Afterland – Lauren Beukes

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 (Afterland)
Date de publication française : 2022 – Albin Michel
Traduction anglais (Afrique du Sud) :
Laurent Philibert Caillat
Genres :
Science-fiction, thriller
Personnages principaux :
Cole, mère de Miles garçon de 13 ans – Billie, sœur de Cole

Juin 2023.
La plupart des hommes sont morts frappés par le VCH (Virus Culgoa Humain). Le VCH déclenche un cancer de la prostate agressif chez la plupart des hommes, des garçons et de n’importe qui possédant l’organe en question. La vie continue dans un monde de femmes. Les rares hommes survivants sont protégés, étudiés, analysés. Miles, 13 ans, est un des garçons à avoir survécu. Il fait l’objet d’une grande convoitise. Cole, sa mère, le protège. Elle ne veut pas qu’il finisse en esclave sexuel, fournisseur de sperme ou fils adoptif que pourrait se payer quelque riche acheteuse. Par contre Billie, sa tante (la sœur de Cole) voit en lui la possibilité de changer de vie avec les deux millions de dollars que représente la livraison d’un garçon immunisé du VCH. La mère et la tante sont en désaccord sur l’avenir de Miles. Colle tranche ce différend d’un coup de démonte-pneu asséné sur la tête de sa sœur. C’est le début d’une fuite éperdue à travers les États-Unis pour la mère et son fils.

L’intrigue se divise en deux parties qui alternent dans le récit : d’un côté la fuite de la mère et de son fils, de l’autre les recherches de la tante Billie pour essayer de remettre la main sur son neveu et surtout sur les deux millions de dollars que rapporterait la vente du garçon. Il y a beaucoup de péripéties des deux côtés.

Parmi les personnages principaux, Cole, la mère alterne les phases où elle est très combative et celles où elle est à la dérive, complètement paumée. Son fils Miles, treize ans, est perturbé par ses premiers désirs sexuels. Il est partagé entre un devoir d’obéissance à sa mère et un désir d’émancipation. La « méchante Billie » la tante, n’est finalement pas si détestable que ça. Elle essaie de se persuader que Miles vivra heureux comme un pacha chez sa nouvelle mère d’adoption et qu’en plus ça lui rapportera deux millions de dollars. Le personnage de Billie est celui qui apporte le plus de piment et de tonus au récit.

C’est un roman sans hommes ou plutôt avec un seul homme qui n’est pour l’instant qu’un adolescent qui passe pour une fille pendant la majorité du temps. Ce monde de femmes n’est pas meilleur pour autant. Ni pire. Pas grand changement, à part l’abandon de territoires entiers et une activité plus faible. Mais la violence est toujours présente ainsi que les trafics, surtout celui des jeunes mâles survivants. L’autrice a peu approfondi cette idée d’un monde sans mecs.

Le ton et la couleur du récit n’est pas plombant comme pourrait l’être celui d’une catastrophe planétaire. Au contraire il est enlevé et allégé par un humour potache. On peut aussi saluer l’imagination de l’autrice avec des trouvailles telles que : – la reprohibition, l’interdiction de faire des enfants – les hommes survivants qui monnayent des services sexuels à dix mille dollars la passe ou encore les nonnes survoltées de l’église Tous les Chagrins.

Le livre est épais de 512 pages, c’est assez lourd pour un roman de ce type. Il part un peu dans tous les sens. Un peu de rigueur et de sobriété avec quelques dizaines de pages en moins n’auraient pas nui à la qualité de l’ouvrage, bien au contraire.

En définitive, Afterland n’est pas un chef-d’œuvre de la littérature, mais c’est un roman agréable, plein d’imagination et de fantaisie. Plus thriller qu’œuvre de science-fiction. Un peu trop long à mon avis.

Extrait :
Cole a accompli les gestes par automatisme, aussi électrifiée qu’engourdie par la terreur, couverte de sang. Sauf qu’elle a lancé le 4 × 4 dans la direction opposée à celle qui était prévue, loin de la côte et des riches mécènes de Billie, qui avaient tout planifié ; vers les terres, vers le désert. Sur les routes les moins fréquentées, les moins évidentes, les moins susceptibles de déboucher sur un barrage tenu par des femmes armées de fusils d’assaut.

Elle a accumulé les délits. On lui enlèvera Miles – pour de bon, cette fois –, on la bouclera, on jettera la clef dans un puits ou pire. Est-ce que, vu le climat actuel, la peine de mort est revenue à la mode, maintenant que l’Accord de Reprohibition est censé préserver la vie ? La mise en danger d’un citoyen mâle est sûrement le pire crime qui soit. Pire encore que ce qui est arrivé à Billie, là-bas. Il y a quarante-huit, non, quarante-neuf minutes. Cole était folle de rage, folle de frayeur.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Le jeu de l’assassin – Ngaio Marsh

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1934
(A Man Lay Dead)
Date de publication française : 2021 (Archipoche)
Traduction (langue) :
Roxane Azimi
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Roderick Alleyn, inspecteur à Scotland Yard

Ngaio Marsh (1895-1982) fut la grande rivale d’Agatha Christie (1890-1976). Elle est née à Christchurch en Nouvelle-Zélande (Ngaio en maori signifie lumière dans les arbres). Arrivée en Angleterre en 1928, elle publie son premier polar en 1932. Elle écrit trente-deux romans policiers dont les principaux personnages sont l’inspecteur Roderick Alleyn de Scotland Yard et le journaliste Nigel Bathgate. Elle est la première romancière à voir l’un de ses titres tiré à plus d’un million d’exemplaires.

