La Bête en cage – Nicolas Leclerc

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 (Éditions du Seuil)
Genres : Thriller, roman noir
Personnages principaux : Chloé, jeune toxicomane – Samuel, éleveur de vaches laitières du Jura

Samuel, éleveur de vaches laitières dans le Jura, s’occupe seul de la ferme qu’il a héritée de ses parents et de ses 56 bêtes. Les temps sont durs. Pour améliorer sa situation financière, il a accepté l’arrangement que lui a proposé son oncle Claude, entrepreneur et conseilleur municipal. Celui-ci et son fils Simon font passer de la drogue de la Suisse vers la France. Ils travaillent pour un groupe kosovar. Samuel cache la drogue dans la grange de sa ferme en attendant la distribution. Mais un jour la livraison n’arrive pas et on retrouve Simon, mort au volant de sa voiture, au fond d’un ravin. La cargaison de drogue a disparu. C’est le drame : outre la mort du fils de Claude, il y a la menace des mafieux kosovars qui ne sont pas des gens à accepter sans broncher la perte de plus de 100 kilos de cocaïne. Il faut absolument retrouver le(s) auteur(s) du vol et récupérer la drogue avant que les Kosovars ne s’en mêlent. Chloé, fille de la maîtresse de Samuel, qu’il considère comme sa belle-fille, est une toxicomane qui a ses entrées dans les réseaux. C’est par elle que Samuel et Claude vont essayer de remonter la piste de la came disparue. Les événements vont se précipiter et échapper au contrôle de tous.

On pourrait d’abord croire qu’il s’agit d’une énième histoire de commerce de drogue comme on en a souvent lu ou vu au cinéma. Mais ce n’est pas du tout ça. Ici la drogue c’est ce qui permet à la jeune Chloé, en tant que consommatrice, de se supporter : d’accepter son visage ravagé par les brûlures causées par un incendie. Pour d’autres, c’est l’opportunité, la dernière peut-être, de changer de vie. Avec les 3 à 6 millions d’euros que représente la vente de plus de 100 kilos de cocaïne, on peut vraiment s’offrir un nouveau départ. Sortir du chômage ou des boulots éreintants qui exigent beaucoup de temps pour rapporter peu, vivre le grand amour, laisser cette vallée froide, partir au soleil, ailleurs. Tout recommencer. Mais la drogue c’est aussi des affaires, illégales mais juteuses, pour des gens impitoyables et dangereux lorsque leur marché est menacé. Pour toutes ces raisons, nombreux seront ceux qui vont chercher à s’approprier les sacs de cocaïne. Certains y laisseront leur vie.

Le cadre n’est pas celui de la ville, habituel dans les histoires de trafic de drogue. Ici c’est le milieu rural et les petites bourgades du Jura. Dans cet environnement singulier, l’auteur montre aussi les difficultés sociales. L’argent facile permettrait de réaliser des rêves que l’on a été contraint d’abandonner. Comme dans tous les bons romans noirs, il y a dans ce livre une description de la société et de ses problèmes.

Le déroulé de l’histoire ne comporte aucun temps mort. Les péripéties s’enchaînent impeccablement. Le lecteur est complètement happé par les nombreux rebondissements. C’est une intrigue finement ciselée.

« Stupéfiant » est le mot inscrit sur le bandeau rouge qui orne le livre. Je ne sais pas si l’éditeur a voulu faire de l’humour en jouant sur le double sens du mot stupéfiant : drogue quand c’est un nom, ou cause d’une surprise considérable quand c’est un adjectif. Les deux sens s’appliquent à ce roman qui est à la fois une histoire de trafic de stupéfiants et aussi une bonne surprise en ce qui concerne sa qualité.

Une belle écriture, un rythme digne des meilleures productions américaines et des personnages crédibles sont les composantes de ce beau polar. Une réussite !

Extrait :
Les chiens se remettent sur pattes face à lui en grondant, forment un cercle autour de Chloé et de Samuel. Il regarde le corps en charpie qui gît devant lui, puis Chloé et sa garde rapprochée, lui offre un sourire las et résigné.
– Tu as cramé toute la came ?
Elle confirme. Il hoche la tête.
– Tout ça pour ça…
– Tout ça parce que tu l’as bien voulu.
– Changer de vie, ça demande des sacrifices.
– Et ta vie, elle te semble comment maintenant, Thierry ?
Il charge une balle dans la chambre du pistolet. Un des chiens lui aboie aussitôt dessus. Chloé passe la main dans son pelage. Elle calme la meute.
– Fais ce que t’as à faire. Je suis déjà morte.
Thierry la met en joue. Yeux dans les yeux.
– Je voulais récupérer mes filles. C’est la seule chose qui comptait.
Chloé ferme les paupières, serrant la main froide de Samuel dans la sienne.
Une minute passe.
Les flocons de neige viennent se mêler à ses larmes gelées.
Les chiens se couchent.
Un moteur ronronne.
Elle ouvre les yeux pour voir la berline noire de Kosta Zajini remonter la pente et rejoindre la nationale, bifurquer en direction du col de Hautecombe.
Là où tout a commencé.

Cent cinq kilos de cocaïne pure. Envolés, comme par magie. Ça te parle ?

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

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Le parme convient à Laviolette – Pierre Magnan

Par Raymond Pédoussaut ou Michel Dufour

Date de publication originale : 2000 (Denoël, Folio policier)
Genre : Enquête
Personnage principal :
Commissaire Laviolette

J’avais beaucoup aimé Le secret des Andrônes (1979).

Quand Magnan a écrit Le parme convient à Laviolette (2000), il devait penser que c’était son dernier Laviolette1. Le commissaire et l’écrivain approchent alors de leur quatre-vingtième année. La vie n’a pas épargné Laviolette et il se remet très difficilement de la perte d’un amour qui a duré quatorze ans, ce qui n’est pas rien quand ça nous arrive à 60 ans. Et quand ça arrive à un grand solitaire silencieux, qui n’a jamais voulu trop s’attacher, surtout intéressé à lui-même et un peu à son jeune ami le juge Chabrand, qui vit maintenant en Guyane depuis quinze ans. Retiré seul dans sa tanière de Piégut, Laviolette ne se préoccupe plus que de sa douleur dans laquelle il se morfond : « Elle ne l’avait pas laissé tomber. Elle l’avait déposé le long de la vie que désormais il regardait passer ».

