis à Monk par Bella Franken, puis confiés à Rathbone par Monk ?

Extrait :
Tenant la lanterne aussi haut que possible pour éclairer son chemin, Monk se rua d’un pas incertain dans les marches glissantes. Il tomba à genoux et ramassa de justesse la lampe avent qu’elle ne se fracasse sur le sol. En haut, il déboucha sur un espace dégagé. Dans les décombres d’une pièce, un pan de mur écroulé surplombait l’eau noire et un enchevêtrement de débris qui crevait la surface trois mètres plus bas.
Il y eut un bruit derrière lui. Comme il pivotait, la lanterne fut projetée à terre, et on lui décocha un coup violent en pleine poitrine, suivi d’un second dans la mâchoire. Il tomba lourdement, bras en croix sur le plancher crasseux. Il esquiva une troisième attaque mais, privé de lumière à présent, il ne voyait pas son adversaire. Jaugeant d’où viendrait l’assaut suivant, il lança le pied dans cette direction. Il avait vu juste et sentit sa chaussure entrer en contact avec la chair. Un glapissement jaillit, suivi d’un juron, et un homme tomba de tout son poids sur lui. Monk batailla pour libérer une jambe et décocha des coups de pied dans le vide.
L’inconnu le frappa violemment à l’épaule. Monk lui enfonça le poing dans la gorge en retour. Il fut récompensé par un grognement et, presque aussitôt, toute résistance s’évanouit.

île Jacob

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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Gamine Guerrière Sauvage – Éric Cherrière

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2021 – Plon
Genre :
Roman noir
Personnage principal :
Maud Morgan, adolescente révoltée

Maud, 15 ans, est experte en informatique. Son père est un ancien coureur à pied qui essaie de faire de son fils le champion qu’il n’a pas pu être. Sa mère était championne de culturisme. Le grand-père paternel est un ancien syndicaliste engagé dans toutes les luttes sociales de son usine. La famille n’est pas riche, mais elle vivait à peu près bien avant de tomber dans la précarité quand le père est emprisonné sous l’accusation de vol d’armes dans l’usine qui les fabrique et dont il est l’employé. Maud parcourt internet la nuit, quand les autres dorment. Ses compétences de hacker lui permettent de découvrir un tas de petits secrets. Elle décide de monter un plan consistant à exploiter les informations glanées sur le net pour sortir sa famille du besoin. Elle ne s’embarrasse pas de notions morales, l’efficacité avant tout, même s’il faut tordre un peu la vérité pour la rendre acceptable par le grand-père qui, lui, a des principes. Maud n’a qu’une main, la gauche, la droite a été tranchée au niveau du poignet quand elle avait trois ans.

L’intrigue se développe en plusieurs directions autour de Maud. Bien qu’étant la plus jeune, elle est dans les faits le leader de la famille. C’est elle qui choisit les opérations à mener et qui ensuite les pilote. Outre les actions menées pour trouver des revenus supplémentaires, elle découvre qu’un de ses aïeux était propriétaire d’un kilomètre carré d’Antarctique et que celui-ci lui a légué cette terre. Elle va aller jusqu’en Norvège revendiquer cette propriété. Elle rencontrera aussi un drôle de dirigeant de think tank qui est dans le viseur de la Cour pénale internationale de La Haye.

Maud est jeune, mais elle a une maturité étonnante et une intelligence vive qui font que toute la famille s’en remet à elle. Elle ne souffre pas de son handicap, elle exhibe même son moignon par provocation. Elle est très déterminée et prête à tout pour s’élever dans l’échelle sociale sans s’encombrer de carcans moraux. Seul compte le résultat pour elle. Les personnages secondaires sont les autres membres de la famille. Parmi eux le plus attachant : le grand-père, un syndicaliste rouge, un peu rigide, adepte de la lutte des classes. Un combattant ouvrier. Il adore livrer des sentences. Il y en a une que Maud se répète souvent : N’oublie pas, ma petite Maud : il n’y a ni bonnes ni mauvaises armes. Au bout du compte, une seule chose importe. Rendre les coups. Elle n’a pas oublié, ce qu’elle a oublié ce sont les principes et le sens de l’honneur de son grand-père.

Avec son héroïne atypique, ce roman étrange et parfois amoral est aussi plein de tendresse et d’humanité. Un bon roman noir en définitive.

