L’Accompagnateur – Sebastian Fitzek

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Der Heimweg)
Date de publication française :
2022 (L’Archipel)
Traduction (allemand) :
Céline Maurice
Genre : Thriller, noir
Personnage principal :
Jules Tannberg, accompagnateur – Klara, l’accompagnée

Fitzek passe pour l’auteur de thrillers le plus populaire en Allemagne. C’est la première fois que j’ai l’occasion de le lire.

Tempête de neige à Berlin. Jules est responsable d’un service d’accompagnement téléphonique qui vient en aide aux femmes en danger. Il tente actuellement d’entrer en contact avec Klara, qui ne parle pas beaucoup, mais qui finit par lui apprendre qu’elle est une femme violentée par son mari et par son amant, qui lui a ordonné de tuer son mari sans quoi il la ferait mourir dans d’atroces souffrances tel jour à telle heure. Elle juge sa situation désespérée et, malgré qu’elle ait une fille de 6 ans, Amélie, elle cherche à se suicider. Et elle avertit Jules que, comme elle lui a communiqué ces informations, Yannick voudra le tuer lui aussi. Le téléphone s’éternise; Klara s’efforce maladroitement de se tuer sans y parvenir; Jules persiste inlassablement à lui faire la conversation; et on ne comprend pas très bien pourquoi Klara ne ferme pas la ligne.

Bon ! La femme battue pas très futée qui en redemande, et le bon samaritain qui éprouve un besoin maladif de s’occuper des autres, c’est un refrain connu et, après 100 pages, on se demande ce qui a pu faire la réputation de Fitzek.

Puis, des événements apparemment anodins se produisent : un couteau accroché au mur de la cuisine est disparu. Jules semble tellement mêlé dans ses papiers que ça n’a peut-être pas d’importance. Mais il entend du bruit et quitte Klara momentanément pour s’occuper d’une fillette qui dort dans sa chambre. Or, comme lui fait remarquer Klara, sa fille Fabienne est supposée être morte, d’après ce qu’il lui aurait dit. Elle a sans doute mal compris.

Klara, malgré une cheville amochée, court encore dans la tempête et se fait heurter par un homme déguisé en Père Noël. Il semble vouloir l’aider, mais, méfiante, elle le menace d’une arme pour lui voler son automobile. Hendrik se défend et la ligote, mais son mari Martin surgit et entreprend de la livrer à quelques hommes sadiques.

Jules est toujours au téléphone avec Klara, mais il a des problèmes de saignements de nez et il a l’impression que quelque chose cloche dans l’appartement. Il parle aussi sur un autre téléphone avec son père pour des raisons peu claires. Chose étrange également, il découvre des médicaments dans son verre de jus d’orange.

Bref, on n’est plus du tout dans la petite histoire banale d’un bon samaritain qui vient en aide à une pauvre femme. En fait, on ne sait plus du tout dans quelle histoire on est rendus. Et, au cas où le lecteur ne serait pas suffisamment mêlé, quelques rebondissements se produisent : Klara devra affronter Yannick et Jules découvrira un jeune homme sous le lit de la fillette.

Au début, on tourne rapidement les pages parce qu’on veut en finir tôt avec cette histoire banale. Puis, on tourne rapidement les pages parce qu’on veut voir le dessous des cartes, comprendre enfin le sens caché (fort habilement) de ces événements.

Bref, c’est un récit bouleversant, si on veut dire par là une intrigue qui nous oblige à changer complètement notre point de vue au cours de la lecture, avec l’impression d’avoir été roulé copieusement dans la farine. Chapeau !

Extrait :
Klara se demanda si, malgré la douleur, elle serait capable de se relever pour regagner la forêt au pas de course, mais le temps de formuler cette pensée, il était déjà trop tard. L’ombre grandit au-dessus d’elle. Les pas se rapprochèrent.
Elle réussit à rouler de côté, à se remettre debout et même à repousser la main qui venait de lui saisir le bras. Puis elle trébucha sur un caillou, une branche, ou était-ce ses propres pieds ? Son propre corps lui paraissait étrangement engourdi; de nouveau étendue sur le dos, elle articula à grand peine :
Fiche-moi la paix, Yannick ! Dégage, espèce de salopard !
Mais le tueur ne recula pas d’un centimètre. Il se pencha au-dessus d’elle, l’air de l’observer à la lueur des phares. Elle plissa les paupières, éblouie.
─ Finis-en vite, au moins, supplia Klara.
Elle rouvrit les yeux aussi grand qu’elle le pouvait.
Et ce qu’elle vit la fit définitivement douter d’avoir encore toute sa raison.

Berlin sous la neige

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Norferville – Franck Thilliez

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024 – Fleuve noir
Genres : Enquête, roman noir
Personnages principaux :
Teddy Schaffran, criminologue et père d’une fille assassinée – Léonie Rock, lieutenante de police à Baie-Comeau (Québec)

Teddy Schaffran, détective et criminologue à Lyon, apprend que sa fille est morte et qu’elle a été sauvagement mutilée. C’est arrivé à Norferville, un bled paumé au milieu du Grand Nord canadien. Rien que des forêts et des milliers de lacs autour, aucune autre agglomération à moins de plusieurs centaines de kilomètres. Sans réfléchir, Teddy confie son agence de détectives à son associée et prend un vol pour le Québec. Pendant ce temps Léonie Rock, lieutenante de police à Baie-Comeau, est envoyée à Noferville pour enquêter sur la mort de Morgane Schaffran, la fille de Teddy. Pour Léonie c’est le retour en enfer : elle est née dans cette ville et lorsqu’elle était adolescente, elle et une de ses copines ont été violées par trois individus cagoulés. Ce retour vers sa ville natale pour enquêter sera aussi pour elle l’occasion de régler quelques comptes. Teddy et Léonie vont se retrouver dans un territoire inhospitalier où les températures peuvent descendre jusqu’à – 50°C.