Se produisent dans sa région des meurtres étranges : dans le col des Garcinets, un tueur de cochons dérape à bicyclette et s’embroche sur son fusil à affûter les couteaux; un an plus tard, à Puimoisson, un autre tueur de cochons est attaqué par un essaim d’abeilles, piqué à mort. Ces deux morts pourraient passer pour des accidents, si quelqu’un n’avait pas épinglé sur leur vêtement une sorte de message, le nom du mort suivi d’un autre nom.

Or, le juge Chabrand est revenu de Guyane; il apprend la situation misérable de son vieil ami, le commissaire. Après le premier meurtre, il entreprend de distraire Laviolette en lui racontant, mine de rien, l’étrange mystère du meurtre sur lequel bute toute la police du coin. Asticoté par l’étrangeté de l’affaire et par le défi à son habileté, surtout après le deuxième meurtre, Laviolette surmonte momentanément sa passivité, se déplace lentement, n’est pas impressionné par un fusil que l’on braque sur lui : son désir de mourir le rend sinon invulnérable, du moins capable de braver la mort sans broncher. Il finira par comprendre le motif de ces assassinats et identifier leur auteur, mais la déprime reviendra et aura raison de lui.

Pas très drôle ce Laviolette ! On dirait que Magnan ne l’aime plus et qu’il veut en finir avec lui. Ça n’empêche pas de superbes descriptions des paysages de Haute Provence dans un langage recherché. Ici aussi, la présence de Giono se fait sentir. Magnan en profite aussi pour revenir sur d’anciennes enquêtes de Laviolette, d’anciens personnages, avec une nostalgie certaine. Mais, contrastant cruellement avec les soleils de Provence, l’univers de Laviolette est teinté d’un gris-bleu qui tire vers le noir. Oui, le parme convient à Laviolette.

1 En fait, dix ans plus tard, il écrira Élégie pour Laviolette (2010), qui est vraiment le dernier.

Extrait :
« Tu as eu le meilleur de moi-même et pour le reste c’est mon jardin secret ». Cette phrase qu’elle n’avait prononcée qu’une seule fois était inoubliable à Laviolette. Elle le faisait rentrer sous terre, elle l’accablait d’humilité, elle le forçait à l’attitude qu’il détestait le plus, celle qu’il n’aurait jamais cru un jour devoir subir : la pitié pour soi-même.
Soudain, au coin de la rue des Lices, il crut entendre le pas alerte de Lemda descendant des remparts et qui peut-être allait surgir de la pénombre. Il se rua vers la voiture, claqua la porte, enfonça son chapeau et demeura coi tout tremblant. Le pas se rapprochait. Une silhouette se détacha sous le réverbère dans la nuit qui s’affirmait. Ce n’était pas Lemda. Il en éprouva autant de déception que de soulagement.

Piégut

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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On a perdu le MH 370 – Jean-Louis Baroux

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – L’Archipel
Genres : Thriller, suspense
Personnages principaux : Abdul Ahmid Rahman, commandant de bord du MH 370 – Gilbert Drincourt, enquêteur indépendant

Gilbert Drincourt, ancien de la DGSE et patron de sa propre société : la GDI (Gilbert Drincourt Investigations) est sollicité par les dirigeants de Marsh & McLennan Companies, la plus grande compagnie d’assurance du monde. Cette compagnie assurait le MH 370 qui a disparu le 8 mars 2014 et avec lui ses 227 passagers et 12 membres d’équipage. Les indemnités à verser seront considérables. Elles pourraient être réduites si la preuve d’une faute de la part de la compagnie ou des pouvoirs publics de Malaisie pouvait être présentée. La mission de Drincourt sera donc de tirer au clair les circonstances de la disparition du MH 370.
Avant cela, d
ans les Émirats arabes unis, une grande rivalité opposait deux compagnies aériennes : l’ADA (Abu Dhabi Airways), et Orient Airways de Dubaï. La stratégie de l’ADA pour rattraper sa rivale est de racheter d’autres transporteurs, dont l’East Malaysian Airlines (EMA), propriétaire du Boeing 777 qui réalisera le vol MH 370 entre Kuala Lumpur et Pékin. Mais le patron de l’Orient Airways ne voit pas d’un bon œil ce rachat. Il profite de la situation délicate dans laquelle s’est mis Abdul Ahmid Rahman, le président du syndicat des pilotes de l’EMA, pour tenter de faire capoter la transaction. Abdul Ahmid Rahman, futur commandant de bord du MH 370, est un pilote expérimenté, mais il souffre d’une faiblesse qu’il cache soigneusement : son addiction au jeu de poker. Tous ces éléments vont se combiner pour former la tragédie du MH 370.

Cette affaire a fait couler beaucoup d’encre et a donné lieu aux supputations les plus folles. En effet, comment expliquer en ces temps où la technologie permet une surveillance permanente du ciel et de la terre qu’un engin de plus de près de 200 tonnes et de 65 mètres de long se soit purement et simplement évaporé dans le ciel une nuit de mars 2014? Dans ce roman Jean-Louis Baroux, spécialiste de l’aviation, imagine une explication. Plus précisément il développe l’hypothèse selon laquelle tout tournerait autour du commandant de bord et de sa dépendance au jeu. Il met aussi en scène un enquêteur français très efficace que ce soit dans les investigations, les négociations et même le combat. Dommage que dans la vie réelle on n’ait pas trouvé ce genre de super-enquêteur pour sortir cette affaire de l’opacité dans laquelle elle reste engluée.

Le livre se lit comme un roman d’espionnage : il y a des intérêts colossaux en jeu, beaucoup d’argent, du suspense, de l’action. Si on considère ce livre comme une œuvre purement imaginaire, c’est un bon roman dans son genre. Mais si on n’oublie pas que ce n’est pas totalement une fiction, qu’une bonne partie de l’histoire est bâtie sur des événements réels, alors l’appréciation change complètement.