Le jeu de l’assassin est son premier roman. Dans un riche manoir des environs de Londres, quelques personnes sont invitées pour un murder party, c’est-à-dire pour jouer au meurtre : un meurtrier est désigné par hasard, secrètement, et il a un certain temps pour dire à quelqu’un : « Tu es mort ». La personne s’écroule, immobile, on la découvre et on lance une enquête pour savoir qui a pu l’assassiner. Or, comme on le devine bien, on découvre une véritable victime, un couteau planté entre les deux épaules : il s’agit de Charles Rankin, un bon ami de leur hôte, Hubert Handesley, et cousin du journaliste Nigel Bathgate, invité pour la première fois à participer à ce jeu. Sont aussi présents Angela North, la nièce de Handesley, Marjorie et Arthur Wilde, la jolie Rosamund Grant, le docteur Foma Tokareff, et le majordome Vassily, un autre Russe recruté par Handesley quand il occupait un poste à St-Pétersbourg.

L’inspecteur Roderick Alleyn de Scotland Yard mène l’enquête. Élégant et cultivé, il peut être diplomate mais il sait aussi quand il doit brasser les suspects. Au cours de leur premier témoignage, chaque témoin dissimule quelque chose à l’inspecteur. Et Alleyn observe que chacun aurait un motif pour tuer Charles : Handesley, grand collectionneur d’armes, qui convoitait le couteau rare obtenu par Rankin pour avoir secouru un touriste russe prisonnier d’une crevasse en Suisse. Arthur Wilde parce que Rankin était l’amant de sa femme. Marjorie, qui craignait les infidélités de Charles et parce qu’elle est un peu hystérique. Rosamund Grant qui devait épouser Charles avant sa liaison avec Marjorie. Le docteur Tokareff qui accuse Charles d’impiété s’il garde ce couteau sacré. Peut-être aussi Nigel Bathgate, principal héritier de son cousin.  Les motifs d’Angela North et du majordome Vassily seraient moins évidents.

Les invités doivent rester dans le manoir tant que l’enquête ne sera pas terminée. On fouille chaque pièce de la maison. Les entrevues se succèdent. Comme dans les romans d’enquête de l’époque classique, il n’y a pas beaucoup d’action. Tout dépend de la rigueur et de l’intelligence de l’enquêteur. Et le lecteur doit compter sur l’humour de certains personnages et sur la subtile intuition d’Alleyn pour démêler l’impossibilité apparente de la situation.

C’est vrai qu’on retrouve un peu ce qui faisait le plaisir des Agatha Christie : le lecteur est invité à faire fonctionner ses petites cellules grises. L’atmosphère est propice aux relations complexes entre les personnages. Chacun a des raisons différentes pour ne pas se livrer à l’enquêteur, et ce dernier doit s’adapter aux témoins pour les amener à se mettre à nu.

Ce petit côté vieillot ne manque pas de charme.

Extrait :
– Vous imaginez donc… commença Nigel.
Je n’imagine rien du tout; les détectives n’ont pas le droit de recourir à l’imagination. Ils notent les probabilités. Je suis fermement convaincu que, tout comme vous-même, Miss Grant a entendu la scène entre Rankin et Mme Wilde. C’est elle qui a éteint la lumière avant de se glisser dehors, au moment où vous sortiez dans le salon.
Je nage complètement, se plaignit Angela.
Nigel lui rapporta brièvement la conversation qu’il avait surprise de l’armurerie. Après un long silence, Angela se tourna vers Alleyn.
Il y a un détail dans cette affaire, déclara-t-elle d’une manière quelque peu pédante, qui m’intrigue au-delà de tous les autres.
Si ma savante amie veut bien nous en faire part, répliqua Alleyn solennellement.
J’en avais l’intention. Pourquoi, pourquoi le meurtrier a-t-il donné un coup de gong ? Je comprends qu’il ait éteint les lumières. Les deux minutes fixées par les règles du jeu lui laissaient le temps de s’échapper. Mais pourquoi le gong ?
Pour entretenir l’illusion du jeu ? suggéra Nigel
Ce… geste me paraît si incroyable ! L’obscurité, c’est normal, mais cette clameur… je trouve ça… psychologiquement malsain.
L’observation de ma savante amie est fort pertinente, acquiesça Alleyn. Je lui signale, toutefois, que ce n’est pas le meurtrier qui a donné le coup de gong.
Qui alors ? s’exclamèrent Nigel et Angela en chœur.

L’inspecteur Roderick Alleyn de Scotland Yard

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

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Les Confins – Eliott de Gastines

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Flammarion
Genre :
Roman noir
Personnages principaux :
Pierre Roussin, architecte – Bruno, écrivain

En ce début d’hiver 1984, dans le village Les Confins, la majorité de la population se prépare à quitter les lieux. Seuls quelques habitants restent sur place et passent l’hiver complètement isolés, car les autorités ont décidé de fermer jusqu’au printemps la seule route qui dessert le village, trop dangereuse en cette période. Bruno et Corinne font le trajet inverse : ils prennent le dernier bus qui monte aux Confins avant la fermeture de la départementale. Ils vont passer l’hiver là-haut. Bruno est écrivain, son premier livre a été un succès. Il cherche l’isolement pour écrire son second livre que lui réclame son éditeur. Il l’a trouvé dans cet endroit coupé du monde pendant plusieurs mois. Avant de devenir ce trou paumé, Les Confins ont failli devenir une station élégante et respectueuse de l’environnement sous l’impulsion de Pierre Roussin, un architecte habité par ce projet. Le programme avait fort bien démarré avant de connaître une inexplicable série d’accidents qui avaient fait capoter l’opération. Certains, dans le village, savent très bien pourquoi, Pierre Roussin, lui, ne le savait pas.