Ce roman c’est d’abord un cadre et une ambiance. L’auteur a choisi de placer l’action dans une ville éloignée de tout, dans un climat extrême. Norferville ne vit que par sa mine dans laquelle huit cents mineurs arrachent le fer des entrailles de la Terre, dans le froid et la douleur. C’est une ville de quatre mille habitants, en incluant les mineurs et les autochtones innus de la réserve Papakassik. C’est un caillou de fer dans un désert de glace. Aucune route ne mène à Norferville qui est seulement accessible par un unique train qui circule deux fois par semaine et par de petits avions réservés aux allers-retours des mineurs. L’isolement, le froid, la neige, la fumée de mer arctique, cette brume glaciale très dangereuse, installent une ambiance oppressante de danger permanent.

Mais le danger ce n’est pas que le climat, des prédateurs agissent dans l’ombre. Les Innus invoquent le Windigo, une créature mi-homme mi-animal qui vit dans la forêt et se rapproche lorsqu’elle est en colère pour se nourrir de tout ce qui vit et de préférence de chair humaine. Léonie et Teddy, eux, ne croient pas au Windigo, ils savent que les meurtres sont dus à des humains et ils font tout pour découvrir les coupables.

Les deux protagonistes sont des personnes en souffrance. Teddy a perdu sa femme et un œil dans un accident de voiture dont il s’attribue la responsabilité. Depuis, sa fille s’est éloignée, physiquement et sentimentalement. Quand il la retrouve, elle est morte. Quant à Léonie, elle n’a jamais pu oublier l’agression sexuelle qu’elle a subie dans sa jeunesse.

La présence des autochtones innus dans l’intrigue donne l’occasion à Franck Thilliez de dénoncer les pratiques abusives de la police envers eux, telle la cure géographique : les représentants de l’ordre emmenaient les autochtones qui avaient un peu trop bu ou qui étaient drogués à l’écart de la ville et les abandonnaient au milieu de nulle part pour les punir. Parfois, ça allait même jusqu’au viol. Autre sujet abordé : les disparitions de filles amérindiennes qui se sont évanouies dans la nature sans que personne, à part leur famille, ne s’en inquiète. D’ailleurs Morgane, la fille de Teddy, enquêtait sur ces disparitions avant d’être assassinée.

Norferville est un roman dense qui se déroule dans un cadre austère et un climat extrême, avec des personnages marqués par les épreuves endurées. Les pratiques arbitraires subies par les tribus amérindiennes et l’indifférence devant les disparitions inexpliquées de jeunes filles sont aussi dénoncées. C’est un roman noir magistral.

Extrait :
Les monstres étaient partout, même dans les coins les plus reculés. Le Mal n’avait pas de frontière, pas de hiérarchie, il frappait tout le monde, il habitait tout le monde. Paul Liotta, tout comme Sid Nikamu, faisait partie de ces prédateurs. De ces hommes qui avaient décidé de se laisser guider par leurs obsessions, leurs déviances. Et aujourd’hui, Léonie comptait bien les faire passer à la caisse. Chacun leur tour.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Le soleil rouge de l’Assam – Abir Mukherjee

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Death in the East)
Date de publication française :
2023 (Liana Levi)
Traduction (anglais) :
Gonzalez Battle
Genres : Enquête, historique
Personnage principal :
Sam Wyndham, policier

C’est un roman plutôt inhabituel parce que l’auteur est un écrivain peu commun. Ses parents sont arrivés de l’Inde en Angleterre dans les années 50, à une époque où l’immigration paraissait avantageuse pour tous. Né en Écosse en 1974, où il a grandi, Mukherjee a été amèrement déçu par la montée du populisme en Europe, particulièrement en Grande-Bretagne, comme aux États-Unis. Il retrouve une forme de racisme comme l’Inde a connu sous l’occupation anglaise après la Première Guerre mondiale. C’est en grande partie pourquoi le fantasme d’écrire son mystère de la chambre close s’est vu intégré dans une description sociale critique de l’Angleterre de 1905 et de l’Inde de 1922.

Le policier qu’on retrouve dans ses histoires, l’anglais Sam Wyndham, est jeune en 1905. Il arpente les ruelles de Whitechapel, de sinistre mémoire, en compagnie du sergent Whitelaw, son supérieur immédiat. Il assiste, impuissant, à une bataille de rue entre deux hommes, alors qu’une femme reste étendue au sol. C’est une femme qu’il connaît; elle sera assassinée quelques jours plus tard dans sa chambre, fermée de l’intérieur, la clé dans la porte, et une fenêtre par laquelle il ne serait pas facile de s’évader.

Le récit de cette enquête alterne avec l’histoire d’une tranche de vie de Wyndham, alors qu’il est maintenant, en 1922, capitaine de police à Calcutta depuis la fin de la guerre. Plus précisément, on le retrouve en cure de désintoxication  dans les collines de Cachar, au fin fond de la province de l’Assam, à trois jours de train de Calcutta : il séjourne dans un ashram, dirigé par un vieux sage, pour se défaire de son intoxication à l’opium. Après une quinzaine de jours, il ira terminer sa convalescence dans le village de Jatinga chez un ami de frère Shankar, l’ingénieur Charles Preston. Et alors qu’il s’apprête à arrêter une vieille connaissance qui vient d’engager deux types pour le tuer, l’instigateur en question décède dans son lit d’une mort qui semble naturelle, d’autant plus que la porte de sa chambre est barrée et que les fenêtres sont fermées. L’enquête se poursuit et aboutira à une conclusion doublement  inattendue : l’identité de l’assassin et le sort qui lui est réservé.

