Amanita – Julien Guerville

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Calmann-Lévy
Genres :
Roman noir, social
Personnage principal :
Calvin, ouvrier d’usine chimique et fabriquant de drogue à base d’amanite tue-mouches

Calvin travaille de nuit à l’usine chimique de Poghorn qui recouvre la contrée d’une odeur tenace de plastique. Le jour il parcourt la montagne avec son chien dressé pour trouver les amanites tue-mouches qu’il utilise pour fabriquer la Mô, une drogue hallucinogène. Sa routine quotidienne est bouleversée le jour où Kimiyo, la femme de son frère, se réfugie chez lui. Elle a été tabassée par son mari. Et c’est la vie de toute la région qui est chamboulée quand on annonce que l’usine, la ProSol, qui empuantit la région tout en étant son principal pourvoyeur d’emplois, va fermer.

L’auteur nous décrit le quotidien des habitants d’une ville imaginaire proche des montagnes avec la mer à portée de vue. Les centres d’intérêt sont l’usine chimique, le bar et le bordel. Dans ce cadre morose, Calvin, est le personnage principal et le narrateur. Il travaille la nuit à la ProSol et quand il ne parcourt pas les montagnes, il a ses habitudes avec une prostituée pour qui il ressent si ce n’est l’amour, du moins une tendresse particulière. D’un autre côté il est troublé par la présence de la belle Kimiyo venue s’installer chez lui. Mais la plus grande qualité de Calvin, outre d’avoir un frère écrivain célèbre, est de savoir fabriquer la drogue que tout le monde ou presque consomme. C’est une drogue ancestrale à base d’amanite tue-mouches et de miel que les chamanes et les guérisseurs de l’époque utilisaient pour les rites de passage des adolescents à l’âge adulte ou pour les mariages, entre autres. Calvin a repris la recette en y incluant la vodka. Et comme cette drogue se présente sous forme de pastilles, elle est de consommation facile, en toutes circonstances. La Mô aide à supporter une existence pas toujours réjouissante.

Julien Guerville nous montre aussi comment l’usine, malgré la pollution de l’air, offre aussi, en plus des emplois, un lien social. Aussi quand sa fermeture est annoncée, les ouvriers se mobilisent pour la conserver. Des écologistes venus d’ailleurs sont eux, pour la fermeture. Les deux groupes s’opposent. Mais c’est le maire, que les prochaines élections préoccupent, qui va sembler résoudre le problème en montant une magouille politique dont Calvin et ses potes sont complices.

Amanita est un roman réaliste et actuel. Il décrit la vie ordinaire de gens ordinaires. Plutôt qu’un roman noir, c’est un roman gris, comme l’ambiance du livre quelque peu étouffante. Mais, malgré une écriture remarquable, il me semble que ça manque de relief et d’envergure. On s’ennuie un peu en compagnie d’un Calvin très humain et sombre mais peu charismatique et même pas sympathique. C’est un premier roman honorable.

Extrait :
L’alcool et la nuit me rendaient loquace.
— La plupart des gars sont venus ici parce qu’il y avait du travail et qu’ils n’étaient pas trop regardants sur le personnel. Ils se sont installés. Et avec la ProSol ils ont eu un petit moment de répit dans une vie sans gloire. Beaucoup sont là depuis un moment. C’est leur histoire ici. Avant, ça ne compte plus. Prends Henri, il a fait de la prison. Ou Freddy, il est arrivé ici après son divorce. Paula était veuve à ce moment-là. Ils se sont connus ici. C’est la ProSol qui a fait ça.
L’alcool et la nuit me rendaient lyrique.
— Au-dessus, ils ne se rendent pas bien compte. Pour eux, on est des emplois, des fiches de paie à la fin de chaque mois. Mais pour tous ces gars-là (j’ai tendu le doigt en direction du Nutts, de l’écume se formait à la commissure de mes lèvres), c’est bien plus grand.
L’alcool et la nuit me rendaient lucide.
— Il y a un tas de trucs qui se sont créés parce que la ProSol existe. Sans elle, on serait sans doute en train de dormir sous des cartons dans les quartiers ouest, à faire deux mille bornes en bus chaque année pour ramasser les oranges de l’AOOR (je me suis essuyé la bouche avec ma manche) ou pour vider la merde de croco dans le Rauc.
L’alcool et la nuit me rendaient lugubre :
— Mais ne va surtout pas t’imaginer que c’est facile de bosser pour une boîte qui te pourrit la santé et l’environnement. Ne va pas croire qu’on n’en a pas conscience et qu’on ne pense qu’à nos petites personnes. Surtout pas. On ne pense qu’à ça. Qu’à cette odeur poisseuse qui nous tourne autour à chaque geste et à chaque pensée. Et à vrai dire, on aime cet endroit autant qu’on le déteste.

Brigitte disait : « Parfois j’oublie jusqu’à ton nom. Tu es un meuble un bruit de fond. Puis tu te dresses scintillant. Vainqueur comme un soleil levant. »

Brigitte Fontaine – Profond

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

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Verity – Colleen Hoover

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Verity)
Date de publication française : 2020 (Hugo Thriller)
Traduction (anglais) :
Pauline Vidal
Genres :
romantic suspense ou thriller domestique
Personnage principal :
Lowen Ashleigh, écrivaine

L’écrivaine Verity Crawford a été gravement blessée quand son automobile a foncé dans un arbre. Elle ne peut pas terminer la série qu’elle avait commencée et son éditeur engage la jeune Lowen Ashleigh pour prendre le relai. Fauchée, évincée par son proprio et encouragée par Jeremy, le mari de Verity, elle s’installe dans leur splendide maison du Vermont pour se familiariser avec l’œuvre de Verity.

Les relations de Lowen se limitent pratiquement à Jeremy, puisque le jeune fils du couple, Crew, ne fait que passer, et que Verity est clouée sur son lit dans sa chambre. Déchirée entre son désir de Jeremy et sa culpabilité du fait qu’il n’est pas encore veuf, Lowen se sent de plus en plus mal à l’aise jusqu’à ce qu’elle découvre dans le bureau de Verity des textes qui lui laissent croire que la grande écrivaine est une femme perverse et dangereuse.

