Descente – Lou Berney

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2023 (Dark Ride)
Date de publication française :
2024 – HarperCollins
Traduction (américain) :
Souad Degachi et Maxime Shelledy
Genre : Roman noir
Personnage principal :
Hardly Reed, jeune homme insouciant

Hardly était heureux. Le secret de son bonheur : une absence totale d’ambition. Il touche un petit salaire comme employé d’un parc d’attractions, il habite un ancien garage réaménagé, il fume de l’herbe en compagnie de deux amis aussi paumés que lui et il collectionne les contraventions. C’était avant qu’il ne rencontre dans un centre administratif dans lequel il venait demander un délai pour le paiement de ses contraventions, Pearl et Jack, deux gamins et sept et six ans. Outre leur regard absent, il remarque des marques de brûlure de cigarettes sur leur corps. Il s’agit d’enfants maltraités, il se sent alors tenu de faire quelque chose : signaler leur cas aux services de l’aide sociale à l’enfance, par exemple. Dépité, il constate l’impuissance de ces services en sous-effectif, mais il ne peut se résoudre à abandonner ces deux enfants à leur triste sort. C’est pour lui le début d’un engrenage qui l’amène à prendre des risques considérables pour sauver Pearl et Jack.

Ce roman est celui de la transformation d’un homme. Hardly était modeste, insouciant, content de son sort. Ne demande rien et tu ne seras pas déçu lui conseillait son père d’accueil, c’est devenu sa devise. Officiellement, son nom est Hardy Reed mais tout le monde l’appelle Hardly qui signifie « à peine, presque pas ». Ce garçon insignifiant va se transformer en un enquêteur tenace, coriace et efficace. Il en est d’ailleurs lui-même le premier étonné. C’est la première fois de ma vie que je suis quelqu’un de différent constate-t-il. Maintenant ce qu’il fait est important, c’est quelque chose qui a du sens. Malgré ses premiers échecs, il se sent plus vivant, plus utile, il ne regrette pas son ancienne vie. Et comme il constate qu’il est le seul à se préoccuper du sort des jeunes victimes, il continue à monter un plan de sauvetage, malgré le danger et les conseils de prudence de ses amis. Rien ne peut l’arrêter.

Dans son garage-appartement, Harly à une affiche représentant le tableau La Chute d’Icare dans lequel personne ne prête attention aux jambes nues d’Icare qui se débattent à la surface de l’eau. Tout autour les gens continuent leur activité, ignorant Icare en train de se noyer. Lui ne serait pas indifférent comme ces gens, il sauverait Icare comme il va sauver les enfants. On peut tout de même se demander par quel miracle ce jeune de 23 ans a été touché par la grâce, lui qui ne s’intéressait à rien d’autre que la fumette et les séries télévision, il va se sentir très concerné par la souffrance d’enfants aperçus dans un centre administratif, au point de prendre d’énormes risques pour leur venir en aide.

Avec humour, l’auteur nous tient en haleine avec les tergiversations, les doutes, les échecs, mais aussi les progrès, les victoires et finalement le changement de personnalité d’un homme qui au départ était un modèle d’antihéros. L’intrigue va crescendo pour se terminer en apothéose noire et sanglante. Descente est un bon roman noir, avec toutefois une réserve concernant la crédibilité douteuse du personnage principal.

Extrait :
Il y a une semaine encore, avant d’avoir vu Pearl et Jack assis sur ce banc, j’aurais sans doute été ce type-là. Mais pas aujourd’hui. Je ne plane pas, je ne dérive pas, je ne laisse pas l’univers décider de ma prochaine destination.

Qu’est-ce que j’en pense ? Je ne sais pas exactement. Je me sens éveillé. Ça, je le sais. Avant, de grands pans de ma vie s’évanouissaient dans l’éther, comme ces textos qu’on commence à écrire et puis qu’on efface sans les avoir enregistrés. La semaine qui vient de s’écouler, en revanche, avait de l’intensité, une forme tangible.

La Chute d’Icare de Pieter Bruegel – Détail

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

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L’Ombre – Franck Ollivier

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2023 (Albin Michel)
Genre : Thriller
Personnage principal :
Nicholas Foster, profileur du FBI

Après les cent premières pages, j’ai failli abandonner le roman : cent pages pour décrire quelqu’un, c’est un peu long, même si le livre compte près de 600 pages. Puis, je me suis intéressé à ce personnage principal, le profileur Nicholas Foster, même s’il n’est pas très sympathique, parce qu’il semble brillant et supplanter tous les profileurs du FBI. Enfin, l’enquête finit par décoller.

Un tueur en série,  le prêtre Patrick Hollmann, a massacré plusieurs jeunes femmes au Wisconsin, en Indonésie (où il avait été envoyé par le Vatican) et à Rome. Il est instruit, brillant, charismatique; il séduit d’ailleurs son jeune admirateur Nicholas Foster, qui deviendra écrivain et profileur, et qui racontera d’ailleurs une partie de sa vie. Un seul problème, Hollmann a tendance à se prendre pour Dieu et à considérer l’accomplissement d’un meurtre comme la plus haute expression de la liberté, donc comme un acte voulu par Dieu. Il ira même jusqu’à tuer la conjointe de Nicholas. Exécuté en 1998, on découvre une quinzaine d’années plus tard une jeune femme, Myriam Lehren, assassinée et mutilée selon un modus operandi qui rappelle les victimes de Hollmann, y compris l’insertion dans son utérus d’une petite statuette de la méchante divinité indonésienne de Leyac.

Ce crime est bientôt suivi du meurtre de la journaliste Gina Bartoli qui préparait une série d’articles dévastateurs contre Foster. Elle est massacrée à son tour après une nuit passée avec Foster, qui devient le principal suspect, ce qui fait l’affaire des dirigeants du FBI qui souhaitent se débarrasser de lui. Seule son adjointe Michelle Ventura le soutient et continue l’enquête. Ce thème du poursuiveur poursuivi est habilement traité par Ollivier.