En réalité, je viens de décrire la colonne vertébrale du roman. J’ai omis ce qui est peut-être le principal pour Mukherjee : le racisme contre les immigrés, surtout les Juifs, à Londres en 1905, qui conduit d’ailleurs à une condamnation injuste; et le manque de respect pour les Indiens en Inde après la guerre de 14, où les riches Anglais ne tolèrent pas d’être interrogés par un policier indien et supportent mal que ce même policier s’adresse à une dame anglaise. Il est certain que cette dimension sociale donne plus de chair aux personnages.[1] C’est dans ce contexte que sont subtilement décrits les rapports entre le policier anglais et son second indien, de même que les contradictions de Wyndham lui-même, épris de justice sans doute, mais pas moins anglais pour autant. Ces critiques ne sont pas négatives pour l’auteur parce qu’elles sont indissociables de l’espoir d’un retour au fair-play britannique.

[1] L’auteur plante son décor de la même façon dans L’Attaque du Calcutta-Darjeeling, dont mon collègue a ici fait le compte rendu le 28 octobre 2020.

Extrait :
« J’ai insulté le pasteur ? » Sat recule d’un pas. « Je n’ai employé aucune épithète désobligeante. Lui, m’a traité d’avorton païen et de subalterne prétentieux. Vous n’avez rien à dire là-dessus Il s’est fait payer pour régler une affaire impliquant deux Indiens morts, mais c’est moi qui suis insultant ?
─ Ce n’est pas ce que …
─ Le docteur Deakin m’a appelé noiraud et M. Preston s’est moqué de moi en m’appelant le Mahatma. Vous ne les avez pas jugés insultants ? Ou bien croyez-vous qu’un Anglais peut dire à un Indien ce qui lui plaît, mais que lorsqu’un Indien a la témérité de contester un Anglais c’est une insulte au sahib ? » (…)
Je me rends compte avec une clarté douloureuse qu’il a raison. Mais je ne suis pas assez honnête pour admettre quoi que ce soit de la sorte devant lui.

Suicide des oiseaux à Jatinga

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Comment voyager dans les Terres oubliées – Sarah Brooks

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024 (The Cautious Traveller’s Guide to the Wastelands)
Date de publication française :
2024 – Sonatine
Traduction (anglais) :
Héloïse Esquié
Genre : Aventures fantastiques
Personnages principaux :
Weiwei, fille du train – Elena, fille des Terres oubliées

Pékin, 1899.
Après les incidents qui ont marqué sa dernière traversée, le Transsibérien va reprendre ses voyages allant de Pékin à Moscou. La Compagnie Transsibérienne assure que tout est désormais sécurisé. Le train est une forteresse blindée capable de traverser sans dommages les Terres oubliées, ce territoire inconnu, vaste et hostile, dont on dit qu’il y a un prix que doit payer tout voyageur s’aventurant dans ces terres, un prix dépassant le simple coût d’un billet de train. Ce qui ne décourage pas les voyageurs nombreux et animés de motivations diverses : goût de l’aventure, cartographie des Terres oubliées, étude des spécimens présents en ces lieux, ou découverte de la vérité sur la mort d’un père. Commence alors un voyage qui va s’avérer mouvementé et plein d’imprévus.

Après avoir présenté les voyageurs et membres de l’équipage, l’autrice installe une ambiance de mystère et de menace diffuse qui plane à l’extérieur et à l’intérieur du train. Ce qui se présentait jusqu’alors comme un roman d’aventures vire progressivement au fantastique. Les Terres oubliées ne sont plus une région inexplorée et impénétrable, cela devient une autre planète qui nécessite une combinaison hermétique, un casque, des bottes et des gants épais pour s’y aventurer. Elle est peuplée d’animaux, oiseaux et plantes inconnus. Bizarrement la seule créature qui se rapproche d’un humain est une jeune fille, certes un peu étrange, mais ressemblant quand même beaucoup à Weiwei, la fille qui est née dans le train. D’ailleurs, toutes les deux vont développer des liens d’amitié forts. À part cette fille, aucune autre présence humaine où ce qui y ressemble n’existe dans les Terres oubliées.

Ce basculement dans le fantastique m’a fait décrocher de l’histoire, je suis resté en marge de l’intrigue sans vraiment me sentir concerné. Je me suis fait violence pour terminer un livre devenu ennuyeux. Je n’ai pas du tout ressenti ce que d’autres ont trouvé dans ce roman : le frisson de l’aventure, un avertissement, un message écologique, une morale … Peut-être y a-t-il de ma part un manque d’attrait pour ce mélange des genres sans aucune logique ? Peut-être une quatrième de couverture qui m’a laissé penser que c’était un livre d’aventures plein de mystères et de suspense, alors que c’est essentiellement un roman fantastique.

Ce livre est d’une grande originalité, mêlant aventures, post-apocalypse, fantastique, horreur, cependant la recette a eu un goût si déconcertant pour moi que je n’ai pas pu l’apprécier.

Extrait :
Les soldats ont quitté le hall d’exposition. Les hommes de la Compagnie ont été engloutis par la foule.

Elle se retourne vers le train, comme si elle le voyait pour la première fois ; sauvage, couvert de végétation, un peu forêt, un peu montagne, un peu train. Plein de toutes les traversées qu’il a accomplies. Plein de toutes les traversées à venir.
Elle entend son moteur revenir à la vie dans un rugissement.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

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Chute libre – T. J. Newman

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Falling)
Date de publication française :
2022 (Albin Michel)
Traduction (américain) :
Valérie Le Plouhinec
Genres : Thriller
Personnage principal :
Bill Hoffman, pilote d’avion

Roman très simple et pourtant très prenant : pas facile de le laisser de côté pour un moment. Bill Hoffman pilote un avion vers New York avec plus d’une centaine de passagers. En plein vol, on lui apprend que sa femme et ses deux enfants ont été enlevés, que leur corps est entouré d’explosifs, et qu’ils exploseront si Bill ne crashe pas l’avion. Il peut d’ailleurs les voir et les entendre. Avant de faire écraser l’avion, il doit aussi tuer le copilote et empoisonner les passagers de l’avion, équipage compris. Et s’il transmet ces informations à qui que ce soit, sa famille sera détruite. On apprend qu’il y a un complice dans l’avion, ce qui accroît la terreur des hôtesses qui s’efforcent  de sauver les passagers. Pendant ce temps, au sol, le FBI cherche la famille de Bill et le terroriste qui tient Carrie est ses enfants en otages.

