Les Égarés – Zoe Brisby

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Michel Lafon
Genres :
Aventures, humour
Personnages principaux :
Victor, Livie, Tatiana, Greg, Kilian, Valentin, Hubert, Arthur, participants à un stage de survie en milieu hostile

Réveillez l’aventurier qui sommeille en vous ! Ils sont six à avoir reçu cette invitation à un stage d’une semaine en pleine nature pour un retour aux sources et apprendre les techniques de survie en milieu hostile. Le lieu est la montagne et le maquis corse, à proximité du mythique GR20. Ce qui est étrange c’est que l’organisateur, Victor, semble avoir ciblé précisément ces six participants. Mais il a une surprise : une candidature non sollicitée, un vétéran s’est inscrit sans être invité. Après quelques hésitations, Victor l’accepte dans le groupe. Ils seront donc huit avec lui au départ. Et bien sûr ce stage sera plein de surprises et d’imprévus.

Dès le début de l’intrigue on sait que Victor l’organisateur n’est pas net. Il n’est pas le guide professionnel qu’il prétend être. On sait qu’il manigance quelque chose. On s’interroge ensuite sur la composition de son groupe, on ne peut plus hétéroclite. En effet nous trouvons :

  • Livie, magnifique jeune femme, mannequin. Elle cache une cicatrice dans son cou et probablement une autre cicatrice psychologique invisible.
  • Tatiana, professeure de Yoga. La zénitude incarnée. Elle est végane.
  • Greg, un grand gaillard, plein de muscles. C’est un survivaliste qui a construit un bunker pour protéger sa femme de l’apocalypse qui vient. Celle-ci a préféré partir plutôt que de s’enfermer.
  • Valentin, grand gaillard aussi, mais sans muscles. C’est un intellectuel. À 25 ans il habite toujours chez ses parents. Aucune vie sociale, toujours le nez dans ses livres.
  • Kilian, jeune de banlieue difficile. A eu le choix entre la prison et ce stage. C’est un garçon gouailleur mais toujours prêt à aider.
  • Hubert se prend pour un grand reporter. Un peu mégalo, il compte sur ce stage qu’il filme pour relancer une carrière en déclin.
  • Arthur, le doyen du groupe. Ne faisait pas partie du plan de Victor, contrairement à tous les autres. Toujours impeccablement mis, il est mystérieux et semble cacher quelque chose.
  • Et bien sûr, il y a Victor, l’organisateur et faux guide. Il semble suivre un plan précis. Il est inquiétant.

Bien qu’il y ait du suspense et même parfois de la tension, c’est surtout l’humour qui domine dans ce récit des péripéties des aventuriers du dimanche. Des moments pleins d’émotion dans lesquels apparaissent les fêlures de chacun succèdent à des scènes de grosse farce. Nous apprenons ainsi qu’il y a des ours en Corse, au moins un. Il y a aussi des loups, l’auteur nous révèle le truc à faire quand on est cerné par une harde, ça peut servir aux randonneurs du GR20 ! De plus c’est un livre optimiste, plein de bons sentiments. Il rappelle un peu ces bouquins américains de psychologie positive, mais c’est agréable à lire et ça fait du bien malgré une certaine naïveté du propos. Ce n’est pas un polar contrairement à ce que le début laisserait penser.

Les Égarés est un roman pour se détendre et rire, ce qui n’est pas si mal par les temps qui courent. Et chose rare : c’est un livre qui réconcilie avec la nature humaine.

Extrait :
L’allégresse disparut laissant place à l’angoisse. Ils se consolèrent en se disant que tout ceci serait bientôt terminé. Le lendemain, à cette heure, ils seraient dans un hôtel à se prélasser dans un bain chaud après avoir dénoncé Victor à la police.
Pourtant, à cette pensée, ils ne ressentirent pas le réconfort tant convoité mais plutôt une sorte de lassitude. Kylian retrouverait son paysage gris, Valentin relaterait ses exploits à ses parents perplexes, Greg réemménagerait dans son bunker, Tatiana redeviendrait végétarienne, Livie reprendrait ses défilés et Arthur retrouverait la solitude de sa maison vide.
Tout compte fait, la normalité n’avait peut-être pas autant d’attraits qu’ils l’avaient imaginée. Ils n’étaient pas si mal ensemble dans les bois. Bien sûr, ils avaient faim et parfois soif, leurs vêtements laissaient à désirer et une douche ne serait pas du luxe mais, pour une fois depuis bien longtemps, ils se sentaient véritablement vivants.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

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Les os de la Méduse – J. L. Blanchard

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2022 (Fides)
Genre :
Enquête
Personnages principaux :
Bonneau et Lamouche

Il n’y a pas longtemps, j’ai rendu compte du Silence des pélicans, le premier roman de Blanchard. Vient de paraître son deuxième, Les os de la méduse. Même genre de roman détendu avec les policiers Bonneau et Lamouche. Un Bonneau toujours gaffeur et malappris mais moins surréaliste et un Lamouche omniprésent et toujours intelligent. L’intrigue me semble aussi plus resserrée, même si elle n’était pas secondaire dans le roman précédent. Bref, toujours aussi plaisant mais un peu plus exigeant si le lecteur s’efforce de tenir tous les bouts de la chaîne.