L’auteur ne manque pas de souffle et sait comment susciter l’intérêt. Il cède comme plusieurs à l’attrait pour le gore, mais on peut sauter aisément ces descriptions complaisantes. Ce qui m’agaçait un peu au cours de ma lecture, c’est l’ensemble des notions psychologiques pseudo-freudiennes qui cherchent à expliquer la supériorité de Foster comme profileur, sa capacité à se transporter dans la tête du tueur, qui n’a rien à voir avec les méthodes courantes. Tant que ces « explications » restent au second plan, ça reste supportable. Malheureusement, la finale semble montrer que cet aspect du roman importait plus à l’auteur que l’enquête proprement dite.

Extrait :
Pour la première fois, la vision d’un corps (Gina) le fragilisait intérieurement. Il avait été bouleversé par la vue de la dépouille de Lisa, mais les images avaient créé un choc existentiel plus qu’émotionnel, et le sentiment que ce meurtre avait changé sa vie avait pris le pas sur le traumatisme. Quant aux autres, toutes ces victimes qu’il avait observées minutieusement au cours de sa carrière, s’il ressentait leur douleur avec une acuité et une précision aiguës, c’était une sensation qui atteignait son cerveau, ses tripes parfois, mais jamais son cœur.
Sa véritable curiosité et son authentique empathie allait aux tueurs. C’était son inavouable secret. Il n’y pouvait rien (…).
Qui étaient-ils pour commettre ces horreurs que l’on qualifiait stupidement d’inhumaines? Quelles souffrances éprouvaient-ils pour avoir besoin de faire souffrir ? Pour trouver leur catharsis dans le crime ?

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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Je pleure encore la beauté du monde – Charlotte McConaghy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 (Once There Were Wolves)
Date de publication française :
2024 – Éditions Gaïa
Traduction (anglais Australie) :
Marie Chabin
Genres : Écologie, roman noir
Personnage principal :
Inti Flynn, responsable du programme de réintroduction du loup en Écosse

Inti Flynn est Australienne et biologiste. Elle est responsable du Cairngorms Wolf Project, programme dont le but est la réintroduction du loup en Écosse. Lors de la présentation du projet à la population locale, l’équipe se heurte à l’hostilité des éleveurs qui ne comprennent pas qu’on veuille réintroduire des prédateurs dont leurs ancêtres ont risqué leur vie pour s’en débarrasser et qui vont maintenant de nouveau menacer leurs troupeaux. Quand Inti retrouve un homme mort en forêt affreusement mutilé, elle sait que les loups seront décrétés coupables. Pour les sauver, elle décide d’enterrer le corps et de ne rien dire. Mais si les loups sont hors de cause, qui a tué cet homme de cette horrible façon ? Inti va chercher à le savoir.

Inti a une sœur jumelle, Aggie, qui est mutique et reste cloîtrée dans sa maison. Inti doit s’occuper d’elle, devenue dépendante à la suite d’un violent traumatisme dont on ne connaîtra la teneur qu’en fin d’ouvrage. Aggie ne parle plus, les deux sœurs communiquent par un langage de signes inventé par Aggie. Les deux sœurs ont des relations fusionnelles exclusives décuplées par le fait qu’Inti est sujette à la synesthésie visuo-tactile. Il s’agit d’une affection neurologique qui fait qu’elle ressent physiquement ce qu’elle voit : elle est les autres pendant quelques instants, eux et elle ne font qu’un et leur douleur ou leur plaisir devient le sien.

Inti voue aussi une vraie passion aux loups. Elle a toujours voulu percer leurs secrets. Elle est fascinée par leur système de communication. Elle pense qu’ils peuvent sauver les forêts en rééquilibrant l’écosystème, comme ils l’ont fait aux États-Unis dans le Parc national de Yellowstone. Quand ils sont accusés à tort d’avoir tué un homme, elle n’hésite pas à faire disparaître le cadavre qui pourrait les accuser.

Un autre thème imprègne ce roman : les violences faites aux femmes. L’autrice montre des femmes qui vivent dans la peur sous l’emprise de maris violents sans que personne ne fasse quoi que ce soit pour les protéger.

Je pleure encore la beauté du monde est une fiction dense, écologique et féministe, elle aborde des thèmes aussi variés que l’équilibre de l’écosystème, la gémellité et les violences faites aux femmes. C’est un beau roman, plein d’émotions.

Extrait :
Des pancartes ondoient au milieu d’une clameur de mécontentement. Jusqu’à présent, Evan avait réussi à contrôler la salle mais le vent est en train de tourner rapidement.

Je me lève.
— Ce qui est dangereux, dis-je, c’est la propagation injustifiée de la peur.
L’éleveur se tourne vers moi, imité par une centaine d’autres visages. Sur la scène, le soupir exaspéré d’Anne aurait pu être drôle, dans d’autres circonstances.
— Si vous pensez réellement que les loups sont des bêtes sanguinaires, c’est que vous êtes aveugle. Parce que c’est nous qui sommes comme ça. C’est nous qui tuons les gens, les enfants. C’est nous les monstres.
Je me rassieds dans un silence pesant. Le froid paraît soudain plus mordant dans l’auditorium.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Le sniper, le Président et la triade – Chang Kuo-Li

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022
Date de publication française :
2022 (Folio, Gallimard)
Traduction (mandarin) :
Alexis Brossollet
Genre : Thriller
Personnages principaux :
Inspecteur Wu et capitaine Ai Li (Alex Lee)

C’est un roman dépaysant, non pas parce que l’action se situe à Taipei, mais à cause de la composition de l’histoire. Les Chinois de Taipei, qui semblent tenir à vivre dans une démocratie libérale, ne paraissent pas très différents de nous, Français ou Québécois, même si les mets chinois dont ils se gavent sont moins américanisés. Mais la façon dont l’auteur raconte l’histoire est originale et déconcertante : le plus souvent, on est plongé dans une scène d’action, ou une conversation, sans trop savoir ce qui s’y joue; les détails et les explications viendront après. Procédé qui a pour effet d’intriguer le lecteur et d’exiger sa plus grande concentration.