Lowen parviendra-t-elle à assumer la relève de l’œuvre de Verity et l’avenir de Jeremy ?

Pour appeler ce roman  thriller, il faut avoir une conception assez large de ce qu’est un thriller, du genre : une histoire qui a un avenir qu’on ignore. Je préfère l’appellation anglaise romantic suspense, ou thriller domestique. Dans ce cas-ci, on a affaire à un trio à peu près classique où une fille en manque d’affection et un gars qui souhaite avoir des enfants et une famille poursuivent une relation ambigüe, puisque le gars est marié, mais avec une femme déficiente, qu’il entreprend d’ailleurs de placer dans une maison spécialisée. L’originalité, c’est que, selon les fouilles de Lowen dans le bureau de Verity, il est possible que cette femme soit bien différente de l’apparence qu’elle donne. Ou alors, Lowen a plus d’imagination, et de mauvaise conscience qu’elle le croit.

Ce roman a obtenu le deuxième prix du Goodreads Choice Awards, pour lequel votent des lecteurs à partir d’une liste qui leur est offerte.

Extrait :
J’ai mangé avec lui sur la véranda, installée sur une chaise longue pour mieux contempler le ciel. Au début, il n’y avait pas trop de météores mais, maintenant,  on en voit au moins une[1] toutes les minutes.
Et puis, j’ai fini par m’allonger dans l’herbe, bientôt rejointe par Jeremy.
– J’avais oublié que le ciel pouvait être si beau, dis-je doucement. Voilà trop longtemps que je vis à Manhattan.
–  C’est pour ça que j’ai quitté New York, répond Jeremy en désignant la queue d’une étoile filante.
–  Quand est-ce que vous avez acheté cette maison, avec Verity ?
–  Quand les filles avaient trois ans. Les deux premiers livres de Verity venaient de sortir et ça marchait bien, alors on s’est lancés.
– Pourquoi le Vermont ? L’un de vous a de la famille ici?
– Non, j’étais encore ado à la mort de mon père. Ma mère est décédée il y a trois ans. Mais j’ai grandi dans l’État de New York, dans une ferme d’alpagas, figurez-vous (…)
Si on était amis, je ferais quelque chose pour le réconforter. Peut-être lui prendre la main. Cependant, j’ai bien trop envie d’être autre chose qu’une amie, alors autant renoncer tout de suite (…)
Et comme il est marié… Je garde la main sur ma poitrine, sans le toucher.

[1]  Sic.

Les Green Mountains (Vermont)

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Le murmure des hakapiks – Roxanne Bouchard

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Libre Expression)
Genres :
Thriller, noir
Personnage principal :
Joaquin Moralès

Même s’il s’agit, officiellement, de la troisième enquête de Joaquin Moralès, il ne faut pas s’attendre à une enquête policière au sens classique du terme. Le lecteur doit être disposé à prendre son temps, à se laisser aller au plaisir de l’écriture, à profiter des atmosphères et des paysages gaspésiens, à observer les rudiments de la chasse aux phoques. Ça se lit comme un roman du terroir et presque comme une œuvre poétique.

Évidemment, il y aura un meurtre, des bons et des méchants. Mais ce n’était peut-être pas indispensable. Par contre, un double thriller caractérise le récit : en alternance, deux intrigues : une sorte de huis clos correspondant au chalutier de chasse aux phoques où est embarquée une agente de Pêches et Océans Canada au milieu de mâles chauvins agressifs, contrebandiers et peut-être trafiquants de drogues. Simone Lord doit se protéger contre ces hommes et eux-mêmes doivent lutter contre la tempête qui fait rage et les glaces qui risquent d’immobiliser et de détruire le bateau. Et, d’autre part, l’expédition de ski à laquelle participe Joaquin Moralès qui sera impliqué, plus ou moins malgré lui, dans le meurtre d’un jeune homme par un soi-disant partisan des Hell’s. Les temps sont durs pour Moralès qui s’habitue mal à son divorce, qui n’a pas de plaisir à s’épuiser dans son excursion de ski, et qui s’apercevra qu’il est peut-être épris de Simone Lord qui vit une aventure périlleuse sur le bateau des trafiquants.

Par la magie des communications traditionnelles et informatiques, Moralès s’efforcera de suivre et de relier les crimes qui se sont passés sur terre et sur le bateau.

Bouchard se contente de peu de personnages parce qu’elle tient à leur donner beaucoup de substance : autant dans l’entourage de Moralès, la jolie psychologue judiciaire Nadine Lauzon, que le bon ami de Joaquin, Érik Lefebvre, poursuit allègrement de ses assiduités, que sur le bateau où sont peints avec acuité le bon vieux capitaine Chevrier, le violeur et agressif McMurray, son compagnon l’hypocrite Carpentier, l’énigmatique Lapierre, et le pitoyable intoxiqué Marco Painchaud. Bouchard ne fait pas de la psychologie à deux cents, mais sa façon de comprendre en profondeur des personnages comme Moralès et Simone Lord, incapables de se compromettre dans leur vie émotive, nous renvoie à notre propre compréhension de nous-mêmes.

L’auteure ne pouvait pas non plus éviter de prendre position sur la chasse aux phoques, phénomène dramatisé sur les banquises par Brigitte Bardot elle-même il y a plusieurs années. En plus d’informations utiles qu’elle nous transmet, Bouchard nous invite à nous méfier des entreprises écologiques de tout crin car, là aussi, se cachent des fanatiques.

Loin de la rendre aveugle, l’amour que porte Roxanne Bouchard à la Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine lui permet d’observer dans un paysage grandiose un mode de vie dur et gratifiant, un peuple accueillant, pourtant secret, dans lequel il n’est pas facile de s’intégrer.

Et la langue dans laquelle cette histoire est racontée suffirait à nous remplir de reconnaissance. Pour moi, c’est son roman le plus accompli.