Au centre de l’intrigue, un luxueux manoir sur Redpath Crescent, résidence cossue du comte de Clairvaux sur le flanc du Mont-Royal. Manoir luxueux richement meublé et parfaitement entretenu, sauf pour ce qui est de ce cadavre décharné assis au fond d’un placard. Pas facile de grimper un cadavre à l’étage ! Le manoir ne compte que quatre habitués, y compris le comte : Berthe, la domestique et cuisinière, qui s’occupe du comte depuis qu’il est jeune, Henri le majordome, et Ludovic Calvez le secrétaire du comte, qui était en voyage quand le cadavre a été installé dans le placard de son bureau. Seule autre piste assez vague : une silhouette fantomatique saisie par une caméra de surveillance.

En visitant/fouillant la maison, Lamouche a été particulièrement frappé par un énorme tableau qui occupait tout un mur : Le radeau de la Méduse. Pourquoi un tel tableau plutôt macabre au centre d’une salle aménagée spécialement pour le recevoir ? Le tableau disparaîtra au cours de l’enquête pour être restauré, selon le comte. Lamouche apprendra que ce tableau, reproduction de Delacroix à partir de l’œuvre de Géricault (exposée au Louvre), représente la déchéance et la mort d’un grand nombre de combattants (guerre de Vendée et guerre des Chouans) qui souhaitaient rétablir la monarchie en France. Abandonnés par Deroy Chaumareys, soupçonné de s’être emparé d’un trésor envoyé par les Anglais pour soutenir les troupes. Y aurait-il un lien entre l’or et le tableau ?

Par ailleurs, qui s’amuse à cacher des mains dans des boîtes à lettres et des cages à oiseaux? Œuvre d’une infirmière, croit-on. Rapport entre cette pseudo-infirmière et celle qui est disparue il y a plusieurs années ?

Enfin, Jean-Charles Labrecque de la Galerie Labrecque est-il vraiment disparu ?  Quel est son intérêt pour Béatrice Morel, organisatrice de plusieurs expositions pour le Cercle ? Que connaissent également le comte et son secrétaire. Et qui était vraisemblablement enceinte.

Toutes ces questions recevront évidemment des réponses cohérentes. L’intrigue est complexe et animée par un bon nombre de personnages. Peut-être pour détendre l’atmosphère, le personnage de Lamouche gagne en profondeur : on le suit chez lui, puis chez son ami Guy au resto de la rue St-Denis; toujours réticent à fréquenter des groupes et insatisfait dans ses relations plus intimes avec Carmina. Habile dans sa fréquentation de Bonneau qu’il sait flatter dans le sens du poil, ce qui lui permet de faire ce qu’il veut. Son côté sympathique vient aussi de sa valorisation de l’amitié : il n’hésite pas à partager avec son ami des tripes de Pont-l’Abbé, du pâté de foie du Périgord, de superbes fromages, accompagnés de Montrachet, de Pétrus et du Château d’Yquem, don du Président de la France à Bonneau, qui  a échangé ça à Lamouche contre une bonne pizza Spéciale Bonneau !

Bref, Blanchard s’est taillé une place bien à lui dans la production des polars québécois.

Et la maison Fides semble commencer solidement une agréable série de romans policiers.

Extrait :
– Dites-moi, monsieur de Clairvaux : ce tableau occupe un emplacement privilégié dans la maison… Pourquoi a-t-il une telle importance pour vous ?
C’est mon grand-père qui a fait construire cette maison et demandé à l’architecte d’aménager une alcôve pour mettre en valeur le tableau. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Il aimait dire qu’il s’agissait du véritable joyau de la famille (…) Ce tableau fait partie du patrimoine de la famille, et de son histoire… Certains pensent qu’il cacherait les secrets d’un trésor, mais je n’en crois rien. Sa véritable valeur réside dans la symbolique du sujet… On ne peut s’empêcher d’admirer l’instinct de survie et l’espoir qui habite ces hommes à moitié morts. Voyez-vous, ma famille a toujours soutenu la monarchie. Elle l’a fait pendant la Révolution française, et n’a jamais baissé les bras depuis! Avec le chaos qui régnait en France à la fin de la Deuxième Guerre, plusieurs d’entre nous espéraient remettre un Bourbon sur le trône, mais ce diable de général de Gaulle est venu contrecarrer nos plans !

Carré St-Louis

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

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L’ombre de la nuit – Marco Pianelli

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions Jigal
Genre :
Thriller
Personnages principaux :
Paco Sabian, mystérieux et redoutable vagabond – Mathis, lieutenant de gendarmerie  – Myriam, mère d’un fils disparu

Un homme marche sur une route déserte depuis l’aube. Il fait du stop, mais aucune des rares voitures ne s’arrête. Il pleut des cordes et il fait nuit. Et puis miracle : une voiture stoppe. Il monte, c’est une femme seule qui conduit. Elle s’appelle Myriam, elle parcourt cette route dans l’espoir insensé d’y retrouver son fils de 17 ans disparu il y a cinq ans à cet endroit. Elle l’amène chez elle, ils finissent dans le même lit après qu’il lui ait fait la leçon sur son imprudence. Paco, c’est le nom du vagabond, pour remercier son hôtesse va se pencher sur le dossier de la disparition du fils. Il va rapidement s’avérer qu’il a des connaissances et une expérience qui vont lui permettre de relancer cette affaire oubliée. Tellement que tout ce qui était enfoui depuis cinq ans va ressurgir. Ce qui va devenir extrêmement dangereux.