Quelques jours avant les élections, le Président Hsü Huo-sheng est blessé à l’abdomen et s’écroule dans sa jeep qui venait de s’engager dans la rue Huayin. Son convoi est désorganisé, des policiers surgissent de partout, le bruit des pétards se confond avec les bruits d’une arme à feu, la fumée abondante nuit à la visibilité. Pendant que le Président est hospitalisé et qu’on le soigne pour une égratignure bénigne (sept points de suture) à l’abdomen, les forces de l’ordre imaginent qu’il y avait deux tireurs, un avec un flingue bricolé, l’autre avec un long fusil. On retrouve les balles tirées par le pistolet mais pas l’arme elle-même; et on retrouve les étuis des cartouches qu’aurait tirées le fusil mais pas les balles. Le premier tireur aurait été derrière la Jeep; le Président aurait donc dû être atteint dans le dos plutôt qu’au ventre. Le tireur au fusil, étant posté au cinquième étage, aurait dû atteindre le Président  à la tête ou aux épaules.

Deuxième bon problème : comme le Président sortant était précédé, dans les sondages, par le candidat Hu Yen-po, est-ce un homme du Président qui aurait perpétré l’attentat pour attirer la sympathie des électeurs en faveur le Président ? Ou est-ce plutôt le camp du candidat qui aurait préféré tuer le Président, ce qui est plus décisif que les sondages ?

Et, comme cet attentat semblait requérir une bonne organisation, serait-ce un membre des triades qui serait intervenu pour punir, aux yeux de tous, quelqu’un qui n’aurait pas honoré une promesse, ou pour favoriser un candidat plus facilement manipulable ?

Hu Yen-po engage l’ex-inspecteur Wu, maintenant retraité de la police et détective pour une compagnie d’assurance, pour trouver les auteurs de l’attentat afin qu’aucun doute ne subsiste dans la population quant à sa participation à cette tentative d’assassinat. Wu sera aidé par Alex (capitaine Ai Li) qui a intérêt à savoir qui a cherché à le compromettre dans l’attentat contre le Président et semble s’efforcer maintenant de le faire arrêter comme principal suspect, ou de le faire disparaître tout simplement. Comme les forces policières ne sont pas subventionnées par les mêmes bailleurs de fonds, les suspects désignés ne sont pas nécessairement les mêmes; mais Alex semble convenir à tout le monde. On s’apercevra, cependant, que ce n’est pas une proie facile.

Beaucoup de monde dans ce roman; heureusement, le lecteur dispose d’un petit tableau des principaux personnages auquel on a intérêt à se référer souvent. Beaucoup d’action aussi, beaucoup de mystères. Et un sens de l’humour quasi surréaliste qui permet de traverser tous ces drames avec un certain sourire. C’est peut-être un peu long, mais c’est original, intelligent et rafraîchissant.

Extrait :
Les présidents d’assemblée, les ministres changent, l’administration ne change pas. L’appareil de l’État est aux mains des hauts fonctionnaires. À chaque élection ou remaniement tout le monde se rue sur des postes de ministre, mais Johnny voyait plus loin, il avait décidé de focaliser sur l’élevage des fonctionnaires, et plus tard il garderait ainsi la main sur les choses importantes.
Le pouvoir et la fortune sont complémentaires. La fortune vous permet d’obtenir le pouvoir, et la finalité du pouvoir, c’est la fortune. Les hauts fonctionnaires n’ont pas de positions aux noms ronflants, ne détiennent pas le pouvoir. Mais ce sont eux qui l’exercent.

Taipei

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

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Birnam Wood – Eleanor Catton

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2023 (Birnam Wood)
Date de publication française :
2024 – Buchet-Chastel
Traduction (anglais Nouvelle-Zélande) :
Marguerite Capelle
Genres : Thriller politique, roman noir
Personnages principaux :
Mira Bunting, horticultrice – Robert Lemoine, milliardaire sans scupules – Tony Gallo, militant anti-capitaliste

À Christchurch en Nouvelle-Zélande, Birnam Wood est le nom d’une association locale qui crée des jardins bio et durables dont la production bénéficie aux gens les plus démunis. Mais l’association n’a pas de terrains, elle plante dans des friches, des lieux publics, mais aussi sur des terres privées à l’insu des propriétaires. Mira Bunting est la fondatrice de l’association, c’est elle qui s’occupe de trouver les espaces qui deviendront des jardins. C’est en prospectant sur le site d’un projet de lotissement abandonné qu’elle se retrouve nez à nez avec le futur propriétaire : Robert Lemoine, milliardaire à la tête d’une importante société de fabrication de drones. Après un premier échange tendu et plein de surprises, Lemoine accepte que Mira cultive un jardin en cet endroit et même mieux : il se propose de le financer. Ce n’est pas tant l’intérêt qu’il porte à ces plantations de légumes, c’est plutôt qu’il y voit une bonne couverture pour son propre projet d’une tout autre dimension, mais bien sûr Mira l’ignore.

L’intrigue démarre gentiment en nous montrant les activités d’une bande de jeunes qui jardinent où ils le peuvent. Ils sont anti-capitalistes, idéalistes, avec des idées de partage et d’entraide. Entre eux il y a des discussions animées, parfois des désaccords et des fâcheries. L’arrivée du milliardaire Lemoine va changer radicalement leur quotidien. Il paraît ouvert et sympathique, il est apprécié et il apporte l’argent qui permettrait à l’association d’atteindre une dimension plus importante. Mais cet homme se livre à une autre activité, secrète et illégale, qu’un des membres de Birnam Wood va découvrir. L’intrigue s’accélère alors et le récit vire à la fois au thriller haletant et au roman noir dans une partie finale assez terrifiante.