Ce n’est peut-être pas de la grande littérature (pas de psychologie subtile des personnages, pas de références culturelles édifiantes…), mais le suspense est irrésistible. Ça ferait un excellent film. Newman a été hôtesse à bord d’un avion et elle a été élevée dans une famille de pilotes. Elle connaît bien son sujet et ses descriptions sont minutieuses et très réalistes. Les membres de la famille de Bill et ceux de l’équipage sont très crédibles, de même que les comportements des passagers, des plus hystériques aux plus serviables. De nombreux rebondissements accentuent le suspense.

Sans être moralisatrice, Newman se plaît à illustrer en même temps les tendances destructrices et généreuses de ses personnages. Mine de rien, elle dénonce aussi l’indifférence de ses concitoyens face à ce qui se passe de cruel et d’injuste dans le monde. Ça reste avant tout, cependant, un roman d’action mené d’une main de maître.

Une seule réserve : ce serait une bonne idée pour une maison d’édition de trouver un traducteur qui sache traduire le vocabulaire d’une partie de baseball !

Extrait :
« Coastal 416, ici le lieutenant général Sullivan de l’US Air Force, qui vous parle au nom du président des États-Unis d’Amérique. »
La voix agressive qui aboyait dans le cockpit fit tressaillir les deux pilotes. « Sachez que nous sommes informés que le copilote, Ben Miro, constitue une menace. Si vous ne répondez pas immédiatement, nous sommes prêts à utiliser une frappe militaire contre votre appareil. Ceci est un avertissement. »

Stade des Yankees

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Un plan simple – Scott Smith

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 1993
(A single Plan)
Date de publication française :
1995, Albin Michel – 2024, Les éditions du Typhon (nouvelle traduction)
Traduction (américain) :
Éric Chédaille
Genre : Roman noir
Personnage principal :
Hank Mitchell, comptable

Hank Mitchell, son frère Jacob et Lou, un ami, découvrent dans la clairière d’une forêt un petit avion recouvert de neige. À l’intérieur, outre le cadavre du pilote, se trouve un sac rempli de billets de cent dollars qui représente un total d’un peu plus de quatre millions de dollars. Après discussion, ils passent un accord : Hank va garder et cacher l’argent jusqu’à ce qu’on découvre l’avion. Si, une fois l’épave retrouvée, personne ne parle des quatre millions de dollars, le magot sera partagé entre les trois acolytes, et si, au contraire, quelqu’un mentionnait la présence de l’argent dans l’avion, Hank alors brûlerait tous les billets afin qu’ils ne soient pas inculpés pour vol. Entre eux ils conviennent d’un délai de six mois avant de pouvoir utiliser l’argent. C’est un plan simple. L’avenir va montrer que ce n’est pas si simple que ça.

L’auteur a concocté un bijou d’intrigue en décrivant la dérive de gens ordinaires fascinés par la possibilité de passer d’une condition modeste à une richesse tombée du ciel. C’est d’autant plus tentant pour eux, qu’au départ ils ont l’impression de ne faire de mal à personne, simplement ils entendent profiter de leur chance. Où l’auteur est très habile, c’est pour montrer l’enchaînement inéluctable des évènements qui vont pousser le trio, et Hank en particulier, à commettre des actes inimaginables pour eux en temps normal. À un moment donné, Hank constate avec effroi qu’il ne peut prévoir les réactions de ceux qui l’entourent, pas plus que les siennes. Tous sont emportés dans une spirale infernale, embarqués dans un territoire inconnu où ils ne maîtrisent plus rien.

Hank, le narrateur et personnage principal du roman est comptable dans un magasin d’aliments pour bétail dans la banlieue de Toledo dans l’Ohio. Cet homme on ne peut plus ordinaire va se transformer en un individu dangereux et sans scrupules. Tout en ne décidant de rien, simplement en réagissant pour éviter d’être découvert et se protéger de la prison, il va devenir un monstre. Sa femme, Sarah, qui au début voulait brûler l’argent pour éviter les ennuis s’est ensuite prise à rêver, à envisager une nouvelle vie pleine d’espoirs et de promesses et elle est la première à se réjouir des actes terribles qu’est amené à commettre son mari pour préserver le butin et leur impunité. Jacob, le frère de Hank, est obèse et marginal. Il n’a pour seuls amis qu’un chien et Lou un autre paumé comme lui. Jacob est poignant dans sa détresse et sa solitude.

Un plan simple est remarquable par son intrigue ciselée et par ses personnages aussi sordides que pathétiques. C’est terrible et déchirant, c’est un roman noir de grand cru.

Ce livre a été adapté au cinéma par Sam Raimi en 1999, avec comme principaux interprètes : Bill Paxton, Billy Bob Thornton et Bridget Fonda.

Extrait :
« Oui, oui, ça va », dis-je. C’est alors que j’eus la surprise de sentir un sourire commencer de s’épanouir sur mon visage. Je dus me concentrer pour le réprimer, serrer les dents, crisper la mâchoire. C’était un effet de mon soulagement, et j’étais étonné de sa puissance. II éclipsait la tristesse que m’inspirait la mort de Jenkins; sa disparition en devenait presque salutaire, c’était le prix que l’on peut s’attendre à payer pour décrocher la timbale. Pour la première fois depuis le soir où nous avions décidé de garder 1’argent, je me sentais absolument tranquille. Sarah avait vu juste : tout était parfait maintenant qu’il n’y avait plus personne pour faire le lien entre nous et l’avion. lls étaient tous morts. Les frères Bokovsky, Cari, Lou, Nancy, Jacob, Sonny, Pederson. Il n’en restait plus un.
Et l’argent était à nous.