Extrait :
Depuis que je gère notre budget, j’ai accès aux comptes de mes parents. Factures à régler en ligne, impôts, emprunts, prélèvements mensuels, procédures de rejet, frais bancaires… Jour après jour, je mesure l’anxiété économique dans laquelle ils sont plongés, la glu sociale, une peine de précarité à perpétuité appliquée par une armée de logiciels au service de l’État ou de grandes entreprises privées. Un logiciel ne s’apitoie pas, il ne déroge pas aux règles. Il dresse des murs de zéros et de un, de oui ou de non, dicte ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Il ordonne où aller et où c’est interdit. Plus j’observe, plus je comprends ces machines numériques. Pas simplement des instruments de communication ou de partage mais des armes de soumission massive, des dispositifs de domination. Parfaits engins de contrainte, comparables en définitive à ceux sur lesquels papa et grand-père noircissaient leurs doigts à la Fabrique. Des armes.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Le Dragon de Saint-Hyacinthe – Pierre Breton

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Héliotrope noir)
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Cyrille Carignan, chef de police de Saint-Hyacinthe

Héliotrope publie des récits qui se rapportent directement à une région du Québec. Dans ce cas-ci, comme le nom l’indique, l’action se situe à Saint-Hyacinthe autour du chef de police Cyrille Carignan.

Ça se passe dans les années 60 : Carignan rêve qu’il joue au golf avec Jack Nicklaus. Sa femme, Agnès, l’entraîne voir Les parapluies de Cherbourg et Le journal d’une femme de chambre, au lieu du film d’action avec Eddie Constantine qu’il avait prévu. Des groupes yéyé inondent les ondes. C’est justement le chanteur et leader du groupe de l’heure les Mégavolts qui meurt calciné au cours d’un incendie qui dévaste sa maison en face du parc Dessaules.

La jeune fille de Carignan a de la misère à s’en remettre; la population réclame presqu’un deuil national; et le maire fait pression pour que l’affaire soit vite classée. On soupçonne un petit délinquant qui semble avoir volé l’automobile du chanteur Danny Dragon. La présidente du fan club de Dragon, Marie-Lys Létourneau, cache les relations mystérieuses qu’elle entretient avec quelques membres des bérets blancs, particulièrement fanatiques dans leur chasse aux dragons (songeons à l’image de Saint-Michel terrassant le dragon) et aux jeunes dévergondés. On découvre que Dragon n’avait pas été réveillé par l’incendie parce qu’il avait été drogué à la xylazine, un puissant somnifère qui a justement été volé à l’école vétérinaire, où travaille un autre suspect, Blaise Cadoret. Le gérant du groupe, Nick Di Lauro, après avoir été tabassé par des investisseurs de la Petite Italie, se prépare à partir pour la Californie; ce n’est pas clair ce qu’il aurait gagné à liquider le groupe des Mégavolts.

Bref, Carignan a pour mission de contenter sa femme, sa fille et le maire, et ce n’est pas certain qu’il aura les moyens d’y parvenir, même avec l’aide de Truchon qui, au contraire, lui apporte une nouvelle qui force Carignan à tout remettre en question.

C’est le premier polar de Breton et c’est un roman bien fait. Une intrigue cohérente, un bon sens de l’humour, parfois décapant, des personnages typés qui nous rappellent de joyeux souvenirs des années 60, un inspecteur sympathique, peu habitué aux drames, mais qui tire bien son épingle du jeu.

Extrait :
La veille, ils avaient soupé ensemble pour la première fois de la semaine. Pour faire plaisir à sa femme, il avait questionné Sylvie sur ses études, ses sorties, ses amies. Il avait été gauche, emprunté, et son intérêt sonnait faux il le savait. Déroutée par cette attention subite, Sylvie avait fourni à son père des réponses brèves, hésitantes. L’exercice n’avait plu ni à l’un ni à l’autre, et Cyrille en avait voulu à sa femme de l’y avoir poussé.

Pensant plaire à Sylvie et piquer sa curiosité, il lui avait parlé de sa rencontre avec les Mégavolts survivants. Mais sa fille avait réagi comme si les Mégavolts n’étaient plus qu’un vague souvenir et le yéyé, une passade ringarde à demi oubliée. Oui, c’est vrai, il avait trouvé sa fille un peu nerveuse, mais c’est lui qui l’avait énervée avec ses questions et son babil. Elle avait quitté la table en vitesse, invoquant l’urgence de derniers préparatifs pour son émission de radio du lendemain avec les Intellniks.