Les personnages sont complexes. Les filles de Birnam Wood (Mira et sa copine Shelley) passent de l’enthousiasme au doute, elles sont changeantes et pleines de contradictions. Tony Gallo est un militant anti-capitaliste engagé, mais son discours enflammé passe mal auprès des autres membres de l’association. Lui n’est pas sensible au charisme du milliardaire et il est bien déterminé à découvrir ce qu’il cache, mais il n’a pas la puissance et les ressources de son ennemi. Le riche Robert Lemoine a un grand sang-froid et ne se détourne jamais de son objectif, quel que soit le prix à payer pour l’atteindre. À travers ce personnage cynique et manipulateur, l’autrice montre l’appropriation sans scrupules des ressources naturelles par les ultra-riches.

Birnam Wood est un roman étonnant avec une intrigue originale et des personnages solides. Il débute comme une gentille fable écologiste et se termine en un crescendo impitoyable en tragédie dans la plus grande noirceur. C’est un thriller politique dense et captivant.

Extrait :
Non : les millions agités par Lemoine paraîtraient désormais aussi offensants qu’obscènes, une façon de bafouer la mémoire de son mari, un affront envers elle. Elle ne se contenterait pas de revenir sur la vente, ce qui était encore tout à fait en son pouvoir : elle le traînerait très probablement en justice. L’affaire ferait la une des journaux. Ils passeraient des années à faire des allers-retours dans les tribunaux. Ce serait public, ce serait délétère, et ça ferait : un foin d’enfer. Et qu’adviendrait-il pendant ce temps là de la mine de Korowai, des mercenaires qui attendaient ses instructions, de tout leur matériel de traitement, et surtout, de ce filon mère de terres rares ? Non, se dit à nouveau Lemoine, secouant la tête de façon quasi imperceptible, le
menton posé sur les cheveux de Mira, Non : il ne pouvait pas risquer que Jill Darvish découvre la vérité »…, ce qui signifiait que la vérité allait devoir changer.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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La Cage, l’empoisonneuse – Hervé Gagnon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2024  (Hugo Jeunesse)
Genre : Thriller
Personnage principal :
Seamus O’Finnigan, constable

Hervé Gagnon a une formation d’historien et ça paraît dans la plupart de ses romans, aussi bien ses romans policiers qui se passent à la fin du XIXe siècle (j’ai lu avec plaisir tous les Joseph Laflamme) que ses romans plus ésotériques. C’est le premier roman pour la jeunesse que je lis avec une certaine curiosité : d’abord, qu’est-ce qui caractérise un roman pour la jeunesse ? Puis, quelle est la part de la dimension historique dans ce roman ?

C’est plus facile de dire ce que n’est pas ce roman pour la jeunesse : ce n’est pas un roman à l’eau de rose, ni un roman manqué pour adulte. Gagnon ne travaille pas dans la dentelle; son histoire raconte des événements violents; il fait partie de ceux qui pensent qu’il n’est jamais trop tôt pour prendre conscience que la vie n’est pas un jardin de délices. Ou il se souvient simplement que, adolescent, comme plusieurs autres, il avait déjà constaté que, si la vie est un cadeau, ce cadeau est souvent empoisonné. Quant à la dimension historique, l’action se déroule à Montréal de 1851 jusqu’en juillet 1852 au moment où un incendie gigantesque a ravagé le quart de la ville. Gagnon désigne les principaux bâtiments et on voit les personnages se déplacer dans le faubourg Saint-Laurent. Quelques maisons, en bois à cette époque, notamment celles où demeure le constable O’Finnigan, sont décrites en détail.

Le titre La Cage se réfère à la fameuse cage dans laquelle la Corriveau, condamnée à mort et pendue en 1763, a été exposée et laissée à pourrir. Découverte en 1851 dans un cimetière, cette cage a inspiré plusieurs récits fantastiques. Dans le roman de Gagnon, elle pousse aux crimes ceux et celles qui la frôlent. L’auteur s’inscrit dans la suite des Philippe Aubert de Gaspé, Fréchette et Beaulieu, qui ont exploité ce filon.

O’Finnigan lui-même en sera victime après y avoir été enfermé par Eugénie Lachance qu’il poursuit sans relâche après qu’elle l’eût empoisonné et quasiment tué. Cette poursuite est d’ailleurs le thème du roman. Le policier est physiquement très diminué, mais on le charge quand même de protéger un petit garçon dont la mère (la Dubuc) a tué son mari après avoir été contaminée par la cage. Eugénie, alliée à la Dubuc, les retrouvera et, malgré le soutien de quelques collègues policiers, parviendra presque à éliminer définitivement O’Finnigan.

Le roman, bien construit, se lit tout seul. L’intrigue est moins complexe et les personnages moins nombreux que dans un roman pour adulte, mais rien n’est négligé. Gagnon ne cherche pas à dissimuler la violence du monde dans lequel on vit, mais cette violence peut être combattue par la solidarité des amis et par le courage de ceux qui sont pris pour se battre. L’auteur connaît le métier et sait comment maintenir l’intérêt du lecteur : les méchantes sont vraiment méchantes et le bon, de plus en plus affaibli, finira par atteindra son but, « content d’avoir servi à quelque chose ».

Extrait :
La créature qui se dressait devant O’Finnigan n’avait plus grand-chose d’humain. Même sans l’épaisse fumée, elle aurait été méconnaissable. Son visage ravagé n’était plus qu’une plaie ouverte et suintante. Ses lèvres, son nez, ses paupières et ses oreilles avaient été cruellement mutilées par les flammes. Ses cheveux roussis avaient entièrement disparu du crâne à la chair boursouflée et fendue de blessures purulentes (…). De toute évidence, elle n’avait échappé à la mort dans la rue des Commissaires que par quelque miracle ou par une inflexible volonté nourrie par la folie.