Extrait :
Soudain, sans comprendre pourquoi, Simone regrette d’être montée à bord du Jean-Mathieu. Les mots de Bernard Chevrier remontent à la surface de sa mémoire, pêle-mêle. Il a parlé de se sentir trahi, enragé au point de prendre de mauvaises décisions, de s’embourber dans la colère. Il lui semble à présent qu’elle-même agit peut-être ainsi depuis longtemps. Elle obéit sans cesse à la rancœur et au défi : « Je vais leur prouver que je suis capable, leur en mettre plein la vue », des décisions tournées vers les autres qui la rendent malheureuse (…)
Son ami Érik Lefebvre avait raison, elle le reconnaît. Quand il a affirmé que Simone se comportait comme une première de classe. Qu’elle se donnait des devoirs. Qu’elle ne savait pas s’amuser.
Si elle n’avait choisi que pour elle-même, sans rage ni rancune, qu’est-ce qu’elle aurait fait ? Son regard file au-delà des glaces, se perd dans le lointain (…)
Elle voudrait être en apnée du monde, amoureuse, en apesanteur de la douleur.

L’hiver en Gaspésie

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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Vies et morts de Stanley Ketchel – James Carlos Blake

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2005 (The Killings of Stanley Ketchel)
Date de publication française : 2021 – Gallmeister
Traduction (américain) :
Elie Robert-Nicoud
Genres :
Aventure, historique
Personnage principal :
Stanley Ketchel (1886–1910), boxeur, champion du monde des poids moyens

Stanislaus Kaicel n’a que seize ans lorsque ne supportant plus d’être tabassé par son père il lui plante une fourche dans le flanc et s’enfuit de la ferme familiale. Il monte dans un train en marche dans lequel il rencontre d’autres clandestins qui lui apprennent les rudiments du vagabondage en train. Il devient un hobo, un SDF se déplaçant en train. Il adopte le surnom de Steelyard Steve et parcourt tout l’Ouest américain. Les rails l’amènent à Butte, ville industrielle baptisée la colline la plus riche du monde. Il devient videur dans un des nombreux saloons de la ville. Un organisateur local de combats de boxe a remarqué sa prédisposition à se servir de ses poings et en a conclu qu’il pourrait se débrouiller sur un ring. C’est ainsi qu’il commence une carrière de boxeur. Il change son nom en Stanley Ketchel. Ses combats victorieux s’enchaînent. Surnommé The Michigan Assassin il finit par devenir champion du monde des poids moyens. N’ayant plus d’adversaire à battre dans sa catégorie il décide de s’attaquer au titre de champion du monde des poids lourds. Ce titre est détenu par Jack Johnson, premier boxeur noir à le remporter. Ce dernier, surnommé le Géant de Galveston, mesure 15 centimètres et pèse 23 kilos de plus que lui, mais ce n’est pas ça qui va l’impressionner. Le combat est conclu, il a lieu le 16 octobre 1909. C’est une étape décisive dans la vie de Stanley Ketchel.

Stanley Ketchel

Le roman retrace la vie de Stanley Ketchel. Il est beaucoup question de boxe, mais ce n’est pas un livre sur la boxe, c’est un livre sur un homme qui était boxeur. Blake fait une biographie romancée de ce sportif qui a eu une vie courte, mais intense. Il montre une trajectoire peu commune : enfance difficile avec un père brutal et alcoolique, vagabond, employé de saloon et finalement champion. L’auteur fait le portrait d’un homme très déterminé, jamais en proie au doute, parfois un peu présomptueux. Son goût de la vie l’a poussé à commettre quelques excès : fêtes copieusement arrosées, parties de poker dans des tripots et fréquentations assidues de jolies femmes, souvent des prostituées. En plus d’être un champion, Ketchel s’est révélé être un admirable chanteur et un danseur hors pair. Succès assuré auprès des dames ! Il en profitait. C’était un homme libre et flamboyant, mais aussi un combattant féroce et dur au mal.

En relatant la vie de Ketchel, Blake montre aussi l’Amérique des années 1900 avec ses hobos, ses cités industrielles, ses salons, ses combats de boxe et surtout le racisme. Un racisme exacerbé quand l’insolent nègre Jack Johnson devint champion du monde des poids lourds en humiliant le champion blanc en titre. C’était si insupportable pour les blancs que l’ancienne gloire Jim Jeffries qui s’était retiré invaincu, se sentit obligé de reprendre les gants et de défier Johnson dans le but de rétablir la suprématie blanche en récupérant le trophée. Il aurait dû s’abstenir, cela aurait évité un affront cinglant pour lui et une vexation supplémentaire pour la population blanche.

Je ne sais pas si ce livre est un triomphe comme le proclame le bandeau dont les mots sont attribués à James Ellroy, mais c’est sans nul doute un livre puissant et captivant.

Extrait :
Puis arriva la nouvelle d’Australie de la défaite humiliante de Tommy Burns, qui cédait son titre à Jack Johnson, le premier Noir à le remporter.

Le colonel en était déprimé et se mit en colère.
— Le champion, un Nègre ! Mon Dieu ! Qui aurait pu croire qu’on en arriverait à une situation pareille, c’est du joli !
La vaste majorité de l’Amérique partageait ce sentiment. On implorait Jim Jeffries de toutes parts pour qu’il remette les gants et aille assommer ce négro du Texas.
La première réaction de Ketchel en entendant la nouvelle fut de maudire cette opportunité envolée de prendre le titre à Burns, car il avait la conviction qu’il l’aurait battu facilement. Contrairement à Burns, Johnson était un véritable poids lourd. Mais même s’ils l’avaient surnommé le Géant de Galveston, il n’était pas aussi costaud que Jeffries.
— Je vais vous dire une chose, déclara-t-il au colonel. Moi, je n’aurais pas eu besoin de quatorze rounds pour me débarrasser de Burns. Ce bamboula n’a même pas pu le mettre K.-O.