L’intrigue se déroule sur deux périodes en alternance : les années 1964 à 1966 qui ont vu démarrer, réussir en partie, puis finalement s’effondrer l’ambitieux projet de station de sports d’hiver de Pierre Roussin et l’hiver 1984 qui voit un étrange couple de citadins venir se cloîtrer, en compagnie d’une poignée d’habitants, dans ce village isolé. Dès le début on sait que durant cet hiver 1984 des évènements dramatiques vont se dérouler puisque l’auteur l’annonce d’entrée. L’intérêt de l’intrigue tient au fait que l’on ne sait pas pourquoi, pas plus qu’on ne sait comment on va en arriver à ce triste résultat. On le découvre au fil du récit qui fait un lien entre les deux périodes et par la découverte des personnages et surtout par ce qu’ils cachent.

Dans les personnages, il y a un beau ramassis de salauds, achetés et manipulés par un chef qui tire les ficelles dans l’ombre. Tous ces gens n’ont pas bonne conscience et en plus on les a privés de l’alcool qui d’habitude les aide à oublier leurs turpitudes. En effet le camion qui devait livrer les centaines de bouteilles d’alcool avant la coupure de la route n’est pas arrivé pour une raison inexpliquée. Un vrai drame pour ces gens. On va aussi découvrir la vraie identité de Bruno dont l’objectif n’est pas seulement d’écrire un livre. Seul l’architecte Pierre Roussin est un personnage positif et sympathique. Mais ce sera une victime des vautours qui ne recherchent que le profit.

L’écriture est incisive, ironique et sarcastique. Elle installe une distance avec les évènements décrits. Au passage l’auteur fait un sort aux réalisations du Plan neige de l’année 1964, « un grand programme d’aménagement du territoire alpin pour en tirer le maximum de profit ». Plan qui a vu naître de grands ensembles de béton qui ont défiguré la montagne, mais qui ont rapporté gros à quelques profiteurs.

Les Confins est un bon roman noir, pourvu d’une belle ambiance vénéneuse, distrayant, mais aussi édifiant sur la cupidité et la recherche coûte que coûte du profit. Excellent premier roman.

Extrait :
Il faut maintenant rappeler que le village des Confins n’a pas toujours été ce coin reclus décrit plus haut. Car auparavant, dans les années soixante, on avait rêvé d’y ériger une station de sports d’hiver, sous l’impulsion d’un entrepreneur astucieux qui avait deviné en ces lieux un attrait touristique indiscutable. À l’aube du tourisme de masse, Pierre Roussin, architecte et ingénieur de formation, avait plusieurs décennies d’avance sur les comportements du marché et rêvait déjà de structures à taille humaine et tournées vers la nature.
Pierre a une petite quarantaine d’années à l’époque où le gouvernement français lance le « plan neige », un grand programme d’aménagement du territoire alpin pour en tirer le maximum de profit. Un profit roi au mépris de bien des gens, des terres ou des bêtes. Et partout le béton coule sur les deux Savoie. On remodèle les massifs à la dynamite pour y loger de grands ensembles. Les investissements sont colossaux, l’empressement avide, les premiers résultats aussi terrifiants que prometteurs. Pierre Roussin pense à contre-courant. Et en cela il voit plus petit mais plus loin. Il voit plus beau aussi.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Les 39 Marches – John Buchan

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1915 (The Thirty-Nine Steps)
Date de publication française : 2022 (Archipoche)
Traduction (écossais) :
Théo Varlet
Genres :
Thriller, espionnage
Personnage principal :
Richard Hannay, espion malgré lui

Nous avons presque tous entendu parler du roman Les 39 Marches de John Buchan à cause du film qu’en a tiré Hitchcock en 1935. Par contre, Buchan n’est pas très connu et c’est étonnant parce que c’est un auteur énorme : bon nombre de romans d’aventures et d’espionnage (5 romans mettant en scène Richard Hannay qu’il a créé en s’inspirant d’un véritable espion qu’il a côtoyé quand il travaillait pour le Foreign Office en Afrique du Sud après la Guerre des Boers, au début du siècle précédent), biographies de Walter Scott, Cromwell et Jules César, 24 volumes sur la Première Guerre mondiale… Journaliste au Times, avocat, il a été nommé Gouverneur général du Canada (1935-1940) et c’est même lui qui a signé en 1939 l’entrée en guerre du Canada.

Chapeau à la maison d’édition Archipoche qui a tiré de l’oubli quelques auteurs anciens remarquables, dont ce Buchan et Ngaio Marsh !

Richard Hannay, ancien ingénieur des mines, rentre à Londres après avoir passé plusieurs années en Afrique du Sud. Vigoureux, cultivé, dans la trentaine, mais seul, la grande capitale l’ennuie. Ça peut expliquer pourquoi il accepte d’héberger un Américain bizarre qui lui parle d’un complot qui risque de bouleverser l’Europe entière. Un soir, en entrant chez lui, il découvre son nouvel ami assassiné. On avait donc retrouvé sa trace, l’appartement de Richard a été fouillé, et lui-même se sent maintenant en danger. Il décide donc rapidement de prendre la fuite.