Eugénie Lachance se tenait immobile, les jambes écartées, la tête penchée sur le côté, assurément incapable de la redresser en raison de la peau de son cou qui semblait avoir rétréci. Elle le regardait fixement sans battre des paupières et O’Finnigan eut l’impression que, sur ses lèvres déformées par l’enflure, se formait une obscène imitation de sourire (…).
Dégoûté, O’Finnigan résista à l’envie de reculer. Il était incapable d’éprouver la moindre pitié pour cette fille qui avait empoisonné ses propres parents et combien d’autres innocents encore, qui l’avait réduit à l’état de loque et qui l’avait torturé. Au contraire, il espérait qu’elle avait souffert le martyre et qu’elle en souffrirait encore plusieurs fois avant de crever lentement.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Qui après nous vivrez – Hervé Le Corre

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024 – Rivages
Genres : post apocalyptique, anticipation
Personnages principaux :
Marceau et son fils Léo – Nour et sa fille Clara

C’est le chaos. Le point de non-retour climatique a été franchi en 2032. Une pandémie a fait cent millions de morts dans le monde. En ce milieu du XXIe siècle, une coupure définitive de l’électricité a précipité l’effondrement. Dans un paysage de désolation marqué par les incendies, un père et son fils, une mère et sa fille, ont trouvé refuge dans une maison délabrée au milieu des forêts calcinées. Le répit est de courte durée : la maison est attaquée par une bande de pillards. Le père est blessé, la fille enlevée. La mère réussit à ramener sa fille, mais ils doivent fuir, d’autres bandes armées peuvent arriver à tout moment. Dans un monde dévasté où le danger est partout, tous les quatre vont cheminer à destination d’une communauté qui aurait réinstallé un embryon de société, ils ont entendu d’autres réfugiés en parler. C’est un long et périlleux voyage, mais peut-être trouveront-ils là-bas un peu de paix et de sécurité. Peut-être …

Voilà, c’est arrivé ! Ce n’est pas faute d’être prévenus par les scientifiques et les experts du climat, mais les puissants et les riches avaient choisi d’ignorer les alarmes et continué de jouir de leur domination. Dans un monde où la civilisation a disparu, où il n’y a ni lois, ni justice, ni organisation sociale, c’est la loi du plus fort qui s’impose, celle des barbares, des groupes armés, des pillards qui violent et tuent. L’avenir se limite au lendemain, les nuits sont sans sommeil, la peur et l’angoisse permanentes.

Le décor n’est que maisons abandonnées, villages désertés, arbres morts, forêts calcinées, ponts effondrés, routes défoncées. Bref, la dévastation. Quelques photos et des vidéos retrouvées sur de vieux téléphones montrent le monde d’avant qui émerveille toujours. Ça paraît si loin, mais c’était il y a un siècle seulement (l’action se situe vers 2120). Dans cet environnement terrible, l’auteur met en scène un groupe de quatre personnes qui est confronté à des situations difficiles, ils doivent s’adapter, combattre, résister, ils s’aiment aussi et préservent un peu d’humanité. Les femmes occupent un rôle de premier plan, c’est par elles que passent les valeurs de protection et de résistance. Elles sont aussi un peu sorcières, elles pressentent les évènements avant qu’ils arrivent, elles se transmettent ce don de mère en fille.

Le titre du livre est tiré du poème la Ballade des pendus de François Villon :
Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis …
(le présent a été remplacé ici par le futur).

Dans ce roman, qu’on n’espère pas prémonitoire, Hervé Le Corre nous montre ce que serait notre vie après la catastrophe qui s’annonce. C’est un avertissement sur ce qui nous attend si nous continuons à ne rien faire. Lecture éprouvante, mais salutaire.

Extrait :
– Qui nous ? Toute la fin du siècle dernier et au début de celui-ci les alertes ont été données, sonnées, gueulées. Il fallait changer de logique, cesser la fuite en avant de l’avidité, de la rapacité des puissants de ce monde qui saccageaient la planète et les peuples par tous les moyens possibles. Catastrophes climatiques, famines, pandémies, guerres. La misère et la barbarie partout. On voyait chaque jour le monde imploser mais on était trop peu nombreux à se rebeller. Les gens s’imaginaient qu’ils échapperaient au pire. Ils achetaient des climatiseurs, des téléphones neufs, ils prenaient des avions, ils regardaient les guerres sur leurs écrans, soulagés qu’elles se déroulent loin d’eux, pleurnichant de temps à autre sur les malheurs du monde pour mettre à jour leur bonne conscience. Pendant ce temps perdu, les maîtres de ce monde-là conduisaient à pleine vitesse vers le bord de la falaise et nous demandaient à nous, pauvres cons, de retenir le bolide pour l’empêcher de basculer. Ils pensaient peut-être qu’ils parviendraient à sauter en marche et quelques-uns ont dû le faire… À cette heure, il en reste probablement quelques-uns dans des forteresses en Norvège ou en Alaska, va savoir, gardés par leurs milices.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Les sentiers obscurs de Karachi – Olivier Truc

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Métailié)
Genres : Thriller (?), psychologique, géographique
Personnage principal :
Jef Kerral, journaliste

Au sens très large, on pourrait dire que c’est un thriller mais, pour moi, c’est plus un roman psychologique et sociologique. À Karachi, en 2002, un attentat à la bombe tue onze ingénieurs français de la DCN (Direction des constructions navales, depuis 2017 la Naval Group) qui travaillaient à la mise au point d’un sous-marin acheté par le gouvernement du Pakistan; trois Pakistanais ont été tués également; et on compte parmi les blessés quatorze Français et six Pakistanais. L’enquête n’a jamais rien donné, sinon qu’on sait que des pots-de-vin auraient été versés à de hauts fonctionnaires et auraient servi, entre autres, à financer la campagne électorale d’Édouard Balladur.

Quand Jef décide de partir enquêter à Karachi, on pourrait donc penser que ce qui l’intéresse c’est de faire toute la lumière sur cet attentat. De fait, il finira par y jeter quelque lueur. Mais son objectif est plutôt de comprendre ce qui a mis fin à l’amitié entre Marc Dacian, technicien de la DCN et Shaheen Ghazali, ingénieur dans la marine pakistanaise. Il ne parle pas la langue du pays et il ignore les coutumes de même que les relations entre le politique et le religieux; il sera donc aidé par la jolie et méfiante Sara Zafar, lieutenante de vaisseau, interprète dans la marine pakistanaise et fille du docteur Firaq Zafar, qui vit maintenant retiré après avoir été l’ami de Shaheen Ghazali.