Combat Jack Johson contre Stanley Ketchel (1909)

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

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Tout écartillées – Marie-Ève Bourassa

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2021 (VLB)
Genres :
Enquête, noir
Personnage principal :
Georges Kirouac, ex-flic, détective

Après trois romans policiers dont l’action se déroulait dans le Red Light des années 20, Marie-Ève Bourassa écrit aujourd’hui un polar qui utilise comme toile de fond le Québec des années 1967-1976, de l’Expo Universelle aux Jeux Olympiques. Le Red Light n’est plus ce qu’il était, mais on trouve des bars pour tous les goûts un peu partout à Montréal.

L’ex-flic devenu détective Georges Kirouac habite un petit appartement au-dessus de l’Escale, qui est devenu son quartier général. C’est là que la jolie Roxy lui demande de retrouver un film porno dont elle aurait été la vedette sans trop le vouloir. Or, ce film semble être convoité par bien des gens différents, ce qui ne rend pas facile la tâche de Georges. Au même moment, son frère ennemi, Raoul Gariépy, toujours policier, avec qui il descend quelques bières et se chamaille quotidiennement, lui apprend que Simon Saint-Amour, ancien felquiste [1] qui leur avait causé bien des problèmes, serait de retour au Québec.

Georges poursuit Roger Caouette qui aurait tourné le film; puis les motards, les Enfants du Chaos, qui auraient investi dans le film et détiendraient une copie. En même temps, il est engagé par une femme, madame Larson, qui pense que son mari la trompe. De son côté, Raoul soupçonne qu’entre Saint-Amour et sa femme Linda, séparée de lui et qui vit maintenant dans une commune, il y aurait une sorte d’aventure.

Il semble qu’une taupe serait active parmi les policiers. Des armes et des explosifs auraient été volés et, lors d’une descente, un jeune policier est tué. Georges n’a toujours pas trouvé le film. Mais il aperçoit Larson avec le chef des Enfants du Chaos. Pendant ce temps, Raoul découvre que son informateur Riendeau, amant de Saint-Amour, a été tué. Ce dernier apprend à Georges que le film Tout Écartillées n’est plus en possession des Enfants du Chaos; il aurait été vendu. Georges se méfie du beau Saint-Amour, mais il est sexuellement attiré par lui et accepte d’organiser une rencontre entre Raoul et lui. Ça tourne à la catastrophe : un autre policier se fait descendre, Saint-Amour s’envole, et la vraie taupe piège Raoul pour le tuer.

Ultimes rebondissements où chaque personnage est étonnamment lié à chacun. Roxy est disparue et revient sous une autre identité; madame Larson n’est pas celle qu’on pensait. La vraie taupe du service de police est sur le point de se faire tuer. Entre Georges, Raoul, St-Amour et son complice Yves Simard, la table est mise pour un règlement de comptes impitoyable, d’autant plus qu’il y va de la vie de la fille de Georges, Mary-Noël.

On est loin de la sobriété des premiers romans de Bourassa. C’est long, les personnages se multiplient et leur description frise souvent la caricature; le décor (l’atmosphère entre l’Expo Universelle et les Jeux Olympiques) se réduit pratiquement à des tripots minables où règnent l’alcool, la drogue et les prostituées; les scènes frisent souvent le vaudeville ou le grand guignol. Le détective et le policier ne sont pas seulement des antihéros; ce sont des gars dans la quarantaine, simplistes, vulgaires et pratiquement alcooliques. Difficile de croire au sérieux de l’intrigue. On dirait plutôt une bande dessinée. Le défi que Bourassa me semble avoir voulu relever, c’est de créer une histoire remplie de personnages qui n’ont pas l’air d’avoir de rapports entre eux, puis de les relier plus ou moins artificiellement.

Certains apprécieront sans doute cette audacieuse tentative; pour ma part, j’ai été déçu.

[1] Felquiste, i.e. FLQ ou Front de Libération du Québec, mouvement révolutionnaire luttant pour l’indépendance du Québec avec violence (bombes, enlèvements…), de 1963 à 1972.

Extrait :
Lorsque Georges rouvrit enfin les yeux, la naïade lui sourit. Mais voilà qu’elle arborait le visage de Simon Saint-Amour.
Ses lèvres touchèrent la pointe de son gland. Une décharge électrique traversa le corps de Georges, qui se crispa.
Aaaah ! Fuck ! s’écria-t-il, terrorisé, en repoussant ce fantôme de son passé. Non !
Hey ! protesta la naïade redevenue femme en tombant sur le tapis. C’est quoi, ton crisse de problème ?!
Caouette éclata de rire. La blonde se mit à l’insulter, tant et si bien que les nerfs du cinéaste lâchèrent : il abandonna sa caméra pour ressortir son arme à feu. Une demoiselle cria. Georges, paniqué, remonta son pantalon. Une fois boutonné, il chercha un endroit où se terrer.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Meurtres avec vue – Thomas King

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2002 (DreadfulWater Shows Up)
Date de publication française : 2021 (Alire)
Traduction :
Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Thumps DreadfulWater[1]

Thomas King, né en 1943 en Californie, est de descendance allemande, grecque et cherokee et, comme on a souvent tendance à confondre l’auteur et son personnage principal, on le prend d’abord pour un autochtone. D’autant plus que ses œuvres écrites portent en grande partie sur les Premières Nations, plus précisément sur les relations entre la société nord américaine et les peuples autochtones. King lui-même ressemble plus à un Américain, ou mieux à un Canadien. Après avoir travaillé comme photojournaliste en Australie, il s’installe au Canada en 1980 où il alterne essayiste, romancier et animateur télé, puis s’engage comme professeur d’anglais à l’Université Guelph en Ontario. Son premier roman policier est écrit en 2002 : premier d’une série de cinq mettant en vedette l’ex-flic devenu photographe, Thumps DreadfulWater (sic), qui ne renie pas ses origines indiennes et qui demeure à Chinook dans les montagnes du Montana, à deux pas de la réserve.