L’intrigue est centrée sur le mystérieux vagabond, nommé Paco Sabian. Cet individu passait par là par hasard et en quelques jours il va réveiller une affaire classée depuis cinq ans et il va mettre le feu à toute la région. Faut dire qu’il est exceptionnel Paco : un sens de l’observation très affûté, une intelligence supérieure, des qualités physiques exceptionnelles, la maîtrise totale des techniques de combat. Et en plus dans l’intimité, il est tendre et il baise bien. Quelle chance elle a eue Myriam de tomber sur un gars de cette trempe qui va lui dénouer vite fait l’affaire de la disparition de son fils tout en la faisant monter au septième ciel ! Si je me permets l’ironie, c’est parce que l’auteur en fait des tonnes dans ce sens. Paco c’est le mâle alpha dans toute sa splendeur. Puissant physiquement, très intelligent, fort dans tous les domaines presque un surhomme. C’est caricatural et un peu anachronique : ce genre de héros, le mâle dominant, existait dans les romans des années 1960 (James Bond, OSS 117 …) : le type inoxydable, se sortant de tous les pièges, sûr de sa force et de ses talents. Aujourd’hui même dans les polars, on ne voit guère ce genre de personnage. Les hommes montrent leurs faiblesses et les femmes ne sont pas que des faire-valoir. Il y aussi un côté personnage de western dans Paco : le justicier solitaire qui arrive on ne sait d’où, on ne sait qui il est, il fait justice et redresse les torts, il reprend finalement sa route solitaire dans le soleil couchant (accompagné de la musique mélancolique appropriée) on ne sait pour quelle destination. Bref, Super Paco m’a saoulé ! Ce qui n’est pas le cas du lieutenant Mathis, plus humain, plus vulnérable, beaucoup plus « normal », et finalement plus attachant. Les truands eux aussi sont campés de façon plus réaliste, surtout le parrain Bianchi. Les hommes de main sont toujours des malabars d’une bonne centaine de kilos, méchants et vicieux, que Super Paco se fait un plaisir de dérouiller. Il y a aussi un homme politique véreux, sans scrupules et lâche qui tire les ficelles dans l’ombre. Un bon cocktail de personnages pour un polar classique.

Hormis le personnage irritant de Paco,  ce roman a les qualités d’un bon thriller : intrigue solide, de l’action, du rythme, des retournements de situation, du suspense. L’ensemble fait qu’on est bien pris par cette histoire et que le livre se lit avec plaisir.

L’ombre de la nuit est un thriller agréable qui n’a d’autre ambition que de fournir une bonne distraction. Toutefois le personnage principal est trop caricatural.

Extrait :
Bianchi ne parvenait pas à dormir. Il reprit alors place derrière son bureau, alluma l’ordinateur, se servit un cognac et s’offrit un nouveau cigare. Il ne remettrait pas la main sur le sommeil de la nuit, il le savait, alors autant agrémenter son insomnie.
Aucunes nouvelles de son équipe en Ardèche. Ce n’était pourtant pas compliqué d’envoyer un message ! Mais à travers le brouillard du havane, la vérité faisait jour. Sabian. La vraie complication. Un homme dont on ne savait rien, ça l’agaçait autant que le mutisme de ses troupes.
Il n’avait jamais beaucoup lu mais se souvenait de légendes orales, ou était-ce des films ? Peu importait finalement. Ça racontait l’histoire d’un étranger de passage qui provoquait la chute de la puissance en place. Ce souvenir tournait maintenant à l’obsession. Était-il d’origine biblique, ou simplement issu d’un western ? Il vérifierait une autre fois de toute façon. Pas le temps de s’instruire, il devait agir. Il décrocha son téléphone et à trois heures du matin réveilla son nouveau bras droit. Son fils.

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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Le Silence des pélicans – J. L. Blanchard

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Fides)
Genre :
Enquête
Personnages principaux :
Inspecteur Bonneau et agent Lamouche

C’est le premier roman de J. L. Blanchard, un bon roman de structure classique, traversé par un sens de l’humour qui vire parfois au burlesque. Il met en scène deux policiers, le lieutenant Bonneau, peu intelligent, traditionaliste et gaffeur, qui tombe tellement sur les nerfs de tout le monde que son chef, le directeur St-Pierre, lui impose comme adjoint le jeune Lamouche, original, brillant et indiscipliné. Dans l’espoir que les facéties de Lamouche pousseront Bonneau vers la retraite.