Jef décrit surtout la ville de Karachi, ses embouteillages, ses odeurs agressives, ses habitants fermés et soupçonneux. Des attentats sont commis régulièrement et la police et les services de sécurité sont partout présents. Les étrangers sont particulièrement visés et Jef est fouillé pratiquement à chaque sortie de sa chambre, qui est elle aussi passée au crible. Jef et Sara se rapprochent sur le plan émotif même s’ils savent qu’ils n’ont pas d’avenir; mais ils ont en commun leurs relations difficiles avec leur père qu’ils accusent plus ou moins de lâcheté. Jef finira par rencontrer Ghazali et comprendre un peu ce qui s’est passé, la raison probable de l’attentat qui s’est produit vingt ans plus tôt, et les événements complexes qui ont entraîné la quasi-rupture entre Marc et Shaheen.

Ce roman est une sorte d’hommage aux amis Pakistanais de l’auteur, sans lesquels « ce roman n’aurait jamais vu le jour ». Ça ne donne toutefois pas le goût de visiter le Pakistan.

Extrait :
Devrait-il transformer Shaheen en héros de roman ? Au risque de tomber dans le lyrisme, de dénaturer sa vérité, de trahir ? De trahir comme Claude avait trahi Marc, comme Shaheen avait trahi Firaq, comme Nazia avait trahi Sara ? Et lui, Jef Kerral, le chevalier blanc comme le singeait Grégoire, qui avait-il trahi ? Ou qui était-il en train de trahir ?

Karachi

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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L’été d’avant – Lisa Gardner

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 (Before She Disappeared)
Date de publication française :
2024 – Albin Michel
Traduction (américain) :
Cécile Deniard
Genre : Enquête
Personnage principal :
Frankie Elkin qui s’est donné pour mission de retrouver des personnes disparues

Frankie Elkin s’est trouvé une mission dans Mattapan, le quartier noir de Boston. Comme elle doit passer quelque temps dans cet endroit, elle se fait embaucher comme barmaid, elle propose de travailler contre un logement. Frankie est spécialiste des affaires de disparition, la nouvelle mission qu’elle s’est attribuée est de retrouver une jeune fille de quinze ans, d’origine haïtienne, qui s’est volatilisée à la sortie du lycée, il y a onze mois et personne ne l’a revue depuis. La police a enquêté sans résultats. Ce qui complique la tâche de Frankie, c’est que son nouveau terrain d’enquête est un quartier dangereux, surtout pour une femme blanche, il y règne la délinquance et les trafics, mais cela ne la décourage pas.

Dans ce roman, Lisa Gardner met en scène une enquêtrice pas banale. Frankie Elkin s’est spécialisé dans la recherche de personnes disparues qui n’ont pas été retrouvées alors que la police a abandonné les recherches et que les médias ont oublié l’affaire. La plupart des cas concernent des minorités, comme ici à Boston, c’est une fille d’une famille haïtienne qu’elle a choisi de retrouver. Mais ce qui est le plus étonnant c’est que Frankie ne demande rien en échange de ses investigations, elle travaille bénévolement. Elle considère que c’est son devoir de faire cela, elle n’est absolument pas intéressée par l’argent ni par aucune récompense. Quand elle a choisi sa mission, elle va s’installer dans la ville où a eu lieu la disparition, elle y travaille, souvent comme barmaid, car c’est le job le plus facile à trouver, et dans son temps de libre elle enquête. Sans moyens, sans outils technologiques sophistiqués, mais avec sa méthode à elle qui consiste à être la bonne personne qui pose les bonnes questions. Méthode rudimentaire, mais d’une redoutable efficacité puisqu’en neuf ans elle a retrouvé quatorze personnes. Aucune vivante et c’est ce qui la mine. Dans ce dernier cas, elle veut absolument ramener la fille vivante, elle en a besoin. Frankie est un loup solitaire, elle travaille seule. Elle collabore avec la police et la tient informée de ses découvertes, mais elle ne se soumet à aucun ordre, aucune injonction, elle n’en fait qu’à sa tête, ce qui la met parfois dans des situations périlleuses. Autre caractéristique de Frankie: c’est une alcoolique en voie de guérison. Elle est abstinente depuis neuf ans, mais elle est encore soumise à de violentes tentations de boire. Et pour compléter le tableau de cette enquêtrice hors du commun, elle est traumatisée par un évènement de son passé et elle fait des crises d’angoisse. En résumé, Frankie Elkin est un mélange complexe de force, de détermination, de courage et de faiblesses qui la rendent par moment très vulnérable.

L’intrigue est basée sur la personnalité de Frankie Elkin et de son enquête minutieuse où les avancées se font à petits pas, mais de façon inexorable vers le résultat final. À l’occasion, l’autrice nous dépeint le quartier noir défavorisé de Mattapan à Boston.

Ce roman met en scène une drôle d’enquêtrice, très attachante, dans une recherche de disparue passionnante. L’été suivant étant le premier volume d’une nouvelle série, on retrouvera ce personnage singulier dans les tomes suivants.

Extrait :
Je m’appelle Frankie Elkin et je me suis donné pour mission de retrouver des personnes disparues. Quand la police a baissé les bras, que les médias ne s’y sont jamais intéressés, que tout le monde a oublié, c’est là que j’interviens.
Je prends ma valise. Je descends les escaliers.
Et je disparais.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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L’Alerte – Brigitte Alepin

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2024 (Druide)
Genre : Thriller
Personnage principal :
Cécile Larrivée, fiscaliste

Brigitte Alepin est surtout connue au Québec comme fiscaliste : 35 ans d’expérience après une formation à Harvard. Elle a déjà écrit deux ouvrages spécialisés, Ces riches qui ne paient pas d’impôt et La crise fiscale qui vient. Avec L’Alerte, elle passe au thriller.