Quelque temps avant l’inauguration du casino et du Buffalo Mountain Resort, un luxueux complexe hôtelier pratiquement encastré dans les montagnes, un cadavre est découvert dans une des riches unités de ce complexe : il s’agit de Daniel Takashi, responsable de l’installation du système de gestion informatique du casino, spécialiste de la Genesis Data System. Comme le laisse entendre le shérif Hockney, quasi sosie de John Wayne, l’affaire doit être réglée rondement. Thumps ne veut pas se mêler du travail du shérif, qui lui rappelle, d’ailleurs, qu’il n’est plus flic mais photographe; mais Hockney est persuadé que le coupable est Stick Merchant, qui a déjà voulu s’opposer avec quelques membres de la réserve (les Aigles rouges) au projet du complexe et du casino même si, financièrement, le conseil de bande et la cheffe Claire se réjouissaient de l’aide matérielle dont ils profiteraient. Or, Claire est la mère de Stick et l’ancienne amante de Thumps. Et elle lui demande de venir en aide à son fils, qui est disparu depuis le meurtre.

Thumps commence donc par chercher Stick. Cet ancien flic est sympathique, peu enclin à la violence, d’une intelligence moyenne, mais minutieux et obstiné. Il compétitionne avec sa chatte, Freeway, pour savoir qui va dormir le plus longtemps; mais, quand il est éveillé, son sens de l’observation lui permet de poser les bonnes questions. On ne le prend pas tellement pour un amérindien et le fait que Claire lui dise d’aller chier, qu’il marmonne quelques bouts de phrase en français (souvenirs d’une partie de son éducation), et qu’il dévore un sandwich au jambon et au brie, une salade césar et un morceau de tarte aux cerises, le rapprocherait plutôt d’un Québécois, en tout cas d’un Canadien. En fait, Thumps se considère d’abord comme un homme et aimerait bien que tout le monde soit d’abord considéré ainsi. C’est donc un homme comme tout le monde qui part à la recherche de Stick, qui devra régler aussi deux  autres meurtres, collaborer et se méfier de la police officielle, et jouer au golf avec des rupins qui pourraient bien être des assassins.

L’enquête est bien menée, et la lecture d’autant plus facile que King l’agrémente d’un sens de l’humour continuel. On ne sombre pas dans la mystique du western : les personnages sont nuancés et les situations plausibles. Le lecteur se pose les mêmes questions que Thumps, qui résume souvent ses démarches; on peut facilement suivre son raisonnement et déduire la solution.

[1] Littéralement : Eau Redoutable.
Les Amérindiens portent souvent des noms imagés. Ce nom-ci est d’origine cherokee.

Extrait :
La décision la plus difficile que Thumps devait prendre chaque matin, c’était à quel moment se lever. Neuf heures, c’était trop tôt. Dix heures, ça allait. Onze heures, c’était mieux (…)
Ce jour-là était une exception. La course effrénée des derniers jours avait chamboulé son rythme intérieur. Lorsque le soleil amorça l’ascension du versant est des montagnes, Thumps s’était réveillé. Se lever à l’aube trois jours de suite, c’était carrément obscène. Sous le jet de la douche, il songea qu’un travailleur autonome devrait avoir au minimum le luxe de déterminer son emploi du temps. Thumps n’était pas à proprement parler un travailleur autonome. Bien sûr, l’État de la Californie lui versait une petite pension. Mais s’il calculait le nombre de photos qu’il avait vendues au cours des quatre derniers mois, « chômeur autonome » serait une description plus juste.

Les Rocheuses du Montana

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Un voisin trop discret – Iain Levison

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2021 (Parallax)
Date de publication française :
2021 – Éditions Liana Levi
Traduction :
Fanchita Gonzalez Batlle
Genre :
Thriller humoristique
Personnages principaux :
Jim, chauffeur Uber – Kyle et Grolsch, soldats des Forces spéciales – Madison et Corina épouses respectives de Kyle et Grolsch

Kyle est militaire dans les Forces spéciales. C’est un ambitieux qui a déjà tracé sa carrière : passant par l’armée et l’université il a prévu de finir ambassadeur. Mais il y a un hic : il est gay. Or le mariage et une famille sont des signes de stabilité appréciés par l’armée, ils favorisent les promotions. Qu’à cela ne tienne ! Kyle propose à Madison, son amie d’enfance, de l’épouser. Ainsi il se procure une famille toute prête et il apporte à Madison et son fils tout le confort matériel qui leur a manqué jusque-là.
Grolsch est aussi dans les Forces spéciales, il fait équipe avec Kyle. C’est un butor, alcoolique et brutal, qui dépense tout son argent avec sa maîtresse, sans rien donner à Corina, son épouse. Grolsch a deviné que Kyle est gay. Les deux hommes se détestent. Si Grolsh révélait les orientations sexuelles de Kyle, cela serait la fin de la belle carrière envisagée.
Jim, la soixantaine, est chauffeur Uber et voisin de Corina. C’est un misanthrope qui parle le moins possible et évite de rencontrer des gens hors de son boulot. Mais les circonstances le mettent en contact avec Corina, sa nouvelle voisine. Il va même la prendre en sympathie et l’aider. Mais Grolsch, le mari de Corina, de retour d’Afghanistan, trouve cela bizarre, ça lui déplaît.

Dans ce roman Levison compose avec malice des couples improbables qui finalement fonctionnent mieux que des couples ordinaires. Ainsi entre Kyle, gay, et Madison, hétérosexuelle, il n’y a pas d’amour physique, mais se sont installés un respect et une affection que bien des couples traditionnels pourraient envier. Et quand cette famille spéciale se sent menacée, elle prend les mesures définitives pour se préserver et ce n’est pas l’épouse hétéro la moins déterminée. De même entre le vieux Jim et la jeune Corine s’installe une amitié discrète, mais réelle. Et quand la jeune femme et son fils sont mis en danger par un mari égoïste et violent, Jim est là pour rétablir la situation.