Dans ce genre d’exercice consistant à imaginer un autre dénouement à des faits s’étant réellement passés, c’est la solidité du scénario proposé et la richesse de l’imagination de l’auteur qui comptent, plus que la qualité littéraire. Dans ce sens, je trouve que l’intrigue manque singulièrement d’audace. Faire du commandant de bord le seul et unique responsable de la disparition de l’avion, c’est quand même jouer petits bras. Puisqu’il s’agit d’une fiction, l’auteur aurait pu travailler sur une hypothèse plus ambitieuse que celle mise toujours en avant dans les cas douteux : l’erreur, la défaillance ou la malveillance d’un seul homme. Lui coller tout sur le dos permet de dédouaner à bon compte les autorités civiles et militaires. C’est commode, surtout quand l’homme est mort ou disparu. Cela évite d’aller fouiller d’autres endroits protégés de la curiosité publique. Des hypothèses telles que : – le détournement – la bavure militaire – l’action des services secrets … auraient donné au roman l’ampleur qui lui manque. N’invoquer que la responsabilité du pilote est la solution de facilité. L’homme était en vérité un professionnel irréprochable, un homme passionné par son métier et un éducateur apprécié. Il ne méritait probablement pas d’être présenté comme il l’est dans ce livre. Par ailleurs, les familles des victimes ne se satisfont pas, pour la plupart, des versions officielles qu’on leur a servies. À ce sujet, je signale l’enquête de la journaliste Florence de Changy qui met l’accent sur les incohérences des versions officielles : Le vol MH370 n’a pas disparu. Quelles que soient les différentes hypothèses, la disparition du MH 370 reste à ce jour le plus grand mystère de l’histoire de l’aviation.

À mon humble avis, ce n’est pas ce roman qui offre une réponse crédible, contrairement à ce qu’affirme la vidéo de présentation du livre (voir ci-dessous). Pour qu’on puisse dire « pourquoi pas » il faudrait que la partie imaginée soit solide et étayée sur des faits réels. Ce qui n’est absolument pas le cas ici, si le pilote avait été addict au jeu cela ce serait su et je trouve même gênant de le présenter ainsi. Je conseille à ceux qui seraient curieux d’en savoir un peu plus, de voir cette vidéo intéressante qui fait le point : Vol MH 370 – Fin des recherches, le mystère demeure.

Extrait :
— C’est insupportable ! protesta Tunku Razak. On n’a vraiment aucune idée de ce qui est arrivé à ce vol ?
— Nous ne savons absolument pas où l’avion peut bien être, répondit Omar Mueheim, le responsable du contrôle aérien malaisien.
— Et on explique ça comment ?
— Notre couverture radar est incomplète. La position des appareils est déterminée par calcul en fonction de la vitesse programmée et du niveau de vol. Nous manquons de radars. Nous sommes très loin du maillage européen ou américain.
— Alors toutes les hypothèses sont permises, soupira Tunku Razak.
— La disparition volontaire est possible. L’attentat aussi. Ou le gros incident technique qui fait que l’appareil s’abîme en mer. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’est pas tombé au sol.
— Et s’il était allé se poser quelque part ? Dans un aéroport éloigné…
— Tout est possible, évidemment. Mais un Boeing 777, ça ne se pose pas n’importe où. Il faut une piste longue et en bon état. Donc un aéroport identifié. On aurait été informés…
— Alors nous sommes en plein brouillard, conclut Tunku Razak. Et les gens qui attendent leurs familles ? Qu’est-ce qu’on va leur dire ?

Présentation du livre

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

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Le brasier de Tooley Street – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019
(One Fatal Flaw)

Date de publication française : 2020
(Éd. 10/18)

Traduction : Florence Bertrand
Genres : Enquête, thriller, juridique
Personnages principaux : Daniel Pitt, avocat, et Miriam fford Croft, chimiste

Alors que la famille de Brunetti est au centre des romans de Donna Leon, c’est la famille de Thomas Pitt qui anime la longue série d’Anne Perry (une autre étant consacrée au détective William Monk). J’ai rencontré Pitt quand il n’avait pas encore épousé Charlotte (1880). Maintenant, en 1910, sir Thomas dirige toujours la Special Branch, alors que c’est son fils Daniel, âgé de 25 ans et récemment diplômé de Cambridge, qui est devenu le personnage principal, et qui fait ses premiers pas chez fford Croft et Gibson, un des cabinets d’avocats les plus réputés de Londres.

Violent incendie dans les entrepôts qui longent la Tamise : un cadavre est découvert, le crâne enfoncé; Robert Adwell qui aurait été son complice est arrêté et sa fiancée (Jessie Beale) demande à Daniel de le défendre. Ému, Daniel accepte sans réfléchir. Émotionnellement vulnérable, Daniel ne se rend pas toujours compte qu’il appartient à une équipe. La fille de son patron, Miriam fford Croft, formée et cantonnée aux analyses chimiques parce qu’on n’accepte pas encore, en Angleterre, qu’une femme poursuive des études en médecine, accepte de lui donner un coup de main. Elle invite à témoigner son ancien professeur, Sir Barnabas Saltram, expert renommé en médecine légale, aussi compétent qu’arrogant et opportuniste. Il fait valoir le même argument qu’il y a vingt ans, au procès de Sir Roger Daventry soupçonné d’avoir tué sa femme, à savoir que l’éclatement violent d’un incendie est suffisant pour briser certains os du crâne. Avec la même conséquence: une arme n’est pas nécessairement impliquée dans la mort de la victime. Et le même résultat : Daventry est disculpé, de même qu’Adwell. Mais, dans le premier cas, celui qui avait allumé l’incendie (James Leigh) est accusé de meurtre, alors qu’Adwell, qui n’avait jamais admis avoir déclenché l’incendie, est remis en liberté.

Peu de temps après, Adwell meurt de la même façon dans un incendie du même genre. Jessie Beale est accusée et demande à Daniel de la défendre, en même temps qu’elle admet pratiquement avoir commis les deux meurtres. D’où le dilemme : obligé moralement de la défendre, Daniel ne peut tout de même pas l’innocenter. Et, forcé de faire comparaître Saltram, qui utilisera le même argument pour innocenter Jessie, comment s’en sortira-t-il ? Peu après, alors qu’on croit que tout est réglé, l’épouse de James Leigh demande à Daniel de revenir sur le procès de Daventry pour démontrer que ce n’était pas si clair que Daventry n’avait pas tué son épouse et, donc, que son mari, accusé du meurtre et pendu, n’avait pas été nécessairement responsable de cette mort. Son but est d’éviter à son fils et à elle-même le harcèlement et le mépris dont ils sont continuellement l’objet. Dans quel guêpier Daniel acceptera-t-il de se lancer ?

C’est un peu long (parce que répétitif), mais les personnages sont intéressants (une des grandes qualités de Perry) et l’intrigue n’est pas délaissée au profit de considérations morales ou sociologiques. Pourtant, ça parle beaucoup, mais les personnages se définissent justement par leurs paroles, leur philosophie, leur manière d’exprimer leurs émotions, sans s’y complaire, sauf dans le cas de Daniel qui fait souvent penser à un boy scout en détresse. Mais il est encore jeune. Et sa vulnérabilité permet de mettre en valeur son acolyte Kitteridge, ici malheureusement terrassé par une mauvaise grippe, et surtout la jolie et compétente Miriam fford Croft, un peu plus âgée que Daniel, qui a justement besoin d’une mère. Les problèmes sont toujours bien posés, complexes, et leurs solutions audacieuses et satisfaisantes. C’est aussi avec plaisir qu’on revoit Thomas et Charlotte, qui apparaissent surtout comme des parents.