Bande annonce des Éditions du Typhon

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

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Les 30 meilleures façons d’assassiner son mari – Seo Mi-Ae

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2006 à 2022
Date de publication française :
2022 (Matin Calme)
Traduction (coréen) :
Kwon Jihyun et Rémi Delmas
Genres : Thriller
Personnage principal :
Jeong Mi-yeon, femme au foyer

Seo-Mi-Ae est une des brillantes écrivaines de la Corée du Sud. Elle est aussi scénariste et plusieurs de ses écrits ont été adaptés à la télévision et au cinéma. La présentation visuelle de ce roman est, cependant, pour le moins ambigüe : d’abord, il ne s’agit pas d’un court roman de 150 pages, mais de 5 nouvelles; deuxio, le titre correspond à la première nouvelle mais, dans les autres cas, il ne s’agit pas toujours de l’assassinat d’un mari.

Ceci dit, c’est écrit avec simplicité et humour. La première nouvelle (Trente façons d’assassiner son mari) inclut une finale assez prévisible, mais les autres sont plus originales. La deuxième (Si c’est comme ça, je vais te manger) met en évidence la résistance d’enfants menacés. La troisième (Un choix atroce) dresse un portrait impitoyable d’une victime de la paranoïa. La quatrième (Concerto pour meurtre) est un petit chef-d’œuvre de contre-finalité : comment atteindre un but en tâchant d’y renoncer. La dernière (Un happy end, en quelque sorte) illustre la réaction positive d’une femme qui n’est plus seule.

D’abord, même si la Corée du Sud semble assez loin de nous, on y observe des comportements humains qui n’ont, pour nous, rien d’étranger ou de mystérieux. La description d’un harceleur-manipulateur de femmes correspond aux trop nombreux mâles dominateurs qui ont déjà tué une quinzaine de femmes depuis janvier au Québec. Et, corrélativement, la solitude des victimes semble, ici comme là-bas, la condition par excellence dont profite l’abuseur de femmes.

Ces descriptions sont élaborées sans hargne, avec un certain humour, parfois noir, et un espoir certain. Malgré un sujet délicat, la lecture reste agréable et favorise la compréhension du phénomène. Bref, une auteure que j’aurai du plaisir à retrouver.

Extrait :
Elle sentit la présence de son mari derrière son dos, des frissons la parcoururent. Elle ferma précipitamment son carnet de dépenses et tourna la tête vers lui.

─ Je t’embête ? demanda-t-il.
Il n’avait pourtant pas l’air désolé, pas le moins du monde. Comme se c’était normal pour lui de déranger sa femme à tout moment, et même un droit.
Vingt et une heures. À cette heure-ci, normalement, il regardait son émission préférée dans le salon. Vautré devant l’écran géant occupant presque le mur entier, il montait tellement le son qu’elle avait du mal à le supporter; c’en était assourdissant. Mais elle ne lui demandait pas de baisser le volume. Elle savait trop bien qu’il ne l’écouterait pas. Au contraire, à la moindre remarque, il augmenterait encore le son, jusqu’à ce que les voisins, exaspérés, tambourinent contre le mur.
Son mari était un tyran qu’elle n’osait jamais contrarier.

Kimbap

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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La Constance de la louve – Cécile Baudin

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024 – Les presses de la cité
Genres : Enquête, historique
Personnages principaux :
Constance Mouchadou, jeune bonne – Victor Chastel, lieutenant de louveterie et juge de paix

Lozère, 1835.
Le corps du jeune Anatole Bousquet, étudiant en médecine, vient d’être trouvé au pied du château de Saint-Alban. Dans un premier temps, on pense que le jeune homme se serait perdu de nuit dans la tempête de neige qui vient d’avoir lieu. Cependant, Victor Chastel, juge de paix et lieutenant de louveterie, trouve surprenant que la victime qui connaissait très bien les lieux se perde au pied du château où il logeait. Avec l’aide d’une infirmière particulièrement perspicace, il procède à un examen détaillé du corps qui révèle des détails troublants et des incohérences. Son enquête se poursuit jusqu’au canton de Langogne où habite la famille de la victime. Là, il rencontre une belle et séduisante domestique, Constance, qui elle-même cherche à en savoir plus sur la mort du jeune homme qu’elle connaissait. Elle propose à Chastel de mener conjointement l’enquête en nouant entre eux un partenariat inédit entre gens de classes sociales si différentes. Ensemble ils vont découvrir que des morts étranges ont frappé d’autres jeunes gens.

L’autrice nous restitue parfaitement le contexte historique d’une époque et d’une région marquée par le souvenir terrifiant de la Bête du Gévaudan[i] qui aurait fait entre 82 et 124 victimes dans les années 1764 – 1767. Le nom du juge de paix, Chastel, évoque immanquablement celui de Jean Chastel, l’homme qui tua la Bête. Ce serait le grand-père de Victor. Cécile Baudin nous éclaire également sur le remplacement militaire qui tient une grande place dans le roman. C’est une politique de circonscription basée sur un tirage au sort qui désignait ceux qui devaient faire le service militaire pour partir à la guerre. Les notables et les riches avaient pour habitude de payer un remplaçant pour servir et souvent mourir à leur place.