Cet humour en filigrane n’exclut nullement le sérieux du drame ni la rigueur de l’enquête. Premier problème : on repêche dans le Saint-Laurent le cadavre d’un marin amputé des deux pieds. Secundo : une jeune sourde plus ou moins muette est violemment frappée par une automobile au cœur de la ville. S’ajoutera à ces crimes la disparition d’une autre jeune femme. Entre ces trois cas, le rapport n’est pas évident. L’enquête s’oriente bientôt en direction d’une organisation d’importation et de distribution de drogues. Cette organisation s’arrange d’ailleurs pour s’approprier un bon nombre de jeunes filles pour animer les scènes de ses cabarets et, parfois, pour rendre service à domicile. Pour s’assurer de la discrétion des passeurs de drogues, on cherche à enrôler des sourdes et muettes, c’est-à-dire des pélicans, « le pélican peut se déplacer la gorge pleine, et c’est un des rares oiseaux qui ne chante pas », précise le policier Lacoste. Lamouche utilise tous les services du bureau pour traquer les malfrats. Mais chaque fois qu’on s’apprête à mettre la main sur un des criminels impliqués dans l’énorme combine, il se fait assassiner. La tâche n’est donc pas facile d’éclaircir les différents aspects de l’intrigue. Grâce, cependant, à la subtilité de Lamouche et aux gaffes heureuses de Bonneau, les méchants trouveront à qui parler.

La lecture est facile et plaisante. Le tandem Bonneau/Lamouche est bien trouvé et n’a rien à voir avec les Holmes/Watson ou les Poirot/Hastings. L’action se passe à Montréal (Lamouche habite au Carré St-Louis) et un Montréalais appréciera les points de repère. Ici et là, l’auteur pose des petits problèmes qui seront résolus en cours de route. Sans trop entrer dans les détails, les différentes spécialités policières contribuent efficacement à la résolution des énigmes.

Bref, un premier roman prometteur et un espoir de revoir ces deux policiers si mal appariés mais si efficaces.

Extrait :
Monsieur le directeur,
Vous savez comment depuis le tout début de ma carrière j’ûmes à cœur ma vocation des forces de l’ordre. Vous savez comment je fût toujours entiérement dévoué à la cause de la justice et que mes intérêts personnels passèrent sans répit après tout le reste. Or, je me dois de vous faire ce matin un rapport malheureusement défavorable vizavi le jeune assistant que vous me procurates pas plus tard que lundi et ceci pour les raisons graves et suivantes que voici :
Si je mets d’un côté de la balance les défauts, nous obtenons que premièrement, il est assez prétencieux. Deuxièmement il est jeune. Troisièmement, il n’a aucune notion des responsabilités ni des sacrifices qu’il faut s’imposer pour faire ce dur métier et il se permet même de gaspiller des heures de travail précieuses pour aller se balader sur un bicycle sous prétexte qu’il fait beau dehors alors que nous avons un cas probable de céréale killer sur les bras!

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Château de cartes – Miguel Szymanski

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (OURO, PRATA E SILVA)
Date de publication française : 2022 – Agullo Éditions
Traduction (portugais) :
Daniel Matias
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Marcelo Silva, chef de brigade financière à Lisbonne

Marcelo Silva, ancien journaliste, vient d’être nommé chef de la brigade financière à Lisbonne. Sa nouvelle mission est de chasser les délinquants à col blanc. Rude boulot en perspective, car l’organisme dans lequel il est intégré a davantage l’habitude de l’inertie, voire de la complaisance que celle de la traque des fraudeurs. Mais Marcelo est disposé à faire le job, ce qui dérange pas mal de gens qui profitent tranquillement d’un système de corruption généralisée. Il va être rapidement confronté à la disparition d’un banquier puissant et à la rumeur d’une liste établie par ce banquier où seraient notés tous les pots-de-vin versés et quels en sont les bénéficiaires. De quoi déclencher la panique dans les milieux politiques et financiers et de vouloir se débarrasser d’un obstacle, représenté par Marcelo Silva.

Le cadre du roman est la ville de Lisbonne à laquelle l’auteur est attaché. Il nous décrit les rues, les ruelles étroites, les places et les restaurants. Il y a de la nostalgie dans cette peinture, car la ville change. Aujourd’hui elle est envahie de touristes en quête d’exotisme, de vin bon marché, de ciel bleu, de plages paradisiaques et de soleil. Les nouveaux restaurants de luxe, les bars à huîtres, les bistrots qui servent uniquement des conserves, les bars à tapas et les fast-foods ont remplacé les anciens restaurants traditionnels. Les vieux quartiers décrépis sont restaurés et mis sur le marché à des prix exorbitants que presque aucun Portugais ne peut payer.

Ce qui ne change pas, mais au contraire s’amplifie c’est la corruption. Elle touche les politiques, les financiers, les magistrats, les journalistes. S’attaquer à un système qui profite à tant de gens puissants n’est pas sans danger et Marcelo Silva va le constater à ses dépens. Ce qui ne va pas le décourager, mais un homme seul ou presque peut-il changer une organisation qui détourne sans vergogne les richesses d’un pays au profit d’une élite mafieuse ? À travers l’enquête de Marcelo l’auteur nous donne une image détestable d’un Portugal décadent gangréné par la corruption.

Le style de l’auteur est informatif et descriptif. Il installe une certaine distance par rapport aux personnages qui fait qu’on a du mal à se sentir en empathie avec eux. Bien qu’il s’agisse de dangers, de menaces et de morts, on ne ressent que très peu la tension et le suspense. Bref le style est celui du journaliste plutôt que du romancier.