Bref, Anne Perry a encore beaucoup de souffle et n’a rien perdu de son ingéniosité.

Extrait :
– Personne d’autre ne va se battre pour Leigh, n’est-ce pas ? dit-il. Si je me détourne maintenant, je ne pourrai plus jamais marcher la tête haute. Si vous devez me congédier…
Sa voix tremblait.
– … eh bien, faites-le. J’ai donné ma parole à Mrs Leigh.
– Êtes-vous en train de m’offrir une porte de sortie dans la dignité ? demanda Marcus. Ou de m’insulter ?
– Comment ? s’écria Daniel, un instant dérouté.
– Oh ! allez-y donc, espèce de jeune idiot ! s’énerva Marcus. Quand vous aurez rassemblé toutes les pièces, montrez-moi votre dossier et je le soumettrai. Mais laissez Miriam en dehors de tout ça. Elle est bien assez capable de se mettre dans le pétrin toute seule.
– Oui… monsieur.
Daniel était bouleversé, reconnaissant, soulagé et terrifié.
– J’ai une chance qu’elle m’écoute, à votre avis ?
Marcus passa une main dans ses cheveux.
– Pas la moindre, mon garçon, mais essayez quand même.
– Bien, monsieur.
– Qu’est-ce que vous attendez ? Mettez-vous au travail !
– Oui, monsieur !

Brasier sur Tooley Street

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Le Sanctuaire – Laurine Roux

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions du Sonneur
Genres : Roman noir, fantastique
Personnage principal :
Gemma, jeune adolescente

Il y a eu une pandémie et quand le virus a muté, il y a eu beaucoup de morts. Une famille a survécu, elle vit en pleine montagne dans une cabane isolée. Il y a le père, la mère et leurs deux filles. Le périmètre autour de la cabane est le Sanctuaire, zone de sécurité dont il ne faut pas sortir. Seul, le père peut s’éloigner pour rapporter ce qui est nécessaire à leur survie. La femme et les filles restent confinées dans cet espace. À proximité se trouve une mine abandonnée où un homme avait été emmuré vivant lors d’un effondrement. Les oiseaux sont un danger, ils ont amené le virus mortel. Ils sont tués dès qu’ils sont à bonne distance et le père les brûle au lance-flammes. Mais un jour, en essayant de retrouver un aigle qu’elle a blessé avec son arc, Gemma, la plus jeune des filles, va apercevoir quelque chose de stupéfiant pour elle. Cela va attiser sa curiosité. Mais chercher à en savoir davantage c’est prendre beaucoup de risques.

Quatre personnes d’une même famille vivent recluses, mais toutes ne vivent pas cette situation de la même façon. La benjamine, Gemma, est la narratrice. Elle est née dans le Sanctuaire, elle n’a pas connu le monde d’avant la catastrophe. C’est une sauvageonne parfaitement adaptée à ce monde restreint. C’est une chasseresse efficace. Elle ne se posait pas de questions avant une découverte qui va remettre en question ses connaissances, ce que son père lui a appris. La sœur aînée, June, a connu le monde d’avant. Elle allait à l’école, à des anniversaires, avait des amis, un papi, une mamie, des oncles et des tantes, des jouets. Elle était insouciante. Tout ce qui a été balayé en quelques jours lui manque beaucoup. Elle est frustrée. La mère est nostalgique du passé. Elle ressasse ses souvenirs : le théâtre, le cinéma, le restaurant chinois, les cathédrales et tous les petits plaisirs de la vie d’avant. Elle s’étiole, tout entière vouée à son mari. Le père au contraire s’épanouit : il bâtit, invente, construit. Il est plus robuste et plus fort qu’il ne l’a jamais été. Ici, il a façonné un monde à sa mesure. Le Sanctuaire est son chef-d’œuvre. La pandémie a permis à ce misanthrope de construire un environnement idéal pour lui sans tenir compte des souhaits de sa famille. Mais ce monde, construit sur un mensonge, va s’écrouler quand la curiosité des filles va les pousser à transgresser les consignes paternelles et s’émanciper en se libérant des interdits imposés par ce père jusqu’ici respecté et admiré.

Bien qu’il soit question dans ce livre de pandémie et de catastrophe mondiale, ce n’est pas vraiment un roman post-apocalyptique. La grippe aviaire qui a décimé la population ne sert que de prétexte pour installer l’environnement fermé mis en place par un père possessif. Un paradis pour lui, une prison pour les autres. L’histoire a un côté fantastique par le lien qui unit un vieux fou aux oiseaux : il est capable de leur parler et il comprend leur langage. Il y a aussi l’étrange complicité d’un aigle avec Gemma.

Le Sanctuaire est court, mais dense et prenant, servi par une écriture limpide. Un excellent roman d’une écrivaine à suivre.

Extrait :
Au contraire, le Sanctuaire galvanise Papa. Il bâtit, invente, construit, récupère. Chaque jour Maman s’étonne ; elle ne l’a jamais connu aussi robuste. Selon elle, Papa a toujours évité le contact avec les autres. Il se moquait bien de vendre ses sculptures dans les galeries les plus réputées, se payait la tête de Kronauer ou Mevlido – des agents wahou, selon Maman. Eux le courtisaient jusque chez lui, dans sa maison en bord de mer. Il les recevait en caleçon, sur le pas de la porte, et les écoutait d’une oreille en buvant une canette. Aucune de leurs propositions n’était jamais assez intéressante. Seule Maman, de temps à autre, parvenait à lui faire signer un contrat. Elle le tirait par la manche pour qu’il se rende au vernissage. Parfois, il y allait pieds nus. Le petit monde de l’art adorait ça. Des putain de lèche-culs, déclarait Papa. Il était devenu leur coqueluche. Lui aurait préféré passer son temps dans la forêt, à chercher les bonnes essences, à quêter le nœud de tel arbre, la forme de telle branche, à éprouver combien il était dépassé par les prodiges de la nature – coquette lingerie d’une sauterelle aux ailes bleues, sautoir de rosée à la gorge d’un tronc. Et il retournait dans son atelier, le front rendu humble par tant de beauté, où il bataillait sans relâche avec le fer et le bois pour retrouver l’énergie sauvage et raffinée d’une libellule sur une feuille qui ploie.
Ici, Papa a façonné un monde à sa mesure.
Le Sanctuaire est son chef-d’œuvre.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Quand un fils nous est donné – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Unto us a son is given)
Date de publication française : 2020 (Calmann-Lévy)
Traduction : Gabriella Zimmermann
Genre : Enquête
Personnages principaux :
commissaire Brunetti, Venise