Nous sommes en octobre 2035 et le Québec est indépendant depuis un an. Au poste de premier ministre se retrouve le millionnaire Éloi Laliberté, qui lutte depuis une trentaine d’années pour la souveraineté du Québec avec son amie Cécile Larrivée qui est devenue sa conseillère financière. Pour attirer les compagnies étrangères (et conserver nos propres compagnies), le Québec est devenu un paradis fiscal : ces compagnies ne payent pas d’impôt. Après un an de ce régime, le budget du Québec est peu reluisant et une réforme s’impose. Laliberté crée une Fondation et éponge les dettes du nouveau pays avec son argent (tout en retirant un crédit d’impôt respectable) et cette Fondation devient propriétaire de tout ce qui regarde la santé et l’éducation. On crée également l’Alliance, qui regrouperait d’autres nouveaux pays (la Casamance au Sénégal, la Catalogne, éventuellement l’Écosse…), où des millionnaires transformeraient aussi leur nouveau pays en paradis fiscaux et créeraient des Fondations pour s’approprier des plus importants leviers économiques et sociaux.

L’exemple donné par le Québec risque de servir ailleurs : pour équilibrer le budget sans supprimer des postes au sein de l’État, sans réduire le salaire des fonctionnaires et sans augmenter les impôts, Laliberté préconise de laisser mourir les grands malades, les personnes très âgées ou atteintes de maladies dégénératives. Ces personnes, en effet, sont maintenues en vie par l’acharnement médical et par la recherche des profits de l’industrie pharmaceutique. Et ce ne serait là qu’une première phase : bientôt finies les allocations pour toutes les sortes de personnes qui ne travaillent pas.

En procédant tranquillement et en faisant disparaître les contestataires éventuels, Laliberté est confiant que la très grande majorité des Québécois(e)s endossera cette nouvelle orientation.

Ce genre de rationalisation ne convient vraiment pas à Cécile. Elle décide donc de fuir le Québec et de révéler, grâce à ses amis journalistes en Grande-Bretagne et en France, le projet Laliberté, c’est-à-dire de sonner l’alerte. Mais ne risque-t-elle pas d’être victime de son zèle ? Et comment se fait-il que le premier ministre soit déjà au courant de sa fuite ? Et qui a enlevé son fils Albert ? Renoncera-t-elle à sonner l’alerte pour récupérer son fils ?

Ce suspense apparaît dans les cinquante dernières pages du roman. Avant, on peut se demander si le père de Cécile, qui a tiré sur le premier ministre, se fera prendre, si Cécile et son mari reprendront leur vie commune, si Cécile se guérira de son alcoolisme et si sa relation avec son fils, qui en a beaucoup souffert, finira par s’améliorer.

L’auteure a su éviter deux défauts : d’abord, une prédication pour ou contre la souveraineté du Québec (Cécile est évidemment pour, mais l’indépendance est déjà faite); puis, un cours de fiscalité qui nous obligerait à lire quelques-uns de la centaine de livres et d’articles qu’elle offre en référence à la fin du livre.

Les réticences qui freinent mon enthousiasme portent sur le personnage principal, Cécile Larrivée : les gens qui n’arrêtent pas de se désoler de toutes les gaffes qu’ils continuent de commettre m’indisposent, et l’alcoolisme n’est pas une excuse valable. Par ailleurs, sa croisade contre ceux qui s’enrichissent aux dépens des autres, bien que juste, est ressassée dans un certain moralisme agaçant et m’a rappelé le slogan des gauchistes d’il y a plus de 50 ans : « Faisons payer les riches ! » Et elle a la larme facile, bien que tout le monde dans son entourage soit beau et gentil. Un véritable thriller s’accommode mal de l’eau de rose.

Extrait :
J’ai déclaré la guerre en lançant cette alerte, le mardi soir du 16 octobre 2035, mais les combats se poursuivront encore pendant des années, aussi longtemps qu’il faudra pour établir la justice fiscale et l’équilibre des pouvoirs et des richesses. À la guerre comme à la guerre. Je suis prête, c’est là mon destin.

Mon mot d’ordre : la vérité avant les mensonges, mes rêves avant la richesse, l’amour avant tout. La peur, je la laisse aux autres.

Le Parlement de Québec

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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Le Clan Snæberg – Eva Björg Ægisdóttir

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021
(Þú sérð mig ekki)
Date de publication française :
2024 – Éditions de La Martinière
Traduction (islandais) :
Jean-Christophe Salaün
Genres : Huis clos, thriller
Personnages principaux :
Membres du clan SnæbergIrma, employée de l’hôtel

Pour rendre hommage à leur patriarche qui aurait eu cent ans, les membres de la famille Snæberg ont décidé de se réunir dans un hôtel de luxe isolé au milieu des champs de lave. La totalité de l’hôtel a été réservée pour eux le week-end. Les Snæberg font partie des gens les plus riches et influents d’Islande. L’entreprise créée par le patriarche est devenue un énorme empire qui emploie des centaines de personnes et possède un chiffre d’affaires annuel qui se compte en milliards de couronnes. Quand tous les membres de la famille sont réunis, la fête peut commencer. Elle est copieusement arrosée. L’alcool délie les langues et désinhibe les comportements révélant la nature des gens, sous l’œil très intéressé d’Irma, l’employée de l’hôtel. Alors qu’à l’extérieur le blizzard se lève, à l’intérieur, les incidents se multiplient et les dissensions se font jour. La fête tourne aux révélations embarrassantes et aux règlements de compte.

Ce livre est un roman choral à cinq voix : – celles de trois des membres du clan Snæberg – celle d’Irma, l’employée de l’hôtel et celle d’un policier, car on a retrouvé un cadavre au pied d’une falaise. C’est par les yeux et les voix de ces cinq personnages que nous découvrons l’ensemble du clan Snæberg, ils sont vingt-quatre en tout.