Château de cartes est un roman bien documenté, édifiant sur un Portugal pillé par les prédateurs financiers. Dans cette fiction la partie réelle observée prédomine sur la partie imaginée.

Extrait :
La voix de Marcelo devint plus douce, il décida de dire ce qu’il estimait nécessaire d’être dit, pour clarifier les positions, de façon constructive, et aussi rapidement que s’il devait aller urgemment aux toilettes. Il avait envie de fumer une cigarette, chose qu’il faisait rarement. Cependant, il n’eut pas le courage de demander s’il pouvait le faire, malgré la présence du cendrier sur pied à côté de Gomes da Silva et de l’odeur de cigare qui flottait dans l’air.
— J’ai eu quelques exigences : une voiture, un chauffeur, une assurance santé… Je ne parlerai pas de salaire, ce serait manquer d’élégance. Mais surtout, j’ai exigé de l’autonomie et une indépendance totale. On m’a demandé de faire le travail que vous, Gomes da Silva, ne faites pas depuis dix ans, à savoir depuis qu’existe l’organisme que vous présidez. L’ESF a une autonomie financière mais aucun budget, elle prélève des taxes lucratives, mais elle est incapable d’attraper le moindre contrevenant, le moindre criminel, même les transferts suspects n’ont pas abouti à la moindre condamnation depuis que vous dirigez ce bordel. Je n’ai pas besoin de vous rappeler quel est votre travail, bien que je pense que quelqu’un devrait le faire. Je vois que vous avez plein d’informations sur ma vie. De mon côté, je sais peu de choses sur vous : apparemment, vous pensez que vos missions consistent à vous rendre à Londres en classe business ou en jet loué aux frais de l’État, essayer des costumes sur Savile Row, toujours avec l’argent des contribuables, acheter des bijoux à votre femme avec la carte de crédit de l’Institut, rapporter à vos enfants des ordinateurs portables et des téléphones de l’Institut et accueillir des prostituées dans l’appartement que l’Institut réserve aux visiteurs officiels. Sans parler de la stupidité suprême d’attribuer des contrats de nettoyage à l’entreprise de votre frère qui, contrairement à vous, est à moitié imbécile.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Dernière Limite – Rick Mofina

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Full Tilt)
Date de publication française : 2019 (Alire)
Traduction :
Pascal Raud
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Kate Page, journaliste

La série Kate Page comprend 4 volumes. J’ai déjà commenté le troisième et le quatrième. Celui-ci est le deuxième. Chacun a une certaine autonomie mais, comme la journaliste de Newslead Kate Page évolue de façon marquée, aussi bien les lire dans l’ordre.

Kate est vraiment au centre de ce roman. Elle vit à Manhattan avec sa petite fille, Grace, et travaille à Newslead, un important quotidien de New York. Elle a la réputation d’être un véritable pitbull. Pourtant, les recherches qu’elle poursuit depuis 20 ans pour retrouver sa jeune sœur n’ont donné aucun résultat. Avec ses parents adoptifs et sa sœur Vanessa, elles ont subi un grave accident dans les Rocheuses : la voiture s’est abîmée dans une rivière et Kate n’a pas pu retenir la main de Vanessa qui est alors disparue dans les eaux tumultueuses. On n’a jamais retrouvé son corps. Rongée par la culpabilité, Kate la recherche de façon obsessive.

C’est pourquoi lorsque Ed Brennan, un policier dans une petite ville du nord de l’État de New York, la prévient qu’on a retrouvé le corps carbonisé d’une femme qui portait un pendentif semblable à celui que Kate avait remis aux forces policières et que Vanessa et elle portaient, la journaliste fonce vers Rampart en espérant participer à l’enquête. Ce n’était pas sa sœur. On découvre d’autres victimes de ce tueur en série cruel et inassouvissable. Toutes les polices américaines le recherchent. Et Vanessa ne fait toujours pas partie des victimes. Cependant, en enquêtant de son côté, Kate semble trouver un lien entre l’homme recherché et sa sœur.

Comme d’habitude chez Mofina, il est impossible de lâcher les cinquante dernières pages. L’auteur aime torturer son lecteur mais, dirait-il, c’est pour son bien ! Parce qu’on se doute bien que les bons finiront par gagner. C’est un roman fort divertissant mais, cette fois-ci, j’ai été indisposé par quelques irritants : le roman  est minutieusement documenté, mais c’en est trop. Trop de forces policières sont sollicitées et les détails techniques ralentissent l’action : on s’y perd. Le rythme en souffre un peu. Puis, plus personnellement, j’ai trouvé Kate insupportable. Férocement rongée par la culpabilité (avoir été dans l’incapacité de retenir la main de sa sœur alors qu’elles étaient en train de se noyer dans des eaux impitoyables !), elle fonce tête baissée où le vent la pousse et oublie souvent qu’elle est vraiment responsable de sa fille (en principe !) et de sa propre vie. Difficile de s’attacher à une histoire (on y parvient quand même) quand le personnage principal est si obsédé par la culpabilité (une culpabilité d’ailleurs mal placée) qu’elle est incapable de cultiver une relation amicale avec qui que ce soit. Dans les romans suivants de la série, ça s’améliore. Son ambition d’être la meilleure journaliste prend toute la place. Mais elle est encore incapable d’avoir le sens de l’humour.