Concernant les personnages, Victor Chastel cumule les fonctions de juge de paix et de lieutenant de louveterie. Cette dernière fonction qui consiste à chasser et, comme on dit maintenant, réguler le nombre de loups (en langue de bois on ne tue pas, on régule) est en complète contradiction avec l’attirance qu’il a pour ces animaux. Le juge de paix, lui, a pour mission de régler les conflits et les litiges de la vie quotidienne. Ici, Victor Chastel endosse le rôle d’enquêteur, normalement réservé aux gendarmes. Il est solitaire, ténébreux et accompagné d’un impressionnant chien-loup. Finalement, Victor, sous un aspect rugueux a un cœur tendre. Le personnage le plus étonnant est Constance. Une fille drôlement en avance sur son époque, sûre d’elle, de son charme et de son intelligence. Son modeste emploi de bonne ne l’empêche pas d’avoir une grande liberté, d’action et d’expression. C’est une belle femme qui rend dingue les hommes : un fils de bonne famille veut à tout prix en faire son épouse et le juge de paix est si éperdument amoureux d’elle qu’il en perd sa superbe et ses moyens. Constance est une féministe avant l’heure.

J’émettrai quelques réserves sur ces personnages qui me paraissent plus contemporains que d’époque : en 1835, il devait être rare de trouver un représentant de la loi aussi beau joueur et compréhensif que l’est Victor envers une domestique comme Constance. C’est aussi un louvetier qui aime les loups, ce qui dans une région traumatisée par les attaques de la Bête, devait être insolite. Victor un écologiste avant l’heure ? De même des femmes aussi indépendantes, libres et éduquées que le sont Constance et Marianne ne devaient pas être nombreuses dans les classes modestes du fond de la Lozère. Donc, des personnages un brin anachroniques, à mon avis.

Les femmes ont un rôle de premier plan dans ce roman. Outre la troublante Constance, l’infirmière Marianne fait preuve d’un sens de l’observation, de connaissances et d’une compétence digne d’un médecin légiste d’aujourd’hui avec les moyens modernes en moins. Elle aussi est en avance sur son temps. Celles qu’on a appelées, les trois louves sont des femmes plus âgées qui ont su faire preuve de patience et d’imagination pour concevoir une vengeance à long terme. Elles sont de celles qui restent dans l’ombre, qui n’oublient pas et ne pardonnent pas.

Dans ce roman, Cécile Baudin recrée une belle ambiance historique et mystérieuse d’une Lozère marquée par le souvenir de la Bête et par les injustices du remplacement militaire.

[i] Voir l’article de Wikipédia Bête du Gévaudan. Voir aussi sur ce site La Bête du Gévaudan d’Abel Chevalley

Extrait :
— Alors, si je comprends bien, vous prétendez que les décès d’Anatole Bousquet, Léopold de Rozasse et Albert Guérin ne sont pas des accidents, mais des meurtres. Pire ! Que ces assassinats seraient liés, et seraient le fruit d’un coupable unique, avec ses complices. Dont une femme avec des dessins sur le corps qu’on surnommerait « la Fougère ». Que ces gens s’amuseraient à attirer leurs jeunes victimes dans des guets-apens cruels, les trucidant dans des sortes de… mises en scène pointues et élaborées. Et qu’ils signeraient leurs forfaits d’objets symboliques, de portée affective pour les familles, ces objets renvoyant à un numéro précis qui serait la clé de ce mystère. Enfin, ces… messages s’adresseraient vraisemblablement aux pères de ces jeunes garçons, qui, pour d’obscures raisons, n’en auraient rien dit à personne. J’ai tout compris ?
— C’est merveilleusement bien résumé, brigadier, vraiment ! s’extasia Constance avec sincérité.

Lozère sous la neige

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

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Une promesse d’aventures – Mémoires – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Wandering through life)
Date de publication française :
2023 (Calmann-Lévy)
Traduction (américain) :
Gabriella Zimmermann
Genre : Biographie
Personnage principal :
Donna Leon

Après avoir lu tous les romans policiers de Donna Leon (une quarantaine) et commenté la plupart, j’avais la curiosité d’accéder à une parole plus personnelle. Je connaissais déjà quelques grandes lignes de sa vie, son enseignement de la langue anglaise dans des pays étonnants (Chine, Iran, Arabie saoudite), son installation à Venise, sa nécessité de quitter cette ville magnifique aujourd’hui polluée par le tourisme, mais je voulais en savoir davantage.

J’espérais sans doute en apprendre un peu plus sur le commissaire Brunetti. Comme l’indique la quatrième de couverture : « Avec finesse et humour, Donna Leon évoque le grand périple de sa vie et nous révèle enfin les secrets qui se cachent derrière Guido Brunetti, figure mythique du roman policier ». « Finesse et humour », si on veut, mais aucun rapport avec Brunetti ni avec sa carrière de romancière.

C’est plutôt une sorte  d’aide-mémoire personnel, une tentative de retenir des moments importants de son existence, depuis ses souvenirs d’enfance jusqu’à ses plaisirs permanents en passant par la rencontre de certains de ses amis. Rien de spectaculaire ni de très intime. Elle n’est pas du genre à se confier et je ne crois pas qu’elle encourage qu’on se confie à elle. Elle paraît s’être habituée à une certaine solitude qui correspond chez elle à une discrétion réciproque; « indépendante, autonome et courtoise », comme elle dit d’un chat qu’elle admire précisément pour ces qualités. Et les plaisirs auxquels elle s’adonne, même si ça peut finir par impliquer un grand nombre de personnes, sont avant tout des plaisirs solitaires : la lecture, l’écriture, l’écoute musicale (Haendel), cultiver son jardin …

L’autodescription est simple et sans prétention. C’est un livre écrit principalement pour elle, il me semble, et quelques-unes de ses connaissances à la rigueur. Si quelqu’un d’autre peut y trouver des éléments qui l’intéressent, grand bien lui fasse.

Extrait :
Je fis régulièrement des allers-retours en Italie, comme une loutre dans son étang, jusqu’au début des années quatre-vingt où j’ai trouvé un emploi et décidé de m’installer à Venise car j’y avais acquis des obligations familiales et noué de profondes amitiés. Ma bonne étoile ne m’a jamais abandonnée et je n’ai rencontré que grâce et bonté parmi ces personnes.
J’ai appris à les connaître et leurs vertus m’ont enrichie : la bienveillance, la générosité, l’amour de la beauté, le besoin de faire bella figura[1], la réticence à juger autrui, et leur éternelle propension au pardon.
Italia, ti amo.