L’intrigue, habilement construite, met en place la convergence d’intérêt de ces deux couples singuliers pour éliminer la cause de tous leurs soucis. C’est avec une sorte d’espièglerie que Levison montre comment les actions des deux binômes se percutent en un même point : les escaliers de l’immeuble où habitent Jim et Corina. On pourrait craindre à un certain moment que la fin de ce roman ne nous amène vers une conclusion morale où le crime ne resterait pas impuni : un vieil inspecteur, proche de la retraite, découvre la correspondance des empreintes trouvées sur le lieu d’un accident d’escalier bizarre avec celles d’un membre de gang de braqueurs qu’on croyait mort. Le mystérieux Jim va-t-il faire les frais de la sagacité de la police ? C’est mal connaître Levison qui profite de cette péripétie pour terminer par un grand éclat de rire.

Comme dans chacun de ses romans Levison décrit avec humour et sarcasme la société et ses travers. Sa plume est acérée et son ironie mordante. Il y a souvent dans ses livres un défi à la bienséance et aux valeurs morales, c’est vrai dans Un voisin trop discret. Réjouissant et jubilatoire !

Extrait :
Pendant la cérémonie, Kyle observe la famille de Grolsch. Les parents sont des fermiers desséchés typiques pleins de leur supériorité morale, enchantés de leur rôle de sel de la terre au cœur brisé. Ce genre est fréquent à Bennett. La mère a l’air parfaitement gentille, mais il sait qu’elles sont toutes comme ça. Au lycée, il était toujours stupéfait de voir comme l’étaient les mères des brutes. Les plus charmantes et plus accueillantes dames de l’ouest du Texas qui offraient du pain de maïs et du thé glacé bien sucré après que leurs fils avaient passé le plus clair de l’entraînement de football à parler de flanquer des raclées aux tantouzes.
Le père a tiré sa révérence il y a dix ans, passager dans sa propre vie. Kyle connaît aussi ce genre. Vertueux et rigide, et s’assurant que vous le remarquiez. Il obéit à sa femme et ne se plaint pas, en tout cas pas à elle. S’il est comme son propre père (et pourquoi ne le serait-il pas ?) il passe probablement ses soirées avec son portable soit sur le forum d’un groupe haineux quelconque, soit à essayer de baiser un artiste de l’arnaque portugais qu’il prenait réellement pour une jeune femme. Son propre milieu d’origine n’est peut-être pas si différent de celui de Grolsch, pense-t-il, mais ils ont évolué tout à fait différemment.

… il est étendu, les pieds sur la cinquième marche et la tête sur le sol.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Bienvenue à Gomorrhe – Tom Chatfield

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (This is Gomorrah)
Date de publication française :
2020 (Hugo Thriller)
Traduction :
Valéry Lameignère
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Azi Bello, hacker

C’est le premier roman de Tom Chatfield (Prix Douglas Kennedy 2020 du meilleur thriller étranger), considéré au Royaume-Uni comme un des grands penseurs de la révolution digitale. Son expérience dans la signification et la manipulation des outils propres à l’ère numérique sert de base essentielle à ce roman. C’est évidemment un peu risqué parce que bien des romans policiers ont été détériorés par le recours aux ordinateurs qui rendaient pratiquement inutiles les enquêteurs.

Le roman est touffu, les personnages nombreux, et les intrigues confuses (ce qui est probablement voulu par l’auteur). D’une part, un jeune Anglais musulman, Kabir, expert en informatique, est devenu un valeureux partisan de l’armée islamique, mais il cherche maintenant à s’en sortir. Son cousin Hamil a été abattu devant lui. Sa cousine Munira sert de lien avec l’histoire principale, alors qu’elle entre en contact avec Azi Bello, hacker super compétent et super secret, qui pitonne dans une bicoque quelque part en Angleterre. Spécialiste du darknet et de la plupart des sites encore plus secrets, dont Gomorrhe, c’est avec une grande prudence qu’il communique avec Munira, qui prétend avoir peur pour sa vie parce qu’elle possède des documents préjudiciables à l’état islamique. En fait, Azi ne veut pas vraiment la rencontrer, mais on le force à le faire : il devient le pion d’une organisation secrète, qui a découvert toutes ses ruses et tous ses trucs de hacker, et on compte sur lui pour piéger Munira pour, prétend-on, mieux la protéger. Mais elle-même sera enlevée par une autre organisation (est-ce vraiment une autre ?) et Azi devra se sauver à Athènes, puis à San Francisco où, lui et son vieil ami Ad, tomberont sous les ordres de ce qui est peut-être la NSA. Une nouvelle mission les oblige à infiltrer les bâtiments sophistiqués de Gomorrhe, l’Existential Institute, protégés par des robots géants, et par un système de détecteurs agressifs, dont ils ne s’extirperont pas indemnes. Une fois sortis de là, comment pourront-ils empêcher la mise à mort de milliers de personnes et la destruction de la ville de Görlitz ?

J’ai tâché de simplifier un peu les multiples intrigues qui caractérisent ce roman long et complexe. Il y a là-dedans beaucoup de personnages, mais ils apparaissent plutôt comme des annexes de machines alambiquées, dont les objectifs ultimes sont fixés par des organisations secrètes, qui se piègent les unes les autres. Les passages par Berlin, Athènes et San Francisco n’atténuent pas l’embrouillamini de l’ensemble : pour un passionné des technologies numériques, toutes les villes se ressemblent plus ou moins. Surtout quand on est poursuivi par on ne sait qui, et qu’on ne sait vraiment plus avec qui on communique sur le net. Même nos héros ne comprennent pas ce qui se passe, et ce n’est pas le lecteur qui va pouvoir les aider.