Extrait :
Sur un écran allumé, du texte se mit à défiler lentement
J’espère que tu es à ton aise. Le monde te regarde en ce moment, des milliers de personnes, alors que les secondes s’écoulent. Bientôt, ce sera des millions de personnes, car il s’agit d’une mort retransmise à l’échelle planétaire, et les spectateurs vont être fascinés. Surtout parce que j’ai installé des compteurs pour surveiller tes signes vitaux, le niveau d’oxygène restant, et le compte à rebours, qui est calibré selon mes calculs précis du temps qu’il te reste à vivre (…) Rappelle-toi : plus tu paniques, te débats ou bats des ailes en t’agitant, plus tu épuises ton oxygène. Tu te trouves six pieds sous terre. Le cercueil est en acier, mais c’est de l’acier de basse qualité et il est possible qu’il soit vaincu par le poids de la terre au-dessus de ta tête. Il est vain de lutter contre lui. Personne ne peut t’entendre, et personne ne te retrouvera jamais. J’espère que tu me pardonneras, parce que je voulais te garder avec moi dans ma nouvelle base d’opération, pour faire partie de ma nouvelle collection. Ce sera magnifique. Mais tu as interféré et tu m’as trahi, et tu dois subir la punition. Tu vas terriblement me manquer. De tous mes spécimens, tu étais ma préférée. Adieu.

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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Les Incandescentes – C.J. Tudor

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021
(The Burning Girls)
Date de publication française : 2022 – Pygmalion
Traduction (anglais) :
Thibaud Eliroff
Genre :
Thriller
Personnages principaux :
Jack Brooks, pasteur à Chapel Croft, petit village du Sussex – Flo, 15 ans, fille de Jack

Le révérend Jack Brooks était pasteur à Nottingham. Suite à un évènement dramatique qui s’est produit dans sa paroisse, il est muté contre son gré à Chapel Croft un petit village du Sussex. Lorsqu’il débarque dans ce patelin, il peut tout de suite constater que le changement avec la grande ville est complet : pas de réseau internet, le téléphone mobile ne passe qu’en certains endroits et la chapelle est vraiment étrange. Mais elle décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur et de s’adapter à son nouvel environnement. Car le révérend Jack Brooks, malgré son prénom, est une femme. Une femme dans la quarantaine accompagnée de sa fille de 15 ans, Flo. Dans ce trou du cul du monde, comme le dit Flo, la vie n’y est pas si paisible qu’on pourrait le croire. Elles vont vite découvrir qu’une suite d’évènements traumatisants a secoué cette petite communauté, il y a longtemps, mais aussi beaucoup plus récemment et qu’il est malvenu de mettre son nez dans les secrets des autres, ici encore plus qu’ailleurs.

L’intrigue qui s’annonçait assez pépère au vu des acteurs principaux, un pasteur et sa fille, devient de plus en plus complexe au fil des nouvelles révélations, elle devient palpitante au fur et mesure qu’on avance dans le récit et finit en un thriller haletant. Belle maîtrise de l’intrigue de la part de l’autrice.

L’ambiance mise en place est parfois glauque et toujours pleine de mystères, à l’instar des incandescentes, ces poupées de brindilles qu’on brûle pour commémorer les martyrs du Sussex, ces villageois qui sont morts sur le bûcher durant les purges de la reine Mary Ire contre les protestants. Les incandescentes servent aussi à signifier une menace sourde quand elles sont déposées à l’intention de quelqu’un. Une chapelle qui par sa configuration suscite plus l’angoisse que la sérénité, un prédécesseur qui s’est pendu, des apparitions fantomatiques, une crypte secrète et une maison abandonnée flippante complètent le décor. Une belle atmosphère donc, inquiétante et un brin gothique.

Les personnages sont aussi réussis. Le révérend Jack est avant tout une mère qui essaie de protéger sa fille sans être trop étouffante. Elle essaie toujours de trouver le difficile équilibre entre la prudence et la liberté. On va aussi découvrir que Jack a un lourd passé et qu’elle cache soigneusement quelques secrets. Flo, sa fille est respectueuse de sa mère, mais elle est aussi impertinente et éprouve le besoin de s’affranchir, se mettant ainsi bien involontairement en danger. À côté de ces deux-là, nous trouvons toute une galerie de personnages secondaires plus ou moins fréquentables dont certains, les plus dangereux, cachent bien leur jeu.

L’écriture (et donc la traduction) est claire et précise. Quelques touches d’humour viennent agrémenter la lecture.

Les incandescentes est un thriller enlevé, plein de suspense et de tension. Bien écrit, original par son personnage principal, avec une intrigue solide et une ambiance oppressante. Un bon polar, tout à fait recommandable.