Le parc Dessaules

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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La Vierge Jurée – Jean-Christophe Boccou

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions Les Nouveaux Auteurs
Genre : Thriller
Personnages principaux :
Irina, jeune femme albanaise qui a choisi de devenir un homme sous le nom de Skander – Markus Orbàn, tueur à gages

Nord de l’Albanie – 2002.
Irina et Eva sont deux sœurs jumelles. Irina rêve de vengeance : elle veut la peau de Zoltan Berbec qui a provoqué la mort de leur mère. Armée d’une vieille grenade, elle attaque la maison de Berbec. Elle ne réussit qu’à moitié son attentat : l’homme n’est pas mort, seulement défiguré. Faite prisonnière, Irina est à son tour mutilée et remise en liberté, tandis que sa sœur Eva est retenue captive. La soif de vengeance d’Irina est décuplée, mais selon la loi du Kanun, qui régit l’Albanie, la vengeance c’est pour les garçons uniquement. Irina décide donc de devenir une Vierge Jurée, une Burnesha, une femme qui a choisi de se transformer en homme et de porter les armes. Son nouveau nom est Skander. Sous sa nouvelle identité, elle poursuit sans relâche son ennemi Zoltan Berbec. Elle va croiser le chemin de Markus Orbàn, un tueur à gages à la solde de Berbec. Skander et Markus ont, sans le savoir, des points communs qui vont les rapprocher.

Ce roman sort des sentiers battus à la fois par son cadre, par son action et par ses personnages. Le point de départ est le nord de l’Albanie et, si une bonne partie de l’intrigue se déroule dans les Balkans (Albanie, Roumanie, Bulgarie, Croatie, Kosovo), l’action se déplace jusqu’en France, en Belgique et même au Japon. C’est un livre qui fait voyager. Mais ce n’est pas en touriste ordinaire que nous visitons ces pays. Ce sont les aspects les plus sordides, les plus effrayants qui nous sont montrés.

L’auteur mêle habilement les coutumes ancestrales et les déviances les plus modernes. D’un côté la loi du Kanun remontant au 15e siècle, de l’autre les réseaux pédophiles du Darknet.

Les personnages sont originaux et hauts en couleur. Il y a d’abord Irina/Skander, la Vierge Jurée. Elle a prononcé le serment des Vierges et fait vœu de chasteté. Elle a ainsi acquis le droit de porter des armes et de se conduire comme un homme, selon la loi du Kanun. Markus Orbàn a été un enfant abandonné dans un des terribles orphelinats de Roumanie en 1988. Il a été sorti de là par Zoltan Berbec qui en a fait un de ses hommes de main, le plus efficace de tous. Markus n’est pas qu’une machine à tuer, il a un côté humain et même sentimental qui va l’amener en entrer en conflit avec son patron. Le méchant, c’est Zoltan Berbec. Lui aussi a eu un passé difficile qui l’a endurci et amené à devenir un homme ambitieux et sans scrupule.

La Vierge Jurée est un roman dense et original. Bien rythmé, il tient en haleine du début à la fin. Un thriller remarquable et captivant.

Extrait :
Les hommes se rapprochèrent en silence et formèrent un cercle autour de la jeune femme. Sali Rugova l’observa droit dans les yeux pendant quelques secondes puis il l’invita à s’exprimer devant eux.
— Tu peux dire les mots à présent.
Irina se concentra et récita les termes du Serment. Elle sentit son cœur s’emballer dans sa poitrine, mais sa voix ne trembla jamais.
— Je jure de demeurer pure, telle que Dieu m’a créée. Aucune main ne me touchera jamais. J’accepte en ce jour mon nouveau destin de Vierge Jurée.
Drago se tenait à l’écart, silencieux. Le maître de cérémonie la prit par les épaules et s’adressa à l’assemblée.
— Selon les lois sacrées du Kanun, tu as prêté le Serment des Vierges. Tu renonces à ton sexe et tu acceptes désormais les responsabilités qui incombent à un homme. Ce qui est fait ici aujourd’hui ne pourra jamais être défait. Tous t’appelleront désormais Skander et à compter de ce jour, tu deviens une Burnesha. Une Vierge Jurée. À présent, buvons.
Skander ne put contenir quelques larmes, mais se jura que ce seraient les dernières.
Elle était devenue Il.

Le Kanun de Lekë Dukagjinit

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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