Extrait :
À l’instant où Munira est partie, Azi s’est précipité sur l’ordinateur, ses doigts parcourant le clavier à toute vitesse (…) Ils ont créé une attaque du dauphin à partir de ce laptop et, en théorie, le hack reste prêt à jaillir des haut-parleurs – à retentir silencieusement au moment précis décidé par Azi. S’il est parvenu à régler le déclenchement de l’attaque sur l’instant où Munira a donné ses instructions orales au système, le MacBook devrait pouvoir accéder à son compte d’administratrice.
Toujours en théorie (…)
Ils sont entrés. Azi peut le voir sur l’écran du MacBook. Un log des événements système générés par le compte principal d’Amira Dewan. Il est définitivement trop tard pour empêcher le centre de données d’être noyé sous l’eau – l’opération semble irréversible – et la brèche ouverte par le robot-méduse est bien trop haute pour être atteinte par des hommes blessés, dont l’un grièvement. Mais il a repéré une fonction intitulée Sortie neuf que Munira a manifestement utilisée pour quitter les lieux.
Azi regarde la sortie neuf s’ouvrir quelques secondes sur l’écran, puis se refermer. Ça doit correspondre au moment où Munira est partie. Il attend les quelques secondes qu’il lui a fallu pour la franchir, et qui passent comme des heures. Puis il déclenche à nouveau le déverrouillage, regarde la porte s’ouvrir… et rester comme par miracle dans cette position.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Les Aventures étranges de l’agent IXE-13, l’As des espions canadiens – Pierre Saurel

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Éd de l’Homme), 1947 (Police Journal)
Genre :
Espionnage
Personnage principal :
IXE-13, alias Jean Thibault

Cette œuvre de Pierre Saurel, alias Pierre Daignault, est un phénomène unique dans la littérature québécoise : de 1947 à 1966, bien avant James Bond et OSS 117, Saurel a fait paraître 934 fascicules de 32 pages, mettant en vedette un agent secret canadien-français, Jean Thibault, ou mieux IXE-13, qui a fait la pluie et le beau temps pendant et après la guerre de 39-45. Entre 20 000 et 30 000 exemplaires par semaine, soit plus de 20 millions d’exemplaires en 20 ans. Les Éditions de l’Homme ont eu la bonne idée de rééditer une quinzaine de ces romans en deux tomes, pour rendre hommage à cet hénaurme écrivain, méconnu en haut lieu parce qu’il travaillait au niveau de la culture populaire. J’ai traversé le premier tome avec plaisir et nostalgie : ce sont les 7 premières aventures d’IXE-13.[1]

Les thèmes de ces nouvelles sont ceux des romans d’espionnage courants : trouver et détruire une base secrète dans le Golfe du Lion qui assure le ravitaillement en armes et en marchandises des sous-marins allemands (Le repaire de la mort); éliminer un groupe d’espions allemands qui sabotent des pièces de sous-marins dans une usine (La tigresse); vol de plans secrets à Berlin au moment où la France est attaquée par l’Allemagne (Aux mains de la gestapo); organiser l’évasion du docteur Woodbrock (ou le tuer) qui a été enlevé à Vichy et est gardé prisonnier en Allemagne, (L’évasion du Dr Woodbrock); intervenir en Gaspésie où un sous-marin allemand a été repéré (Le mystérieux fauteuil no 24); dérober le contenu top secret du coffre-fort réputé invulnérable du savant allemand Adolf Freffel (Le secret du coffre-fort); regagner la France, alors qu’IXE-13, Marius et Gisèle Tuboeuf sont poursuivis par la Gestapo (Un piège). C’est à l’occasion de ces premières aventures que Jean Thibault rencontrera et fera équipe avec le Marseillais Marius Lamouche et la jolie Française Gisèle Tuboeuf.

La structure des récits est assez classique : présentation des principaux personnages et explication d’une mission; observation du terrain et IXE-13 fait un plan; on se rapproche de l’objectif; contre-attaque des Allemands (plus tard, ce sera les Russes); mission accomplie. Le langage est simple; beaucoup de dialogues; actions rapides clairement décrites. Mystique du western : les méchants sont vraiment méchants et les bons sont très très bons. La personnalité de Gisèle et le caractère impulsif de Marius sont rapidement exposés; Saurel insiste surtout sur les traits de caractère de Jean Thibault, en tant que Québécois des années 50 : paternaliste avec les femmes (surtout Gisèle qui deviendra sa conjointe), familier avec ses hommes mais conscient de son autorité; manifestant une certaine piété (on l’aperçoit, une fois, faisant sa prière avant de se coucher).

Des enquêtes ont montré que les romans d’IXE-13 étaient plus populaires chez les hommes que chez les femmes, et plus aussi chez les ados que chez les adultes. Je crois que c’est Oscar Wilde qui disait qu’il n’y avait pas de grande et de petite littérature, mais plutôt de la bonne et de la mauvaise. Les aventures de l’as des espions canadiens, c’est de la bonne littérature dans son genre. Beaucoup de jeunes Québécois ont développé leur goût de la lecture à partir de ces histoires, un peu comme, plus tard, joueront le même rôle les aventures dont vous êtes le héros.

Un autre méconnu qui a participé activement à ce projet IXE-13, c’est le peintre André L’Archevêque, dont la page titre de chaque fascicule est habilement imagée par un dessin qui rend compte  avec intelligence et sensibilité de l’atmosphère de l’époque.

En 1972, l’écrivain et cinéaste Jacques Godbout (musique : François Dompierre) a tourné avec les Cyniques (groupe de 4 humoristes québécois) la comédie musicale IXE-13, inspirée directement des romans de Saurel mais délibérément caricaturale. C’est un très beau film agrémenté d’airs amusants et lyriques. C’est quand même moins émotivement poignant que, quinze ans plus tôt, les lectures hebdomadaires des aventures de l’as des espions canadiens.

[1] Je ne les avais pas déjà lues; j’ai commencé à lire les IXE-13 aux environs de 1956, avant les Bob Morane et les Biggles.
De 1944 jusqu’à la fin des années 60, c’est la période faste du polar québécois sous forme de fascicule.
cf. Spehner Norbert, Scènes de crimes (Éd Alire, 2007, p. 179 à 222).