C’est le début d’une folle poursuite à travers l’Écosse où il tente d’échapper aux forces de l’ordre (car il est soupçonné d’avoir tué l’Américain) et aux complotistes qui croient qu’il détient des informations relatives au coup qu’ils préparent. Pourchassé à pied, en automobile, en train et même en avion, Hannay n’en admire pas moins la campagne écossaise et se livre à des rencontres étonnantes. Ayant été agent de renseignement au cours de la guerre des Boers, Hannay n’est pas dépourvu de ressources, sauf que, désarmé et ne connaissant même pas ses ennemis, on ne peut pas dire qu’il tient le gros bout du bâton.

Ses aventures le mènent finalement à Londres où il rencontre des autorités apparemment compétentes mais malheureusement infiltrées par des adversaires redoutables. Des secrets militaires sont maintenant entre les mains des ennemis qui les ramèneront dans leur pays pour les livrer à leur gouvernement. Pourront-ils être interceptés ?

Quarante ans avant la parution du premier James Bond d’Ian Fleming, Buchan dresse le portrait d’un héros plutôt solitaire, doté d’une grande énergie et d’une intelligence pratique, et passablement chanceux. On comprend qu’un tel personnage ait pu séduire Hitchcock. Le roman se lit tout seul : on craint, on rit, on admire le paysage, on est bousculé d’un rebondissement à l’autre. Privé de tous les gadgets électroniques qu’utilise 007, Hannay n’en est que plus attachant : c’est plus un homme qu’une machine. Publié au début de la Première Guerre mondiale, ce roman n’est presque pas une fiction.

Extrait :
Peu après le lever du jour, je tentai de me débarbouiller dans un torrent, puis me dirigeai vers une cabane de paysan, car j’avais besoin de nourriture. Le paysan était sorti, et sa femme restait seule, sans voisin un lieu à la ronde. C’était une honnête vieille, et courageuse d’ailleurs, car malgré l’effroi que lui inspirait ma vue, elle s’empara d’une hache, dont elle n’eût pas hésité à se servit contre un malfaiteur.
J’ai fait une chute, lui dis-je, sans donner d’explications.
Et elle vit à mon air que j’étais très mal en point. Sans me poser de questions, cette bonne samaritaine me donna une jatte de lait additionnée d’une rasade de whisky, et m’offrit de me reposer un peu devant l’âtre de la cuisine. Elle voulut panser mon épaule, mais celle-ci me faisait tant de mal que je ne lui permis pas d’y toucher.
 Je ne sais pour quoi elle me prit – un voleur repentant peut-être; car lorsque j’allai pour lui payer le lait, et lui tendis un souverain (je n’avais pas de plus petite monnaie) elle secoua la tête et marmotta que « je ferais mieux de donner ça à ceux à qui ça revenait ».

La campagne écossaise

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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La colline aux disparus – Tana French

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020
(The Searcher)
Date de publication française : 2022 – Calmann-Lévy
Traduction anglais (Irlande) :

Éric Moreau
Genres :
Enquête, roman noir
Personnages principaux :
Cal Hooper, ancien policier de Chicago retiré en Irlande – Trey Reddy, jeune qui veut retrouver son frère disparu

Cal Hooper, ancien policier de Chicago, a pris une retraite anticipée dans l’ouest de l’Irlande. Il a acheté une vieille ferme à l’abandon depuis des années qu’il retape. Il cherche la tranquillité et il pense l’avoir trouvée au milieu des champs et des collines. Cependant depuis quelques jours, il est inquiet, il se sent observé. Cal réussit à établir le contact avec celui qui l’espionne : c’est Trey, un jeune de treize ans qui est intéressé par sa qualité d’ancien flic. Il voudrait que Cal retrouve son frère aîné disparu, il pense qu’il a été enlevé. Cal essaie de persuader le jeune que son frère a probablement choisi de partir de son plein gré vers une vie meilleure. Mais Trey insiste tant que finalement l’ancien policier décide de mener une enquête discrète sans s’engager sur un quelconque résultat. Mais c’est difficile de rester discret dans un petit village où tout le monde se connaît et s’observe.

L’intrigue tourne autour de la disparition d’un jeune du village et de l’enquête menée par l’ancien flic, finalement pas si discrète que ça puisque tout le monde dans le village est au courant de ses investigations et qu’on lui conseille unanimement de laisser tomber, qu’il n’y a rien à découvrir. Le seul à penser autrement est le jeune frère et comme Cal s’est pris d’affection pour lui, il continue à enquêter à contrecœur, mais il persévère. Son enquête est lente, car il n’a pas les moyens qu’aurait un policier en exercice et il ne veut pas montrer qu’il investigue : ses interrogatoires prennent la tournure d’une simple conversation. Naïvement il espère ainsi mener son enquête en douce, sans que les autres s’en aperçoivent. Mais il est à Ardnakelty, petit bled irlandais, pas à Chicago, ici les gens n’évoluent pas dans l’indifférence générale. Mais c’est ainsi qu’il va progressivement découvrir que même au milieu de la cambrousse, la vie n’est pas si paisible que ça.

Le rythme du récit est lent : l’autrice prend le temps de décrire les paysages, les animaux et les oiseaux qui vivent autour de la maison de Cal, l’ambiance chaleureuse des pubs rustiques, la musique irlandaise et les rapports humains faits d’un étrange mélange de camaraderie, de gouaille, de sarcasmes, mais aussi de menace latente quand on heurte les mœurs locales. Et justement dans ce coin de la campagne irlandaise, les gens ont l’habitude de traiter leurs problèmes entre eux, sans intervention extérieure, pas même celle de la police quand ce serait nécessaire.