[1] Faire bonne impression.

Venise

Niveau de satisfaction :
[Non noté]

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La Casse – Eugenia Almeida

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 (Desarmadero)
Date de publication française :
2024 – Éditions Métailié
Traduction (espagnol Argentine) :
Lise Belperron
Genre : Roman noir
Personnage principal :
Aucun mais beaucoup de personnages de second plan

Durruti, patron d’une casse qui désosse et revend des voitures volées, est mécontent parce qu’un de ses hommes a buté sans son accord deux jeunes qui foutaient un bordel monstre. En faisant cela, l’homme a rompu le fragile équilibre qui régnait entre les mafieux, les policiers et les politiques. C’est mauvais pour le business. Durriti va devoir calmer le jeu le temps que les choses se remettent à leur place. Mais le calme et la reprise des affaires vont être de courte durée : une succession d’erreurs fait six morts dans la police. La guerre est déclenchée, les morts violentes se multiplient. Ceux qui ne sont pas abattus doivent fuir. Le système s’effondre.

L’autrice nous décrit un système de corruption généralisée allant des hautes autorités politiques aux hommes de main qui obéissent aux ordres sans rechigner, en passant par les intermédiaires qui discutent entre eux et passent les accords qui font que tout le monde y trouve son compte. Le procédé fonctionne tant que rien ne s’ébruite. Mais il suffit d’une initiative malheureuse d’un subalterne pour ruiner la stabilité du dispositif. Quand on ne peut plus cacher les morts, policiers de surcroît, et que les journaux se déchaînent sur la corruption, le système s’écroule sur lui-même faisant une hécatombe.

Dans ce roman il n’y a toute une palette de personnages d’égale importance sans qu’aucun ne soit prédominant. Nous y trouvons un certain nombre de corrupteurs et de corrompus, à tous les niveaux de la hiérarchie, du ministre au petit voyou. Cependant l’autrice a quelque peu atténué la noirceur du tableau en y intégrant des touches d’humanité. Rita, par exemple, sait déchiffrer le corps des gens : le corps dit des choses, elle écoute, elle sait traduire, elle dit aux gens ce qu’elle voit, c’est un don. Rita voudrait se rapprocher de sa sœur qui la méprise. Saravia, lui, est un mari malheureux qui soupçonne sa femme de le tromper depuis qu’on lui a collé des messages anonymes sur le pare-brise de son magnifique coupé. Brandán est un vieux médecin légiste désabusé à qui on fait appel uniquement quand le légiste officiel de la police n’est pas là, celui dont les rapports vont exactement dans le sens que souhaite le chef de la police.

Le style d’Eugenia Almeida va bien avec son propos : il est simple, efficace, cru et incisif. Il y a beaucoup de dialogues souvent percutants ou amusants.

La Casse est un roman sombre et désenchanté dans le propos et tonique dans la forme. Un bon roman noir.

Extrait :
Cette fois-là, Durruti avait pensé que c’était peut-être juste. Que lui n’avait jamais demandé qui était le gars de la capitale et pourquoi on lui avait fait endosser le meurtre du Chilien. Qu’il avait accepté sans broncher. Sortir de prison, récupérer Nene.

Par la suite, les choses s’étaient enchaînées. La deuxième, la troisième fois. Se demander quand il aurait fini de payer.
Et un soir où il avait posé la question, le ton de Tapia avait changé, et il avait compris qu’il ne s’agissait pas de payer pour le passé. C’était autre chose : il payait pour le présent, comme un crédit. Pour ce qu’il avait désormais. Pour ce qu’il pouvait perdre.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Le fugitif, le flic et Bill Ballantine – Éric Forbes

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2024 (Héliotrope)
Genre : Thriller
Personnages principaux :
Denis Leblanc, ex-flic – Étienne Chénier, fugitif

Ce deuxième roman de Forbes est la suite d’Amqui, où étaient apparus pour la première fois le policier Denis Leblanc et le libraire-criminel Étienne Chénier. Ça se terminait par l’hospitalisation de Leblanc et la fuite de Chénier. Cela dit, ce n’est pas nécessaire de lire Amqui pour comprendre et apprécier l’intrigue de ce roman-ci.

Forbes prend soin de nous renseigner sur la fuite de Chénier après qu’il eût tué Pelletier et se soit installé à Paris. Quant au policier Leblanc, il a perdu un bras dans la fusillade où il était impliqué, s’est égaré dans la boisson pendant un bout, mais là il a retrouvé Chénier à Paris où il est venu pour le tuer. La femme de Pelletier (un des chefs de la mafia montréalaise), Catherine Desbiens, a aussi pour objectif d’éliminer Chénier; elle est d’arrivée à Paris avec son homme de confiance, Thomas Girard, et s’est liée à quelques complices français. Elle a fait suivre Leblanc, qui a retrouvé Chénier. Et, avant même que Leblanc s’attaque au libraire, les tueurs de Desbiens cernent la librairie, des coups de feu éclatent, Chénier et Langlois décampent et sont obligés de s’entraider.

Dans leur fuite, ils tombent sur un petit gars bizarre, Axel, qui rêve de devenir Bill Ballantine (le fidèle compagnon de Bob Morane)[1], qui leur donne un coup de main avec plaisir, d’autant plus qu’il estime qu’il y a de l’argent à faire dans cette aventure. La mère d’Axel, voleuse occasionnelle pour arrondir les fins de mois, se joint au petit groupe en y mettant le prix. Quand Axel est enlevé, l’action prend une étrange tournure, les poursuivants devenant les poursuivis. C’est un an plus tard, à Baie-Saint-Paul, que sera asséné le coup final, et fatal, de cette histoire.