Extrait :
Quel genre de femme suis-je ?
Je voudrais répondre qu’au fond de mon cœur, je suis une femme de bien, une femme qui a essayé de vivre sa vie le mieux possible, d’aider les autres, de répandre la bonté autour d’elle.
Mais je suis aussi une femme qui a menti, volé et tué.
Nous avons tous la capacité de faire le mal. La plupart d’entre nous penseront avoir de bonnes raisons de le faire. Je ne crois pas que quiconque soit né avec le « mal » en lui. L’acquis surpasse l’inné. Cependant, je reste convaincue que certains sont nés avec un plus grand potentiel de malfaisance. Quelque chose de génétique, peut-être, qui, lorsqu’il se combine avec l’environnement, produit des monstres. Comme Grady. Comme Wrigley.
Comme moi ?
Est-ce que je ressens de la culpabilité pour les vies que j’ai prises, pour les mensonges que j’ai proférés ? Est-ce que ça m’empêche de dormir ? Parfois. Mais pas souvent. Est-ce que ça fait de moi une psychopathe ? Ou une survivante ?

Poupées de brindilles

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Meurtres sous un ciel de glace – Thomas King

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018  (Cold Skies)
Date de publication française : 2022 (Alire)
Traduction :Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Thumps DreadfulWater

C’est le troisième tome (sur 5 ou 6) des Enquêtes de Thumps DreadfulWater, chaque roman ayant quand même une certaine autonomie. DreadfulWater, ex-flic cherokee  devenu photographe, est toujours sollicité par le shérif Duke Hockney pour devenir son assistant, alors qu’il ne veut rien savoir du travail d’enquêteur. L’action se passe à Chinook petit village du Montana où tout le monde connaît tout le monde.

On a organisé au Buffalo Mountain Resort  un congrès sur la nécessité de conserver l’eau et de gérer ses gisements. James Lester, le fondateur d’Orion Technologies, doit donner une conférence sur une nouvelle technologie révolutionnaire de mesure et de cartographie des nappes aquifères. Ce qui intéresse particulièrement la population autochtone du village qui possède un territoire riche en nappes aquatiques, convoitées par de riches compagnies désireuses de se les accaparer.

Peu de temps avant sa conférence, Lester est assassiné. Puis, c’est au tour de son associée, Margot Knight, de perdre la vie. Qui peut avoir intérêt à faire disparaître Lester et Knight ? Thumps ne veut vraiment pas servir de shérif par intérim mais, devant la promesse de Duke de lui procurer une cuisinière à six brûleurs, son entêtement cède et il décide de regarder ça de plus près.

Dans une entrevue, Thomas King indique comment on doit aborder ses romans : « Je suis plus intéressé par les personnages et ce qu’ils font que par le mystère ». Inutile donc de lutter contre l’enquêteur  pour essayer de trouver avant lui l’explication des meurtres. Vaut mieux se laisser porter lentement par les démarches sinueuses de Thumps et tenter d’apprécier sa personnalité : seul pour franchir bientôt le cap de la cinquantaine, Thumps accorde peu de soin à l’intérieur de sa maison, à sa façon de s’habiller ou à l’entretien de sa vieille Volvo. Il n’a pas d’ami véritable et ses relations avec les femmes révèlent des maladresses probablement congénitales, bien que ça puisse s’expliquer par le meurtre de sa femme et de sa fille quelques années auparavant. Même s’il semble aimer Claire, il ne veut plus tellement s’engager. Sa chatte Freeway retient son attention, ce qui ne l’empêche pas de découcher avec le gros chien du voisin.

Le point fort de l’œuvre, c’est donc la façon détendue et humoristique de raconter la vie de Thumps, ses petits-déjeuners chez Al’s, ses rendez-vous pénibles à la morgue avec Beth, ses prises de bec avec Duke, ses tentatives pour fuir les conseils d’Archie sur son diabète ou sa façon de vivre. Pendant ce temps, il multiplie les observations, affine ses réflexions et s’approche de la solution de l’énigme.

Bref, c’est un genre de romans bien fait, mais qui ne plaira pas  à ceux qui recherchent des émotions fortes.

Extrait :
– Tu veux manger quelque chose ?
Tu vas me servir un autre de tes sermons à propos de l’état de ma cuisine ?
Tant mieux, fit Claire, parce que je ne suis pas d’humeur à ça.
Thumps posa le sac sur la table. Il se demanda où en était sa glycémie et si le fait de manger du chocolat était pour lui un danger ou une nécessité. Il se rendit alors compte qu’il avait laissé sa trousse à la maison.
Génial.
Puisqu’il en était réduit à deviner, il devina que manger un chocolat ne serait pas la fin du monde.
Il se tourna vers Claire dans l’intention de lui faire part de cette perle de sagesse.
Tu pleures ?
Question vraiment stupide dans la mesure où il voyait bien qu’elle pleurait.
Elle s’essuya les yeux.
Tu n’as rien fait.
Tu veux que je te prenne dans mes bras.
Je ne veux pas que tu poses la question.

Rue de Chinook

Niveau de satisfaction :
3.7 out of 5 stars (3,7 / 5)

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42 degrés – Wolf Harlander

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020
(42 Grad)
Date de publication française : 2022 – Éditions Hervé Chopin
Traduction (allemand) :
Joel Falcoz et Catherine Weinzorn
Genres :
Anticipation, thriller, écologie
Personnages principaux :
Elsa Forsberg, analyste de données – Julius Denner, étudiant en hydrologie

L’Europe est victime d’une grande vague de chaleur. La sécheresse qui en résulte entraîne de graves conséquences : les feux de forêt se multiplient, les rivières et les lacs s’assèchent, l’eau devient rare. Comme si cela n’était pas suffisant, les centrales de distribution de l’eau fonctionnent mal, des fleuves sont empoisonnés. Des régions entières se retrouvent sans eau provoquant une migration vers les zones où l’eau est encore présente. C’est le chaos, les manifestations et les émeutes se multiplient. Dès le début du dérèglement, Elsa Forsberg, analyste de données à l’Agence européenne pour l’environnement, avait signalé des anomalies dans les départs de feu et l’hydrologue Julius Denner avait prévenu qu’une aggravation de la situation était à prévoir. Ils n’ont pas été écoutés jusqu’à ce que le contexte devienne tellement dramatique que les autorités se décident à faire appel à leurs compétences.