Une belle ambiance, une enquête méticuleuse, une vérité grinçante, sont les ingrédients de ce bon roman.

Extrait :
— Le monde a tellement changé qu’ils n’ont plus de repères. Quand j’étais jeune, on savait à quoi on pouvait aspirer et comment l’obtenir, et qu’à la fin on se retrouvait avec du concret. Une récolte, un troupeau, une maison ou une famille. C’est une force qui te construit un homme. Maintenant, on te fait miroiter tellement de machins que c’est impossible de tout avoir, et quand t’en as marre d’essayer, qu’est-ce qui te reste ? Quand tu as fini ta journée, tu as passé des coups de bigo pour fourguer des contrats d’électricité, ou tu as brassé du vent pendant quelques réunions, tu es maqué avec une pépée que tu as rencontrée sur Internet, et tu as récolté quelques likes sur leur YouTube, là. Rien qui vaille tripette. Les femmes, elles, elles s’en sortiront : elles s’adaptent. Mais les jeunes mecs sont complètement paumés. Il y en a quelques-uns, comme Fergal O’Connor, que tu connais, qui gardent les pieds sur terre. Les autres se pendent, ou bien ils picolent et ils se plantent dans un fossé, ils crèvent d’une overdose d’héroïne, ou ils se barrent. Je n’ai pas envie que ce coin finisse à l’abandon, que toutes les fermes ressemblent à ta baraque avant que t’arrives : condamnée à tomber en ruine à moins de taper dans l’œil d’un Ricain qui s’en fera un passe-temps.

Campagne irlandaise

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

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Sherlock Holmes et les Protocoles des sages de Sion – Nicholas Meyer

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019
(The adventure of the Peculiar Protocols)
Date de publication française : 2022 (L’Archipel)
Traduction (américain) :
Sophie Guyon
Genres :
Aventure, enquête
Personnages principaux :
Sherlock Holmes et Dr Watson

Les amateurs de Holmes (j’en suis) sont souvent déçus par des résurrections de notre héros prometteuses mais ratées. À ma connaissance, les deux écrivains qui s’en tirent le mieux sont le Français René Réouven et l’Américain Nicholas Meyer. Ce roman-ci est le dernier de Meyer.

Le 6 janvier 1905, Holmes fête son cinquantième anniversaire. Avec Watson, remarié depuis deux ans et qui ne vit plus avec Holmes, ni ne participe à ses enquêtes, il est convoqué au Club Diogène (en réalité, le quartier général du Foreign Office) par Mycroft, le frère aîné de Holmes. Une agente des Services secrets britanniques a été retrouvée dans la Tamise en possession d’un document : Les Protocoles des sages de Sion. Il s’agirait du procès-verbal d’une réunion tenue par des complotistes juifs qui viseraient à dominer le monde et à imposer une seule religion : la leur. C’est une époque où la communauté juive est privée d’un pays qui lui soit propre. Or, face à l’antisémitisme qui sévit contre les Juifs un peu partout dans le monde (cf. l’Affaire Dreyfus), le mouvement sioniste réclame un État propre aux Juifs, en Palestine (Herzl) ou ailleurs. Il s’agit donc de retrouver l’origine du document en question pour savoir s’il s’agit d’un faux ou s’il correspond aux desiderata du mouvement sioniste.

Après une étude rapide du document, Watson et Holmes empruntent l’Orient-Express pour filer vers la Russie. Très belle description de ce fameux train, où Holmes n’y rencontre évidemment pas Poirot qui le prendra beaucoup plus tard. Les accompagne, la jolie militante Anna Walling (Strunsky) qui leur servira de traductrice, et qui fondera bientôt aux États-Unis, avec son mari L’Association nationale pour la promotion des gens de couleur. À l’aller comme au retour d’Odessa, se multiplieront les embûches où nos héros risqueront plus d’une fois leur vie.

C’est toujours un vif plaisir de retrouver l’étonnante subtilité de Holmes et la touchante naïveté de Watson. Dans le roman sur Le fantôme de l’Opéra, Meyer avait profité de l’occasion pour reproduire la vie et les acteurs du monde artistique de la fin du XIXe siècle (particulièrement à Paris autour de l’Opéra Garnier). Dans ce roman-ci, c’est le contexte politique du début du siècle qui est mis en évidence, particulièrement les problèmes en Russie suite à la guerre russo-japonaise et à la révolte du cuirassé Potemkine. L’élément constant c’est la répression de la communauté juive, dont Les Protocoles restent une arme redoutable malgré (et, peut-être, à cause de, dirait Mycroft) leur fausseté.

À vrai dire, le souci sociopolitique de Meyer me semble être ce qui était le plus important pour l’auteur, ce qui relègue un peu au second plan l’aspect proprement dramatique, l’intrigue cousue de fil blanc, et les personnages stéréotypés.

Ça n’en  reste pas moins une agréable lecture.

Extrait :
– La Russie est un lieu primitif, poursuivit le professeur Weizmann [1]. Les légendes et les superstitions y prennent facilement racine et prolifèrent. Si, sur les photographies, le tsar semble être le jumeau de son cousin germain, votre prince de Galles – n’oubliez pas qu’ils ont tous deux la reine Victoria pour grand-mère – la ressemblance s’arrête là. Le tsar est un ignorant et un arriéré, totalement sous la coupe de son épouse tout aussi inculte, laquelle s’entoure de saints hommes déments à qui elle confie les rênes de la politique. Quand le grand Houdini se produisit à leur cour il y a un an, il stupéfia tout le monde en faisant sonner les cloches du Kremlin, ce qui n’était pas arrivé depuis des centaines d’années. Le tsar et sa cour s’agenouillèrent en tremblant et se signèrent, et Houdini fut révéré comme un saint.