J’ai lu la trentaine de romans de Donna Leon depuis 1997, même si je me suis souvent juré d’arrêter ça; depuis une dizaine d’années, l’enquête policière comme telle n’est pas son fort. C’est devenu une sorte de prétexte pour développer une critique sociale des travers italiens, probablement mondiaux aussi, qui le méritent bien : la corruption politique, la pollution, le sort fait aux immigrés, le pouvoir parallèle de l’armée, la subordination des femmes, la consommation de drogues par les jeunes, l’insuffisance des services hospitaliers… Ces romans ne sont certes pas mauvais en soi mais, quand on s’attend à lire un roman policier, ça déçoit un peu. Par contre, le personnage de Brunetti; l’attrait que sa famille exerce sur le lecteur, une famille dont on rêve : une épouse aimante et autonome, un gars tranquille qui suit les traces de son père, une fille qui met tout son cœur à défendre les causes difficiles; le couple qu’il forme avec Paola : respect, compréhension, entraide; les amis du commissaire au bureau, au café; tous ces facteurs génèrent une atmosphère qu’il fait bon de retrouver, un ilot de fraîcheur dans ce monde détraqué auquel il résiste avec sérénité. Finalement, on lit un peu les enquêtes de Brunetti comme la saga des Rougon-Macquart de Zola, des Hommes de bonne volonté de Romains ou des Thibault de Roger Martin du Gard.

Avec ce dernier roman, on fréquente le monde des aînés de la grande bourgeoisie italienne de la fin du XXe siècle. Le comte Falier, Orazio, le beau-père de Brunetti (qui approche la cinquantaine), demande au commissaire de se renseigner sur un jeune homme d’une quarantaine d’années qui serait prochainement adopté par Gonzalo Rodriguez de Tejeda, le vieil et très bon ami du comte, et parrain de Paola. Or, Gonzalo est riche, spécialiste en art visuel (dont il possède quelques chefs-d’œuvre), sans enfant, et aurait eu une liaison avec cet homme qu’il veut adopter, Attilio Circetti, marquis de Torrebardo, qui deviendrait ainsi son seul héritier. Selon la législation italienne, le fils unique hérite de tout, alors que, si Gonzalo l’épousait, Attilio n’aurait droit qu’à la moitié de ses avoirs. Gonzalo a des frères et sœurs qui lui déconseillent cette adoption, de même que plusieurs de ses amis, mais il ne veut rien entendre, quitte à se brouiller avec tout son entourage, y compris le comte.

Brunetti n’aime pas se mêler des affaires de famille, mais il ne peut refuser ce service à son beau-père. Pour faire diversion, son patron, le vice-questeur Patta, lui demande des informations sur ses voisins, dont le jeune fils ne cesse d’insulter son épouse. Ce double travail d’enquête se retrouve entre les mains de la charmante et brillante Elettra. Patta recevra son rapport et on n’en entendra plus parler. D’autre part, en visite en Espagne chez sa sœur, Gonzalo meurt brusquement d’une crise cardiaque. Brunetti avait appris entretemps qu’Attilio était opportuniste et probablement intéressé par la fortune de Gonzalo. Mais c’est certain qu’il n’était pour rien dans sa mort. D’autant plus qu’on apprendra plus tard que Gonzalo l’avait déjà adopté.

Puis, un ex-ami intime de Gonzalo, Rudy, annonce à Brunetti qu’il arrive en avion à Venise, avec une très bonne amie de Gonzalo, Alberta Dodson, dans le but d’organiser une cérémonie en son honneur avec ses amis qui n’avaient pas pu venir en Espagne. Quelques heures plus tard, Rudy apprend à Brunetti qu’Alberta avait été assassinée dans sa chambre d’hôtel. Quel peut être le motif ? Alberta ne connaissait pratiquement personne à Venise. Brunetti fait l’hypothèse qu’elle possédait peut-être une information que quelqu’un n’aurait pas voulu qu’elle dévoile. Les caméras vidéo de l’hôtel permettront à Brunetti de vérifier son hypothèse.

J’étais heureux en lisant ce roman, mais peut-être pas pour les bonnes raisons.

Extrait :
– Je reste ainsi un monsieur à la retraite et Attilio ne travaillera pas pour moi.
Brunetti ne put qu’opiner du chef et sourire, en signe d’approbation.
Puis, sans en avoir été prié, Gonzalo prononça la phrase qui entraîna de nouveau Brunetti dans les tourments de leur échange.
– J’ai donc décidé de trouver une meilleure façon de l’aider.
– Pardon ?
– En l’adoptant.
– Est-ce possible ?
Gonzalo prit cette question en considération un certain temps avant d’assener :
– Quand on a de bons avocats, oui.
– Ah. Pourquoi me faites-vous toutes ces confidences, Gonzalo ?
Le vieil homme, surpris par la question, répondit sans réfléchir :
– Parce qu’Orazio t’aime beaucoup et a confiance en toi, et qu’il pourrait donc t’écouter.
– Si je lui disais quoi ? s’informa Brunetti, qui connaissait déjà la réponse.
– Qu’il est trop tard pour m’en empêcher (…) Qu’il peut arrêter de demander à mes amis de m’en dissuader et de chercher partout la preuve que j’ai perdu la raison ou que je suis tombé entre de mauvaises mains.

Promenade sur les Zattere

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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L’Empreinte du loup – Alain Pyre

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 (Éditions De Borée)
Genres : Aventures, Grands espaces
Personnage principal : Juliette Manolet, ingénieur agronome, responsable du projet de cohabitation des loups et du pastoralisme

Adolescente, Juliette Manolet a été traumatisée par des cadavres de brebis tuées par des loups. Plus tard, devenue ingénieur agronome, elle restera imprégnée de l’image de ces bêtes mortes comme foudroyées, ce qui ne l’empêche pas de participer à des programmes de protection des loups. Elle décroche une subvention pour monter un projet original, appelé Louable. Son idée « vivre avec le loup en l’éduquant » tend à réconcilier les éleveurs et les défenseurs des loups. Elle présente les détails de son plan à l’école communale de Névache, dans les Hautes-Alpes, en présence des élus municipaux, des habitants et des éleveurs. Ces derniers réagissent mal à ce qu’ils considèrent comme un programme utopique, un gadget déconnecté du terrain. Leur solution à eux, c’est le fusil. Qu’on les laisse faire et ils régleront le problème. Bien que perturbée par les réactions hostiles, Juliette commence, avec l’aide de ses deux coéquipiers, à déployer le projet, en espérant que des résultats convaincants amèneront les gens à revoir leur position.