Ça ferait un très bon scénario de film. L’action ne manque pas : les cinquante premières pages décrivent une poursuite dans les rues de Paris. Ce rythme affolant se poursuivra jusqu’à la fin du roman. Les personnages sont un peu excessifs, mais l’étrange camaraderie entre Chénier et Leblanc est intéressante; Axel est un petit surdoué exceptionnel, Catherine est une méchante acharnée mais elle trouve à qui parler quand elle touche à un cheveu d’Axel : sa mère Alice. Des notes d’humour détendent  l’atmosphère de temps en temps et des références littéraires permettent au lecteur de s’évader quelques secondes. Mais c’est pratiquement impossible de remettre la lecture au lendemain.

[1] Cf. les romans d’Henri Vernes.

Extrait :
─ Envoyez le fric ! leur enjoint la mère d’Axel, sur un ton un brin agressif, en se tournant vers eux, main tendue.

Début trentaine, cheveux bruns coiffés à la garçonne, anneau transperçant la narine gauche. Ce sont les premières paroles qu’elle prononce lorsqu’ils sont à peine installés dans l’automobile.
Étienne Chénier échange un regard avec Denis Leblanc.
─ Quoi ?
─ Le fric, le pognon, l’oseille, la thune, le flouze, éructe-t-elle, comme si elle venait d’avaler un dictionnaire de synonymes. Édouard m’a dit que vous étiez plein aux as.
─ Qui ?
─ É-dou-ard, articule-t-elle lentement, d’un ton exaspéré.
Chénier hausse les épaules.
─ Connais pas d’Édouard.
Elle le dévisage.
─ Non, mais merde, vous vous foutez de ma gueule ? (D’un geste de la tête elle désigne son fils, qui fixe l’horizon comme si cette discussion ne le concernait pas.) Édouard, mon fils, celui que vous avez kidnappé depuis cet après-midi.
─ Kidnappé ? s’offusque Chénier, qui n’aime pas la direction que prend cette conversation. On essaie de se débarrasser de lui depuis qu’on l’a croisé dans le Quartier latin ! Un vrai pot de colle ! Il nous a dit qu’il s’appelait Axel, pas Édouard !

Baie-Saint-Paul

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Le refuge – Alain Beaulieu

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Druide
Date de publication française :
2024 – Liana Lévi
Genre : Psychologique
Personnages principaux :
Antoine et Marie, couple de retraités

Antoine et Marie, couple de retraités, ont vendu leur maison pour s’installer en forêt dans un refuge de trente-cinq mètres carrés, sans eau courante ni électricité. Malgré la rusticité de leurs conditions de vie, ils s’épanouissent, libérés de toute technologie dans le rapport direct à la nature. Leur temps est partagé entre l’observation des animaux, des oiseaux, du ciel et des étoiles, la lecture, l’écoute de la radio et la sieste. Cette vie paisible a été interrompue brutalement une nuit de juin quand quelqu’un est venu frapper à leur porte pour les prévenir qu’un incendie faisait rage près d’ici et qu’il fallait sortir. Il n’y avait d’incendie nulle part, c’était le prétexte utilisé par deux hommes portant une cagoule et habillés de noir pour entrer. Ils en voulaient à leur économie. Peu après cette agression, Antoine, dans une réaction impulsive, va commettre un acte qui va définitivement faire basculer leur existence. Finie la quiétude, une autre vie commence.

Le tout début du roman, quand l’auteur présente le retour à la nature du couple de retraités, l’amateur de polars et de thrillers pourrait penser que cette lecture ne se présente pas de façon passionnante. Mais très rapidement, un incident va faire basculer l’intrigue et sortir de cette histoire de vieux hippies en mal de félicité. L’auteur a monté fort habilement une intrigue à plusieurs niveaux qui donne souvent l’impression que tout est expliqué et résolu avant qu’un rebondissement ne donne une vision totalement différente des évènements.

L’auteur montre aussi comment un cas tenant du fait divers peut faire basculer de façon irrémédiable des existences. C’est ainsi qu’après l’agression qu’ils ont subie et la réaction d’Antoine, les deux retraités passent d’une vie bucolique et contemplative à la culpabilité et la crainte que quelqu’un d’autre ne découvre la vérité. Ils doivent maintenant vivre avec l’image de ce qu’ils sont devenus qui n’est plus en accord avec leurs principes. Ce qui est également mis en lumière c’est jusqu’où peuvent aller des personnes aussi paisibles et inoffensives que de tranquilles retraités sous la pression des circonstances.

L’histoire est racontée alternativement par le mari et l’épouse. Le ressenti et l’angle de vision varient en fonction du narrateur ou de la narratrice. C’est ainsi qu’Antoine nous apparaît impulsif et d’une grande sensibilité, plus fragile aussi que Marie qui, elle, est plus sauvage mais maîtrise mieux ses sentiments. C’est clairement Marie le plus fort de ces deux personnages.

Le refuge est un roman psychologique abordant avec subtilité les thèmes de la culpabilité et du basculement fortuit de l’existence humaine.
Prix du livre France/Québec 2023.

Extrait :
Je me suis approchée à mon tour pour jouer mon va-tout.
— Une nuit, je dormais, mon mari aussi. Deux hommes sont entrés chez nous, prétextant un incendie. Ils étaient cagoulés, un petit et un grand. Le grand, on sait qui c’était.
Je me suis tue, laissant à mes mots le temps de produire leur effet. Sans bouger la tête, il a détourné les yeux, reclus dans ses pensées. Puis il m’a toisée de nouveau.
— Pourquoi vous êtes là ?
J’ai secoué la tête machinalement.
— Pour connaître la vérité.
Il a souri comme s’il me prenait en pitié.
— La vérité… a-t-il lâché dans un souffle. C’est un concept flou, ça, la vérité.
Ce mot, dans sa bouche, détonnait comme un bistouri dans la main d’un bûcheron.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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