[1] Le professeur Charles Weizmann (maître de conférences de chimie à l’université de Manchester) devint le premier président d’Israël en 1949.

L’Orient Express en 1905

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Le Chef – Harry Kressing

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 1965 (The Cook)
Date de publication française : 2021 – Les Éditions du Typhon
Traduction (anglais États-Unis) : Benjamin Huntzer
Genre :
Fable noire
Personnage principal :
Conrad, chef cuisinier

Conrad, homme maigre et cadavérique tout habillé de noir, se rend au manoir des Hill pour présenter sa candidature au poste de cuisinier. Bénéficiant de recommandations prestigieuses, il obtient le poste. Il est tout de suite apprécié pour la qualité des plats qu’il mijote. Il fait des miracles : tout le monde adore sa cuisine, les gens mangent bien et en plus ils maigrissent. L’influence de Conrad ne va cesser alors de s’étendre. Il intervient dans tous les domaines : non seulement pour la cuisine, mais aussi la gestion des dépenses et du personnel et il convertit tout le monde, y compris ses employeurs, à la gastronomie et aux arts de la table. Petit à petit il devient le véritable maître du manoir et du domaine.

C’est un bien étrange roman que voilà ! Toute l’intrigue est centrée sur le personnage de Conrad, un chef cuisinier virtuose dans sa spécialité. Ce véritable génie de la cuisine s’impose par son incroyable talent, mais aussi par son autorité. Conrad réussit la performance d’inverser les rôles entre maître et serviteur. En effet il a des idées sur tout et ses conseils paraissent si judicieux que c’est lui qui finalement pilote le manoir et ses habitants, il est consulté pour la moindre décision. Il faut dire que ses employeurs, qui deviennent ses subalternes, sont d’une médiocrité et d’une naïveté qui lui facilitent bien la tâche.

Conrad est quelqu’un très sûr de lui et même un peu inquiétant. Il ne fait pas bon de ne pas être à la hauteur de ses attentes ou de s’opposer à lui. Il peut se montrer dur et même cruel. Efficacité avant tout, pas de sentiment, pas de pitié chez lui. C’est un manager des temps modernes, ce Conrad ! Un type talentueux, mais pas très sympathique. Pendant toute la lecture de ce roman, on se demande quel est l’objectif de Conrad car il semble bien en avoir un. Mais on est finalement confondu par la conclusion aussi étrange que l’est l’ensemble du roman. L’épilogue rappelle le film La Grande bouffe de Marco Ferreri (1973).

Ce livre a été publié la première fois en 1965. Son auteur est entouré d’un épais mystère, on ne sait rien de lui. En quatrième de couverture il est précisé que cet ouvrage est « publié partout dans le monde, régulièrement réédité dans le monde anglophone, le voici pour la première fois traduit en français. » Malgré ce succès sur le long terme, je n’ai pas accroché du tout à cette histoire et en plus j’ai trouvé ce super cuisinier insupportable par sa suffisance et sa prétention. Cette fable noire qui voit la prise de pouvoir se faire par la cuisine étonne et surprend, mais finalement elle m’a laissé quelque peu dubitatif et pas vraiment emballé.

Extrait :
«Eh bien, je peux le comprendre, dit Conrad. La tenue d’une maison est toujours plus intéressante que n’importe quelle affaire. Sans doute parce que c’est plus personnel. Cela implique notre propre vie. Les affaires sont trop éloignées du quotidien. Elles ne sont là que pour nous donner les moyens de vivre. Ce n’est pas une fin en soi. C’est un moyen. La maison est la véritable fin, car c’est là que la vie se déroule. Ou, pour le dire plus clairement, c’est la vie. »

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

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Le chant des ténèbres – Ian Rankin

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (A Song for the Dark Times)
Date de publication française : 2021 (Lattès, Masque)
Traduction (Écossais) :
Fabienne Gondrand
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Rebus, inspecteur plus ou moins retraité

La fille de Rebus lui apprend que Keith, son compagnon, est disparu. Rebus fera donc quatre heures de route pour aller enquêter dans un petit village près de Tongue, où il devra négocier avec le sergent Creasey de la police locale, qui n’apprécie pas tellement qu’un policier à la retraite et à la réputation sulfureuse vienne se mêler de son enquête. Pendant ce temps, Siobhan Clarke, qui a longtemps travaillé avec Rebus, et Malcolm Fox tentent d’élucider, à Édimbourg, le meurtre d’un riche étudiant saoudien, Salman bin Mahmoud.

Keith visait à transformer l’ancien camp de prisonniers de guerre, le Camp 1033, en lieu pittoresque qui attirerait bon nombre de touristes. Ceux qui possèdent les terres ont des desseins plus rentables, économiquement parlant.

Par ailleurs, Salman bin Mahmoud devait financer une partie des sommes nécessaires pour faire avancer les projets immobiliers. Pourrait-il y avoir un lien entre l’assassinat de Salman et la disparition de Keith ?

La situation se détériore parce que Rebus a des problèmes avec sa voiture et avec sa fille. La collaboration avec Creasey n’est pas non plus facile. L’habile et expérimentée Siobhan s’ajuste difficilement à Malcolm Fox, qui entretient des relations ambigües avec le baron de la pègre Big Cafferty.