Le plan de Juliette est ambitieux : il s’agit à la fois de protéger simultanément les prédateurs, les loups, et leurs proies, les moutons. L’idée est de repérer les loups avec des drones, les anesthésier par des tirs de pistolets hypodermiques fixés aux drones, les munir de colliers GPS et de détecteurs de sonnailles des brebis. Ainsi quand un loup ainsi équipé s’approche d’un troupeau, le collier détecte le bruit des sonnailles et émet aussitôt un son répulsif qui fait fuir les prédateurs. Maintenant, il faut mettre au point tout cela. L’équipe dirigée par Juliette travaille d’arrache-pied, améliorant petit à petit le matériel et les logiciels. Elle finit par avoir des résultats intéressants qui attirent la presse locale vers ces jeunes qui proposent une solution originale. Une jeune journaliste séduisante se rapproche d’eux. Un peu trop même ! Mais ces avancées sont mises en danger par l’action de certains éleveurs partisans de l’éradication plutôt que de l’effarouchement.

Comme Juliette, l’auteur opte pour une position médiane entre les protecteurs des loups et les éleveurs. La défense des animaux sauvages n’empêche pas la compréhension de ceux qui sont sinistrés par la perte de plusieurs bêtes. Les points de vue opposés sont exposés équitablement sans parti pris. Le plus farouche détracteur de Juliette paraît, d’un premier abord, entêté et borné, mais il se révélera plus tard être un homme sensible qui a traversé de lourdes épreuves. Si lui ne pense qu’à liquider les loups, son fils de huit ans est attiré et fasciné par ces animaux. Ce garçon se liera grande amitié avec Juliette. Il sera même pour elle un réconfort qui l’aidera à supporter une déception sentimentale.

Le cadre est fondamental dans ce roman. Il y a de belles descriptions de la montagne, de la vallée de la Clarée, des grands espaces dans lesquels évolue le loup. Il y a aussi une auberge à Névache, aussi chaleureuse que leurs propriétaires, qui devient le quartier général de Juliette et de son équipe.

On notera aussi de nombreuses digressions philosophiques qui nous éloignent momentanément de l’intrigue. Sûrement un effet du cadre majestueux qui incite à la méditation.

Dans ce roman, Alain Pyre aborde intelligemment le sujet clivant de la cohabitation des prédateurs sauvages avec les animaux domestiques. Il imagine une solution qui permettrait de préserver pareillement des éléments aussi antagonistes que le loup et le pastoralisme. La nature y tient une bonne place, mais il y a aussi des humains avec leurs souffrances, leur besoin d’amitié et d’amour.

Extrait :
L’homme n’est qu’un passager du vent qui, toujours, soufflera selon son bon plaisir. Si la destinée des agneaux ayant connu l’ivresse des bonds et des jeux et le réconfort gourmand de mamelles laineuses est de subir, après un bref tumulte, l’étreinte de canines acérées, en quoi est-elle foncièrement plus cruelle que la morsure électrique de pistolets manipulés à la chaîne dans des abattoirs sordides, suivie d’une agonie en d’atroces convulsions ? Si l’idéal de certains éleveurs repose sur un cheptel bien gras et sur la stabilité d’un chiffre d’affaires, celui des prédateurs réside également dans la survie de leur famille, de leur espèce. Tous ont des petits à nourrir. Juliette, une fois encore, comprenait ces motivations similaires et néanmoins inconciliables.

Vallée de la Clarée

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Quand je parle aux morts – Guillaume Morrissette

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020
(Guy Saint-Jean Éd.)

Genre : Thriller
Personnage principal :
Morgane Edwards, thérapeute spirituelle

J’ai suivi avec plaisir toutes les productions policières de Guillaume Morrissette depuis L’Affaire Mélodie Cormier, en 2015. C’est un de nos plus jeunes auteurs québécois, bourré de talents et manifestant un sens du jeu remarquable.

Quand je parle aux morts ne se passe pas à Trois-Rivières et ne fait pas appel à l’inspecteur Héroux, comme c’est le cas dans cinq de ses six romans précédents. Nous sommes à Montréal en 2019, même si plusieurs retours en arrière permettent de saisir le personnage principal dans son passé. Morrissette ne perd pas son temps à ergoter sur les caractéristiques psychologiques de ses personnages; il nous les montre en train d’agir.

D’abord Sylvain, très attaché à sa mère, qui n’accepte pas que son deuxième mari, Pierre, désire la placer dans une maison spécialisée parce que lui-même ne peut plus s’en occuper à plein temps. Quand il est obligé d’admettre qu’elle ne le reconnaît plus et qu’elle est intellectuellement déficiente, il s’efforce d’obtenir l’aide médicale à mourir, mais le neurologue de sa mère ne veut rien savoir; Pierre non plus. Comme il a promis à sa mère qu’il ne la laisserait pas vivre en légume, il en vient à penser qu’il doit l’éliminer lui-même pour mettre fin à ses douleurs et respecter sa promesse.

Puis Morgane, thérapeute spirituelle malgré elle, puisqu’elle se dit d’abord victime de ce don qui lui permet de communiquer avec les morts quand les circonstances le permettent. Elle finit par ouvrir un cabinet de consultation où on vient la voir pour entrer en contact avec une personne décédée.

Morrissette prend son temps pour nous présenter ces personnages, et on se doute bien que ces deux histoires vont finir par se recouper. De fait, Sylvain consulte Morgane lui demandant d’essayer de communiquer avec sa mère. Mais, selon Morgane, sa mère n’est pas morte comme on le lui avait dit. Sylvain entreprend alors de retrouver sa mère et de se venger du neurologue et de son beau-père.

La police intervient et les relations entre les enquêteurs Emma Teasdale et Antoine Déry brisent un peu le rythme, ou plutôt nous introduisent dans un autre genre d’histoire. D’une part, le neurologue est disparu; d’autre part, Sylvain menace de tuer sa mère. Il téléphone à Morgane pour lui demander de venir à la résidence de Laval Les Jardins de Renoir. Elle servira d’intermédiaire entre la police et lui.