Dans ce livre, Wolf Harlander a concocté une intrigue complexe, mais totalement réaliste qui tient à la fois de l’alerte écologique et du roman d’espionnage. Il a imaginé qu’une pénurie d’eau potable provoque le chaos en Europe et que profitant de cela des groupes terroristes manipulés par un pays hostile, accentuent la panique en procédant à des attentats et des cyberattaques. Admirons au passage les qualités de visionnaire de l’auteur:  dans cet ouvrage publié en Allemagne en 2020, il est dit que les troupes russes envahissent l’Ukraine (et la Lettonie et Lituanie) deux ans avant que la Russie n’attaque réellement l’Ukraine en 2022. L’intrigue fait appel à de nombreux personnages et elle se déroule dans beaucoup de lieux différents, ce qui exige une bonne attention de la part du lecteur.

Ce livre est une fiction, mais il est tellement précis et documenté que ça pourrait devenir la réalité de demain. Les récentes canicules et les épisodes de sécheresse qui ont frappé le monde attestent que le scénario présenté est tout à fait crédible. Et c’est bien ce qui rend ce roman effrayant, ce sentiment que tout cela est non seulement possible, mais devient même probable si de grands changements dans la gestion des ressources naturelles n’interviennent pas rapidement, ce qui ne semble pas se présenter pour l’heure.

42 degrés est un roman d’anticipation très bien réalisé, glaçant parce qu’il montre un futur vers lequel on semble se diriger. Espérons qu’il ne soit pas prémonitoire. L’auteur y joue parfaitement un rôle de lanceur d’alerte.

Extrait :
— Oui, en effet. Ici, à Berlin, on a l’impression de voir plus de militaires que de civils dans les rues. Et pourtant, tous les jours, des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre font plusieurs dizaines de victimes.
Titus hocha la tête d’un air songeur.
— Il faut reconnaître une chose : le plan des terroristes était diaboliquement génial. Ils ont profité de la pénurie d’eau potable et l’ont accentuée avec leurs cyberattaques sur les compagnies de distribution. Ensuite, pour couronner le tout, ils déversent des agents biologiques dans les lacs pour faire paniquer la population et intensifier encore la crise.
— L’objectif de ces criminels est manifestement de semer le chaos et de provoquer des insurrections contre les plus hautes instances du pays en démontrant que celles-ci sont incapables d’approvisionner les citoyens en eau potable. Et ils n’ont pas hésité à tuer pour arriver à leurs fins. Les activistes de PON voulaient prouver combien l’accès à l’eau est important et combien notre quotidien en dépend. D’une certaine manière, ils ont gagné leur pari.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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L’incendiaire de Sudbury – Chloé LaDuchesse

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Héliotrope noir)
Genre :
Noir
Personnage principal :
Emmanuelle

Roman plutôt déconcertant : pas vraiment une étude sociologique de Sudbury, parce que ça se passe surtout dans un quartier de paumés et les quelques aspects du centre-ville n’ont rien de bien accueillant; pas vraiment une enquête policière, parce qu’il n’y a pas vraiment de policiers ni de détectives; ni une enquête tout court parce qu’Emmanuelle fouine au hasard, à la recherche d’on ne sait quoi, probablement d’elle-même; pas vraiment un thriller parce que les personnages sont si peu définis que, quoi qu’il leur arrive, ça nous est plutôt égal. J’opterais plutôt pour une biographie, celle d’une pseudo-artiste qui, pour vivre, accepte des contrats de design web plus ou moins légaux, partage un trois-pièces avec un type amateur de sorcellerie, et passe son temps à marcher au hasard, à boire et à vomir ses tripes.

Pas vraiment de fil directeur, alors on s’y perd facilement.

J’essaie toujours de dire comment il faut être disposé pour apprécier un roman; cette fois-ci, je n’ai pas trouvé de réponse.

Le recueil poétique de l’auteure Exosquelette a été finaliste du Prix du Gouverneur général.

Extrait :
L’avantage de ne pas avoir d’amis, pensais-je, est que tu n’as personne à décevoir sauf toi-même. En fait, jusqu’ici, tu t’en es plutôt bien tirée, à part la cheville je veux dire, tu as su fermer ta gueule, c’est bien, mais maintenant, Em, lâche le morceau avant qu’il soit trop tard. Tu devrais, conclus-je pour moi-même, rejoindre un club de couture ou faire du bénévolat, Ça te changerait les idées et tu pourrais parler à du vrai monde d’autre chose que d’incendies et de disparitions. Mais je savais que je n’en ferais rien.

Sudbury

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

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