Les personnages se multiplient, d’autant plus que Keith enquêtait aussi sur un meurtre survenu à l’époque du camp de prisonniers. Les témoins ont des problèmes de mémoire ou sont carrément victimes d’Alzheimer. Rebus fait beaucoup de voiture et pose beaucoup de questions, mais sa bronchopneumopathie est un sérieux handicap.

Tout ça constitue un genre de romans policiers qui plaît sûrement à certains. C’était populaire il y a 20 ans; déjà ça évoquait des romans américains des années 50, l’action en moins. J’avoue que je me suis passablement ennuyé. Sans parler de la manie qu’a Rebus d’appeler « fiston » les plus jeunes que lui (il commence la soixantaine). Peut-être est-ce une question de traduction ?! Souvenons-nous qu’on a déjà traduit « Fuck you! » par « Va te faire foutre ! ». Indépendamment de ça, j’ai trouvé que ça sentait le remplissage : « Beaucoup de bruit pour rien! », comme disait l’autre. Il peut évidemment arriver qu’un coup de fatigue indispose le critique. Mais là, j’ai eu l’impression que la fatigue venait avec la lecture.

Extrait :
Rebus roulait en direction du camp. Le texto de Siobhan avait mis du temps à arriver jusqu’à lui et Creasey ne répondait pas au téléphone. Le camp et son Portakabin jaune étaient sur la route qui menait au commissariat de Tongue. Rebus espérait trouver des réponses à l’un des deux endroits. Il était à peine à mi-parcours lorsqu’il aperçut des lumières – pas sur la route, mais derrière un muret de pierres sèches. Malgré la lumière encore vive qui baignait le ciel de cette fin de journée, deux agents de police en gilets fluo balayaient le bas-côté du faisceau de leur lampe de poche. Rebus ralentit et les deux hommes lui firent signe de poursuivre. Il s’arrêta et se lança dans une marche arrière. L’un des deux agents réagit promptement en se plantant derrière la voiture pour l’obliger à freiner. L’autre s’approcha de la vitre conducteur, que Rebus avait déjà baissée.
– Veuillez continuer, monsieur, ordonna-t-il.
Au lieu de s’exécuter, Rebus détacha sa ceinture de sécurité et sortit.
– Je voulais vous féliciter, lança-t-il.
Face à lui, l’agent était bien déterminé à ne pas lâcher le terrain. Rebus insista :
D’avoir trouvé le pistolet, je veux dire. Je voulais dire bravo au sergent Creasey. Il n’est pas ici ?
Veuillez retourner dans votre véhicule, monsieur, s’il vous plaît.
Ça lui fait une trotte d’Édimbourg, non ? L’aller-retour dans la journée. Mais il aura envie de savoir si vous avez trouvé autre chose – comme le téléphone, ou peut-être l’ordinateur (…)
Je vais devoir vous interpeller. Et je ferai le nécessaire pour qu’on vous emmène dans un joli commissariat bien loin d’ici, monsieur Rebus.

Tongue

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

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Le silence des repentis – Kimi Cunningham Grant

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – These Silent Woods
Date de publication française : 2022 – Buchet-Chastel
Traduction (anglais États-Unis) :
Alice Delarbre
Genres :
Aventures, grands espaces
Personnages principaux :
Cooper, sa fille Finch de 8 ans et leur voisin Scotland

Ils se cachent dans une cabane au milieu des bois et vivent en autarcie. Scotland, leur voisin est leur seul contact régulier avec les humains. C’est la vie qu’a choisie Cooper. Il fuit un passé douloureux, la civilisation représente un danger pour lui. Sa fille Finch, âgée de 8 ans, n’a connu que cette vie où elle s’épanouit au milieu de la nature et des livres dont est remplie leur maison. Leur voisin Scotland leur rend visite de temps en temps et il les observe souvent de loin avec sa longue-vue. Le père et sa fille sont ravitaillés, une fois par an par Jake, un ancien compagnon d’armée à qui Cooper a sauvé la vie lors d’une campagne en Afghanistan. Mais cette année Jake ne vient pas, cela va bouleverser la vie de Cooper et Finch.

Cette vie coupée du reste du monde, Cooper l’a choisie pour pouvoir élever sa fille. La mère est morte dans un accident de voiture quand le bébé avait quelques mois. Mais ce choix a fait de lui un paria, car ses beaux-parents et les institutions avaient fait un choix différent. Cette vie en pleine nature convient parfaitement à la petite qui n’a jamais connu autre chose. Cooper, lui, est toujours sur le qui-vive. Il se méfie de leur voisin Scotland pourtant bienveillant et de sa manie de toujours les espionner. Finch par contre adore Scotland. Contrairement à son père, la petite est avide de contacts humains, elle s’invente des amies, elle a une imagination débordante. L’autrice nous raconte leur vie austère mais heureuse dans une nature grandiose et protectrice à condition de respecter certaines règles. Sur ce point Cooper est intransigeant : il y a des règles, il faut les respecter sans discuter, leur tranquillité en dépend. La lente évolution des relations père-fille, la soif de découverte de la gamine et la pression des évènements extérieurs sont très bien décrites.

L’intrigue ménage un certain suspense et beaucoup d’interrogations : on se demande ce qu’a pu faire Cooper pour devoir fuir ainsi la civilisation, changer de nom et redouter toute présence humaine. Le voile n’est levé que très progressivement.