Pendant qu’elle est à la résidence, Morgane a l’impression que bien des ‘clients’ veulent entrer dans sa bulle. Revenue chez elle, elle croit que l’abbé Plouffe, le curé de son patelin, l’appelle. Elle fonce à Saint-Janvier-de-Joly. Elle retrouve l’abbé, a l’impression que des vivants (particulièrement handicapés intellectuellement) peuvent aussi communiquer avec elle, et élabore une théorie selon laquelle des gens qui ne peuvent plus communiquer consciemment peuvent sans doute utiliser leur inconscient pour entrer en contact avec quelques autres. Ce qui expliquerait l’expérience qu’elle a eu à la résidence quand elle a constaté que plusieurs pensionnaires qui étaient retirés à l’extérieur de la résidence voulaient lui parler.

Deux ans plus tard, Morgane soupe avec une amie quand un mauvais pressentiment l’accable. Incapable de rejoindre son père au téléphone, elle essaie de communiquer avec lui par une sorte de télépathie. Mais c’est son grand-père qui se présente, mort depuis longtemps, et qui, à sa demande, se rend chez son fils, le père de Morgane, et constate qu’il est étendu sur le sol du salon.

À l’hôpital où il a été transporté, Morgane le retrouve mais pas pour longtemps. Du moins dans ce monde-ci.

Puis, on revoit Morgane à l’Université du Québec, qui témoigne à la première commission d’enquête sur l’aide médicale à mourir.

J’ai essayé de respecter les changements de rythme et l’étonnante structure du récit. Existence tourmentée d’une voyante, réflexion sur l’aide médicale à mourir, enquête sur un meurtre et une tentative de meurtre. Amalgame audacieux et déconcertant. J’ai bien hâte de retrouver l’inspecteur Héroux.

Extrait :
– Partout où je vais, ce sont les morts qui viennent à moi. Peu importe où je me trouve ! Avec le temps, je me suis convaincue que c’était normal, qu’avec le nombre de gens qui sont passés sur la Terre, les vivants ne sont que la pointe de l’iceberg.
Plouffe acquiesçait.
– Ça explique les foules dans les cimetières et les endroits vides ailleurs, vous comprenez ? poursuivit Morgane. Ce langage, il n’y a qu’eux qui semblent le comprendre. Mais là…des gens en vie…
Le curé s’adossa à sa chaise et porta une main à son menton.
– De la même façon que vous faites habituellement ?
– Oui ! confirma Edwards1. Identique ! Et j’ai compris ! (…)
– Qu’avez-vous compris, mon enfant ?
Morgane posa ses mains sur la table et prit un air solennel.
– Je crois que ce n’est qu’une question de communication, vous me suivez ? Conscient, subconscient… Quand vous êtes acculé au pied du mur, la seule façon qu’il vous reste pour vous exprimer, elle n’est pas dans le conscient ! Le corps ne veut plus, vous êtes forcé de trouver autre chose. Moi, je n’ai jamais été à l’écoute des vivants…

1 Nom de famille de Morgane.

Cimetière-de-Saint-Janvier-de-Joly.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Lou après tout – 3 La bataille de la Douceur – Jérôme Leroy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions Syros
Genres : Science-fiction, post-apocalyptique, fantastique
Personnage principal : Lou, vieille femme de 77 ans

Lou a maintenant 77 ans. Elle est installée dans la communauté de la Douceur. Elle écrit ses mémoires qui seront rassemblés par les Cueilleurs d’Histoires qui collectent tous les témoignages des dernières années, avant et après la Grande Panne (voir Le Grand Effondrement). Lou et ses amis ont eu bien des obstacles à franchir et de batailles à gagner avant d’arriver dans cet endroit préservé qu’est la Douceur. Dans ce lieu de paix et d’harmonie, trois jeunes gens ont trouvé la Mélodie, cette musique qui hypnotise les Cybs, ces morts-vivants qui s’attaquent aux humains pour les dévorer. C’est d’ailleurs grâce à la musique que la Douceur arrivera à résister à la Très Grande Meute de Bougeurs, ces autres morts-vivants dont le chant entêtant attire leurs victimes. Lou a été sauvée par les habitants de la Douceur et elle les sauvera à son tour grâce à son sens stratégique de guerrière.

Ce dernier volet de la trilogie est très dense. Il se compose de trois parties. La première partie raconte l’histoire de la Mélodie. Comment trois jeunes musiciens ont créé la musique qui rend les Cybs inoffensifs. La deuxième partie relate la fuite hors la communauté Wim (voir La Communauté) et la traversée du pays pour rejoindre une autre communauté plus bienveillante. Et enfin la troisième partie retrace l’arrivée dans la Douceur et la grande bataille pour la défendre.

J’avais déjà signalé dans mes précédentes recensions des deux premiers tomes que ces romans post-apocalyptiques se démarquent des ouvrages du même genre par leur humanisme et par la présence de la poésie. C’est encore plus vrai dans ce dernier volume puisque Lou et ses amis arrivent finalement dans un monde meilleur que celui qui précédait le Grand Effondrement, un monde qui a fini par s’autodétruire. Alors qu’au terme de leur errance les attend une société simple et authentique, basée sur la solidarité et l’entraide, dont la philosophie l’Alliance du Vivant signifie que tout, dans ce monde, du moucheron à l’étoile dans le ciel, tout ce qui vit, respire, éclaire, tout cela mérite qu’on le considère avec respect. La dystopie fait alors place à l’utopie. Dans ce dernier livre, apparaît aussi la présence du merveilleux et du fantastique avec la musique comme arme absolue et non violente et les chants qui ont neutralisé les Bougeurs. Il y a aussi le chamane de Domps, capable de lire la mémoire de Lou et de la faire passer au-delà du mur qui l’empêchait de se souvenir de ses premières années.

C’est donc avec un certain optimisme que se termine cette belle trilogie Lou après tout. Une trilogie de qualité en forme d’avertissement sur ce qui nous guette, mais aussi un message d’espoir sur la résilience humaine et sa capacité à reconstruire.

Extrait :
C’était proprement inimaginable. Nous avions seulement vécu sur la route, avec tous ses dangers, ou dans des communautés qui avaient disparu, comme celle du Brandhoek-Castel, ou qui avaient été sous la coupe d’un gourou mégalomane comme le Délégué.
La première chose qui frappait était les habitants eux-mêmes, qui s’appelaient les uns les autres les Amis.
Aucun, ou presque, n’était armé. Leur physionomie était ouverte, détendue. Il n’y avait pas sur leur visage cette tension qu’on lisait toujours chez les gens que nous croisions auparavant.
Il n’y avait pas la peur, tout simplement.