Bande sonore 1971 :       https://youtu.be/L6oiqjB9snQ
Film :                                https://youtu.be/0U45eWwz9zw

Extrait :
1939.
Le monde entier traverse une puissante crise. L’Allemagne commence à faire des siennes.
Les mois passent.
Un beau jour, tous les Canadiens pouvaient lire en grosses lettres sur la première page des journaux : « L’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne. »
Ce qui devait infailliblement arriver venait de se produire.
Quelques jours plus tard, le Canada suivait l’exemple de l’Angleterre (…)
Le lieutenant Georges Dupont était l’homme préposé aux inscriptions.
C’était un as qui, dès le début, savait en voyant le candidat si ce dernier pourrait rendre de précieux services aux Nations Unies.
– Suivant !
Une jeune secrétaire fit entrer une espèce de colosse, en qui les amateurs de tennis auraient vite reconnu Jean Thibault.
– Asseyez-vous.
– Merci.
Le lieutenant prit une fiche.
– Votre nom ?
– Jean Thibault.
– Votre âge ?
– Vingt-six ans.
– Quelles langues pouvez-vous parler couramment ?
– Le français, l’anglais et l’allemand.
– Connaissez-vous un peu d’autres langues ?
– Oui, je sais un peu d’espagnol et pas mal d’italien.
– Mais où donc avez-vous appris toutes ces langues ?
– Durant cinq ans, je suis allé en Europe représenter le Canada dans les tournois de    tennis. J’ai aussi pris des cours de langues étrangères.
– En quelle année avez-vous terminé vos études ?
J’ai fait mon cours classique, puis j’ai étudié le droit. Je suis diplômé en aéronautique.
Vous pouvez donc conduire un avion ?
Oui, je puis conduire un avion et un sous-marin (…)
Avez-vous pratiqué d’autres sports à part le tennis ?
Oui, j’étais champion de boxe au collège, j’ai aussi joué au football et au hockey.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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L’heure du loup – Pierric Guittaut

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Les Arènes
Genre :
Roman noir
Personnage principal :
Major de gendarmerie Fabrice Remangeon

Le major Fabrice Remangeon est de retour au pays natal. C’est pour des motifs disciplinaires qu’il a été renvoyé dans cette petite ville de Sologne. Il doit traiter l’affaire de la jeune Maëva dont le corps a demi dévoré a été retrouvé en forêt. Les loups sont revenus, ce sont les premiers accusés. Remangeon n’est pas aussi affirmatif, il se borne à constater que les morsures sont d’un grand canidé, ce pourrait être un chien. Une battue est organisée pour abattre les trois loups dont la présence est attestée par des pièges photographiques. Elle se finira de façon aussi sauvage qu’inattendue.

L’intrigue, relativement simple, montre l’effervescence qui s’empare d’une ville de Sologne quand le cadavre d’une jeune fille de 14 ans est retrouvé mutilé. Les loups ! Ce seraient donc eux puisqu’on sait qu’ils sont de retour. Les peurs ancestrales et les fantasmes liés à ces animaux mythiques ressurgissent. Et quand une battue est organisée, la tension monte d’un cran entre les chasseurs et les défenseurs des animaux sauvages. Au passage l’auteur dénonce l’hypocrisie de certains écologistes qui se trouvent être aussi les pires pollueurs par l’intermédiaire des méthaniseurs, ces unités de fabrication de biogaz à partir de déchets agricoles, qui leur permettent de toucher de bonnes subventions. Le Major Remangeon doit gérer la situation et mener l’enquête.

C’est un drôle de bonhomme ce major. Imposant physiquement, grand, costaud, le crâne rasé, il est surnommé Loup-garou à cause de son caractère taciturne et ses dons de rebouteux et de coupeur de sort. Il a une fâcheuse tendance à se prendre pour le mâle alpha : il entretient une relation torride avec sa maîtresse, une bombe d’origine gitane. Sa femme connaît l’infidélité de son mari mais celui-ci ne se sent pas tenu de s’expliquer. Et comme si ça ne lui suffisait pas, au détour d’une constatation d’une deuxième attaque de loups, il baise aussi deux sœurs, des relations de jeunesse. Plus tard, blessé et humilié, les femmes qu’il n’a pas su aimer lui feront payer le prix de son arrogance. Il s’apercevra, un peu tard, que ce ne sont pas des louves soumises.

Dans la deuxième partie du livre, on découvre une évolution importante des personnages par rapport à la première partie : la femme de Remangeon n’est ni dépendante ni résignée; la maîtresse n’est ni amoureuse ni sexuellement accro; et le chômeur, pilier de bistrot, est finalement plein de bonnes intentions. Quant au major Fabrice Remangeon, il est plus fragile qu’il ne le pensait. Une belle leçon de vie salutaire. La fin des illusions et le retour à la réalité.

On notera également un rapport viscéral à la nature. Une nature plus menaçante qu’amicale. Dans un état de conscience modifié Remangeon ressent toute l’hostilité de la forêt primitive qui le rejette, lui et tous les hommes. Des considérations politiques sur les écologistes, l’autosuffisance alimentaire, les voitures électriques ou les métaux rares peuvent agacer ou satisfaire, suivant les opinions de chacun.

Il y a dans ce livre une dimension quasi mystique typique de cet auteur. Un bon roman noir.

Extrait :
Remangeon réfléchit quelques instants. Sa dernière expérience en forêt chez les sœurs Leleu ne cesse de le hanter depuis plusieurs jours. Jusqu’ici, le militaire s’est montré assez peu enclin à formaliser ou analyser les états de conscience modifiée qu’il lui arrive de traverser, allant même jusqu’à se réfugier dans une forme de déni à ce sujet. Cette fois, le Solognot se dit qu’un cap a été franchi. Un cap potentiellement dangereux. En saisissant le guidon de sa machine au moment de saluer Marie et Gisèle d’un air absent, Fabrice avait pris conscience que la forêt venait de tenter de lui dérober quelque chose. De lui arracher une part de lui-même. Il n’était plus question de source réjuvénatrice, d’énergie positive, de retraite sereine, de lieu de calme et de réflexion, de retour à la nature. Une forme d’hostilité assumée s’était manifestée à son encontre. La vieille forêt s’était dévoilée pour quelques instants dans son essence la plus primitive et la plus authentique, celle où il n’est plus question de romantisme sylvestre mais où s’affrontent d’antiques puissances telluriques par-delà le Bien et le Mal, une lutte à mort physique et métaphysique où forces et faiblesses définissent votre place et votre rôle dans la chaîne cosmique.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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