Les personnages sont touchants : le père par l’attention et l’amour immodéré pour sa fille, la petite pour son dynamisme, son impertinence et sa fraîcheur. Avec Scotland, le voisin à la fois serviable et envahissant, les avis sont partagés : Cooper s’en méfie alors que Finch l’aime beaucoup et s’entend parfaitement bien avec lui. Entre eux il y a une complicité qui agace Cooper. Scotland leur réservera plus tard une sacrée surprise.

Ce livre est d’une grande sensibilité. Souvent bouleversant, déchirant même par moments. Par certains côtés, on peut lui trouver un aspect mystique ou religieux avec notamment les notions de sacrifice et de grâce qui y sont développées. C’est un beau et puissant roman qui ne peut laisser indifférent. Un roman exceptionnel selon Ron Rash dont on peut supposer que c’est un avis sincère et non une promotion de complaisance façon Stephen King.

Extrait :
– Cooper ?
– Oui ?
– J’ai beaucoup aimé le poème que tu m’as choisi.
– Je suis content alors.
Pendant un long moment, nous redevenons silencieux. Puis Finch se lève, chasse les aiguilles de pin sur son pantalon.
– Tu es prêt à rentrer ? demande-t-elle en me tendant la main. Marie nous attend.
J’ai toujours été convaincu que si une chose était écrite, et qu’elle n’advenait pas la première fois, alors on avait une seconde chance. Mais je n’ai jamais eu l’audace de croire à la possibilité d’une troisième ou même d’une quatrième chance. D’imaginer que le monde pourrait vous offrir un peu de bonheur après vous avoir, toute votre vie, accablé de peines, comme s’il avait changé de position sur celui que vous êtes et sur ce que vous méritez. Appelez ça comme vous voulez : chance, karma ou, peut-être davantage, grâce.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

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L’île des damnés – Angélina Delcroix

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Hugo Thriller)
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Joy Morel, adjudante

L’idée de départ est prometteuse : exiler sur une île déserte perdue dans l’océan  une bande de criminels en tout genre irrécupérables: sadiques, cannibales, tueurs en série, dangereux psychopathes, et tout ce que vous pouvez imaginer encore pire. Ce sont eux qui déterminent leur mode vie et qui fixent les règles. Ils sont une vingtaine; de nouveaux arrivent, mais des anciens meurent. On en est venu à tenter cette expérience parce que les gens n’ont plus tellement confiance aux prisons qui augmentent les risques de récidives en accroissant les facteurs criminogènes. L’adjudante Joy Morel manifeste souvent son manque de confiance au système judiciaire en général, pénitentiaire en particulier. C’est pourquoi elle est choisie comme une des deux policières pour la mission, l’autre étant le gendarme  Hoche, avec qui elle ne s’entend pas très bien.

La mission, qu’ils n’ont pas le choix d’accepter parce qu’ils sont maintenant au courant d’un important secret d’État, consiste à être expédié sur cette île, en tant que criminels, dans le but de retrouver une psychocriminologue, Chloé, et son garde du corps, le policier Rod, envoyés dans cet enfer pour tracer un compte rendu de la situation. Depuis dix semaines, on a essayé de les exfiltrer à quelques reprises, mais ils ne sont jamais présentés aux rendez-vous prévus pour cette opération.

Joy n’apprécie pas le système de justice mais estime encore moins cette expérience d’île des damnés, où tout espoir de réhabilitation est abandonné. Ce n’est pas la moindre de ses contradictions qui risque de faire échouer la mission. Avec Hoche, ils rencontrent les criminels les moins recommandables, risquent d’y laisser leur peau, et finissent par retrouver Chloé et Rod; mais ils sont loin d’être sortis du bois.

L’idée est bonne, mais c’est difficile d’entrer dans le jeu. Les scènes de violence se multiplient mais on y croit difficilement parce que c’est trop caricaturé. Les personnages qui représentent les méchants sont succinctement décrits, sauf Trip, le leader apparent, qui n’a pourtant rien de terrifiant ou de charismatique. Les policiers sont décrits plus en détail, surtout Joy, de façon contrastée : le calme Hoche et l’énervée Joy, la calme Chloé et l’intrépide Rod. Le centre, c’est Joy, et c’est difficile de la trouver attachante. C’est pourquoi aussi les invraisemblances sont manifestes. Et l’intrigue manque un peu de subtilité.

Extrait :
– Tu m’as demandé pourquoi je te faisais confiance tout à l’heure. Et toi ? Pourquoi tu tiens tant à m’aider ?
Je ne sais pas. Pour me racheter peut-être.
Te racheter de quoi ? insiste Joy en essayant de capter son regard.
Cherche pas, la rabroue Antonin. Bientôt tu seras loin d’ici, c’est tout ce qui compte.
Parce que tu crois savoir ce qui compte pour moi ?
Ne joue pas à ça avec moi. On ne se connaît pas, je compte aussi peu pour toi que toi pour moi et c’est très bien comme ça.
Joy se sent blessée par cette réplique. Elle en veut à ses émotions d’être aussi déréglées. Cet homme a raison. Rien ne le relie à elle. Alors pourquoi a-t-elle envie, si ce n’est besoin, d’en savoir plus sur lui ? Pourquoi aimerait-elle, au fond d’elle, qu’il s’intéresse à elle, qu’il réitère sa tentative de rapprochement ? Pourquoi l’idée de quitter l’île lui paraît-elle subitement encore plus inenvisageable et lui promet-elle un goût d’inachevé ?

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

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