Il m’a expliqué les chamanes et les druides tout le temps qu’a duré le slow qui était assez long. Un truc qui s’appelait Many rivers to cross, beaucoup de rivières à traverser. Il m’a traduit les paroles et, par le Grand Effondrement, ça résumait parfaitement la vie des Errants.

Joe Cocker – Many Rivers to Cross

Menhir du Pilar où fut créée la Mélodie

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Maharajah – M. J. Carter

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2014 (The Strangler Vine)
Date de publication française : 2019 (10/18)
Traduction : Karine Lalechère
Genres : Historique, aventure, enquête
Personnages principaux : Jeremiah Blake, agent spécial (Compagnie britannique des Indes orientales) – William Avery, jeune officier de la Compagnie britannique des Indes orientales

Miranda Carter est une historienne britannique qui a d’abord écrit la biographie d’Anthony Blunt, esthète et espion, puis une autre sur Les Trois ‘Empereurs’, Guillaume II, Nicolas II et George V. Ce genre d’écrits étant très absorbant, et sa passion pour l’histoire persistant, elle décide d’écrire des polars historiques, où sa marge de manœuvre est plus grande (cf. entrevue avec Henk de Berg, 2018). Le roman Maharajah (mauvaise traduction de The Strangler Vine) est le premier d’une série qui met en scène deux personnages au caractère carrément opposé, l’agent spécial et taciturne Jeremiah Blake et le jeune et fringant William Avery, officier dans l’armée de la Compagnie britannique des Indes Orientales.

Calcutta 1837. L’écrivain flamboyant, pour le meilleur et pour le pire, Xavier Mountstuart, est disparu dans la jungle aux alentours de Jabalpour et de Doora, 1000 km à l’ouest de Calcutta. Ses romans et poèmes sont très populaires mais aussi très critiques de l’attitude des Européens à l’endroit des Indiens, de leurs coutumes, de leurs religions et de leur culture en général. La Compagnie estime nécessaire de le retrouver, ce pourquoi elle charge Blake et Avery de cette mission. Ils seront assistés de l’ indigène expérimenté Mir Aziz, du cuisinier Nungoo et du responsable des chevaux, Samir. Tous les trois travaillent pour la Compagnie.

Pour le jeune Avery, bien élevé, propre, douillet même, au bel uniforme qu’il tient à garder même s’il ne convient pas tellement à ce genre de voyage à cheval sur le Grand Trunk Road, qui n’a rien à voir avec une autoroute, même celles du XIXe siècle. Il pleut continuellement, il fait chaud et les moustiques harcèlent le jeune homme, alors que les autres ne semblent même pas les voir. Carter multiplie les détails du paysage, les fleurs, les arbres, les serpents, les rats et autres bestioles, ce qui ferait un très beau film mais qu’il n’est pas facile de se représenter à la seule lecture. Jusqu’à Jabalpour et la rencontre avec le commandant Sleeman, et après une féroce attaque qui a coûté la vie à Nungoo, nous sommes dans un roman sociogéographique pendant environ 150 pages. On rencontre de beaux paysages, d’étranges autochtones, et on entend les jérémiades continuelles d’Avery, qui s’ennuie de sa sœur et de la chaleur du foyer. Toujours pas de nouvelles de Mountstuart. C’est un peu long.

À partir de Jabalpour et de Doora, Blake et Avery rencontrent plusieurs personnages intrigants : le commandant Sleeman, vainqueur des Thugs, le lieutenant Mauwle, impressionnant écossais qui n’a pas tendance à rigoler, le mystérieux magistrat Hogwood. Peu de nouvelles de Mountstuart, dont Sleeman interdit même de prononcer le nom, et qui, semble-t-il, n’a fait que passer pour remonter peut-être jusqu’à Doora. Pas facile d’entrer à Doora et de rencontrer le rao (prince ou roi indien, rajah). À partir de là, l’action s’accélère et prend un caractère dramatique. Conspiration contre le rao, capture de Mountstuart par des tueurs, évasion en pleine jungle, libération et rebondissements. Explications ultimes et le lecteur est content de ne pas avoir abandonné le récit.

Le souci de l’auteur est trop historique et géographique pour qu’on compare ce roman d’aventures à un roman d’Alistair MacLean. Mais on y a pensé ! Pendant la moitié du livre, on a l’impression que l’aspect thriller n’est qu’un prétexte. Mais le rythme finit par changer. Ça devient une sorte de roman initiatique où des événements dramatiques provoquent la transformation d’un jeune blanc-bec, bébé gâté, narcissique, en une sorte de jeune homme sorti du giron de sa mère. Et rendent ainsi possible que deux individus aussi discordants que Blake et Avery deviennent presque de véritables complices.

Scepticisme vaincu, j’ai bien hâte que soient traduites les prochaines aventures d’Avery et Blake à Londres en 1841-1842.

Extrait :
Vous m’ignorez, monsieur Blake, Vous avez tort. Vous ne savez rien de moi.
Je sais tout ce que j’ai besoin de savoir, répliqua-t-il, une note d’exaspération dans sa voix habituellement si posée. Vous êtes un jeune homme fougueux avec les opinions et la manière de ceux de Calcutta. Vous buvez trop et vous avez mal à la tête presque tous les matins, vous ne parlez aucune des langues du pays, vous ne connaissez rien de cette contrée ni de ses coutumes et vous n’avez rien compris à la scène dont vous avez été témoin au temple. Vous avez tendance à prendre pour argent comptant tout ce que l’on vous raconte, ce en quoi vous n’êtes pas différent de la plupart des nouveaux arrivants. Tout ce que vous pensez et ressentez se lit aussitôt sur vos traits. Laissez-moi vous poser une question : en quoi pouvez-vous m’être utile ? Ah oui : vous venez du sud-ouest de l’Angleterre, si j’en crois votre accent. Le benjamin de la famille. Votre père est un hobereau, vous vous prenez donc pour un gentilhomme, cependant, il a peu d’argent ou vous ne seriez pas ici. Il a des relations au sein de la Compagnie, ou vous ne seriez pas en Inde non plus, mais elles ne sont pas haut placées, ou vous auriez déjà une affectation. Votre mère vous choyait, votre père vous rudoyait, si bien que sous vos fanfaronnades, vous voulez qu’on vous plaigne et vous êtes un pleurnichard.

The Grand Trunk Road

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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