L’intrigue est judicieusement construite de façon que la tension monte progressivement. Au départ les Snæberg sont présentés comme des gens riches et épanouis à qui tout réussit. Puis, lentement, à l’intérieur de chaque famille, de chaque couple, des détails révèlent des malaises : – Petra, architecte d’intérieur à succès, se ronge les ongles jusqu’au sang – Lea, adolescente de 16 ans, fille de Petra, est si seule que son seul véritable ami est un garçon qu’elle n’a jamais vu, rencontré sur les réseaux sociaux et qui vit en Suède – Tryggvi, menuisier, seul d’origine modeste, subit le mépris silencieux des autres – certains luttent contre leur addiction alors que d’autres s’y abandonnent totalement … Bref, l’image de familles fortunées et heureuses s’écorne au fil du récit pour laisser apparaître des frustrations, des déceptions, des rancunes que l’on noie dans l’alcool, les drogues ou les médicaments. Et surtout ce que met en évidence l’autrice, c’est l’égoïsme et l’égocentrisme de ces gens riches. La seule qui semble vivre bien cette réunion familiale est Irma, l’employée de l’hôtel, pourtant elle a énormément de travail mais elle semble fascinée par cette famille.

Le Clan Snæberg un huis clos classique mais intéressant dans lequel l’autrice ménage une montée en tension progressive et un bon suspense. Dans le même genre et avec un thème semblable on peut lire Le silence des noyées de Gabriel Katz.

Extrait :
S’appuyant au dossier de sa chaise, Irma garda le silence un instant. Puis :

– La famille est différente de ce à quoi je m’attendais, beaucoup plus dysfonctionnelle. En les observant tout le week-end, je me suis rendu compte à quel point certains d’entre eux sont brisés. Je savais tout de Lea, mais j’ai été surprise de voir le nombre de moutons noirs qu’abrite cette famille. De voir à quel point ils sont malheureux.
Et ils sont tous tellement égocentriques qu’ils ne m’ont jamais remarquée, ne m’ont jamais vue, alors que j’étais témoin de tout ce qui se passait entre eux. J’ai entendu ce qui est arrivé dans la chambre de Maja et Viktor. J’ai trouvé le vase et le débardeur couvert de sang sous leur lit.

C’est un établissement flambant neuf, construit au cœur d’une étendue de lave au pied du glacier Snæfellsjökull

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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La 20e victime – James Patterson (et Maxine Paetro)

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (20th Victim)
Date de publication française :
2023 (Lattès)
Traduction (américain) :
Carole Delporte
Genre : Enquête
Personnage principal :
Lindsay Boxer, San Francisco Police Department (SFPD)

Patterson a déjà écrit une cinquantaine de romans grâce à une méthode qu’il ne cache pas : il est entouré d’une vingtaine de scribes auxquels il confie des idées générales et des scénarios qui finissent en romans qu’il endosse. Méthode peut-être pas très noble mais dont le seul but est de divertir le lecteur. Comme il aurait vendu plus de 300 millions de livres, ça a l’air de marcher. Voyons ce que ça donne dans ce cas-ci.

La sergente Lindsay Boxer[1] mène l’enquête sur une série d’assassinats qui frappent simultanément les villes de Los Angeles, Chicago et San Francisco. Son mari, Joe Molinari, directeur adjoint de la police, est engagé par son vieil ami David Channing, lourdement handicapé, qui tient un vignoble dans la Napa Valley, et qui soupçonne le cardiologue de son père de l’avoir tué. Leur amie, la procureure Yuki Castellano, épouse du chef de police Jackson Brady, poursuit, pendant ce temps, le jeune Clay Warren impliqué dans la mort d’un policier. Lindsay est troublée à cause du cancer du sein qu’a contracté son amie la légiste Claire. Et elle se dispute avec son amie Cindy qui est journaliste au San Francisco Chronicle. Cindy est elle-même accusée de harcèlement sexuel par le jeune journaliste Jeb McGowen. On me permettra de passer sous silence certaines intrigues secondaires.

Le nombre de personnages est ahurissant et le lecteur devra prendre des notes. Trop nombreux d’ailleurs pour être bien définis. La multiplication des chapitres courts ajoute à la confusion, d’autant plus qu’on ne sait pas toujours qui parle : parfois le narrateur est extérieur, parfois c’est Lindsay, parfois c’est Cindy.

Les initiatives de Lindsay n’ont pas grand sens dans le contexte : « former une équipe au  tirs (sic) de snipers dans les différentes villes » ! Et le principal suspect est identifié par le hasard d’une photographie prise par quelqu’un qui promenait ses chiens : à l’arrière-plan, on distingue une ombre dans une automobile. Et ce suspect, supposément intelligent, assiste inutilement à l’enterrement d’une de ses victimes et se cache stupidement chez un copain près de chez lui, au lieu de foutre le camp.

Mais tout cela se termine dans la joie. Après tout, le supposé méchant assassinait des trafiquants de drogues; Claire se fait enlever la partie cancéreuse de son poumon; le jeune Warren se retrouve protégé par la police; Joe et Dave trouvent l’assassin de son père; Cindy est disculpée et se réconcilie avec Lindsay; et Lindsay se retrouve au lit avec Joe comme lorsqu’on avait 15 ans.

En fait, je ne dévoile pas de grands secrets : on lit Patterson pour rêver en couleurs.

[1] On ne se formalisera pas trop qu’un être humain porte un nom de chien : le chien de Lindsay s’appelle Martha !

Extrait :
─ S’il-te-plaît, emmène-moi au lit, murmurai-je.
Il me souleva comme une plume et m’emporta jusqu’à notre lit king size. Il me déposa avec précaution et se déshabilla (…) Il voulait me faire l’amour tendrement, mais je n’étais pas dans cet état d’esprit. Toujours sous l’emprise de l’adrénaline. Je sentais encore la brûlure du coup de poing sur mon visage (…) J’étais furieuse et je n’arrivais pas à me calmer.
─ J’ai besoin …
─ Dis-moi.
─ J’ai besoin de résister.
Il plaqua mes poignets au matelas de ses mains fermes et je le laissai me dominer. Puis je me libérai et je le retournai sur le dos. Il me donna ce que je voulais et plus encore, et je lui donnai autant en retour. Faire l’amour avec mon mari fut satisfaisant, purificateur, profond – parce que je l’aimais et lui faisais entièrement confiance.

Niveau de satisfaction :
2.9 out of 5 stars (2,9 / 5)

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