Sa Majesté des ombres (La Trilogie des ombres -Tome 1) – Ghislain Gilberti

Par Raymond Pédoussaut ou Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 – Éditions Ring
Genre :
Thriller
Personnages principaux :
Cécile Sanchez, commissaire à l’Office Central pour la Répression des Violences aux Personnes (OCRVP) – Les membres du réseau de trafiquants de drogue Borderline

Le Réseau Fantôme irrigue l’Alsace de drogues d’excellente qualité. À Mulhouse, la Villa Venezia, est la plaque tournante du trafic de drogues. Le commissaire divisionnaire Frietblatt décide que ça a assez duré, il monte une intervention d’envergure mal préparée, pensant en finir avec le fameux Réseau Fantôme. L’opération tourne au fiasco, les policiers tombent dans un piège soigneusement préparé. De nombreux policiers sont tués. Le sergent Michel Grux, surnommé le Chacal à cause de ses méthodes violentes et souvent illégales affronte Faust Netchaïev dit l’Hyène, un des organisateurs du réseau. Le combat est sauvage, les adversaires en sortent tous les deux gravement blessés. Le commissaire Frietblatt, lui, s’en sort sans dommages en réussissant à masquer son incompétence et sa légèreté.
Sept ans plus tard, devant le nombre de morts violentes en Alsace qui ne cesse d’augmenter, la commissaire Cécile Sanchez de L’Office
Central pour la Répression des Violences aux Personnes (OCRVP) est envoyée sur place, officiellement pour prêter main-forte au commissaire Frietblatt, officieusement pour enquêter et trouver le lien entre toutes les victimes. Elle ne sera pas reçue à bras ouverts par Frietblatt et son équipe bien décidés à ne pas lui faciliter la tâche. Mais Cécile n’est pas impressionnée, elle connaît son affaire et elle a le soutien de sa hiérarchie. Elle va s’attaquer au Réseau Fantôme malgré les obstacles que les policiers locaux vont ajouter à tous les autres.

Le Réseau Fantôme est ainsi surnommé parce qu’il est à la fois omniprésent et invisible. Leurs produits circulent dans toute la région sans qu’aucune interpellation ne débouche jamais sur rien de concret. C’est en fait une armée de l’ombre dont le fonctionnement et les méthodes échappent complètement aux investigations du Service des stupéfiants. Ses membres, les Borderline, vouent une fidélité sans borne au cartel. Jusqu’à la mort, qu’ils n’hésitent pas à donner dès que la police commence à s’intéresser à un de leurs revendeurs, coupant ainsi toute piste menant à l’organisation. Les Borderline ne sont pas qu’un réseau de vente de drogue, c’est une entreprise puissante, structurée, organisée militairement, lourdement armée.

Cécile Sanchez essaie de comprendre le fonctionnement au lieu de foncer tête baissée. Elle forme une équipe, met en place des surveillances, se montre discrète. Elle avance, lentement, mais efficacement. Mais des événements inattendus vont contrarier ses plans.

Ce roman vous prend complètement, vous happe, ne vous lâche plus. Le rythme ne faiblit jamais. L’intrigue, très bien élaborée, est soutenue par des personnages forts. Dans le camp des bons, nous trouvons notamment :
– Cécile Sanchez, elle a une formation de mentaliste ce qui la rend particulièrement efficace dans les interrogatoires. Elle arrive à faire craquer les plus endurcis des malfrats. On l’a surnommée Torquemada, du nom du moine dominicain de l’Inquisition espagnole. Mais c’est aussi une organisatrice brillante et intelligente avec une grande capacité d’analyse.
– Michel Grux, le Chacal, a d’autres méthodes. C’est un flic violent qui sait aussi mener efficacement les interrogatoires … à grands coups de baffes et de poings. Il est resté sergent à cause de ses méthodes radicales, mais personne ne nie son efficacité et d’autres s’attribuent ses nombreux succès.
Dans le camp des méchants, ils sont nombreux. On peut citer, entre autres :
Faust Netchaïev, l’Hyène, un type dont le regard fait peur, qui ne craint ni la douleur ni la souffrance. Il est un des organisateurs des Borderline.
– Pas plus rassurante est Lolita No, une grande cicatrice en travers du visage, borgne, un bandeau sur l’œil, tout son corps est en tension permanente. Elle commande l’escadron de la mort chargé d’éliminer les traces qui pourrait conduire au réseau.
Dans le camp des salauds, la palme revient au commissaire Jean-Marie Frietblatt, un type grossier, imbu de lui-même et prêt à tout pour conserver sa position.
Et puis il a un drôle d’agent double, un policier infiltré dans le réseau
Borderline qui est alternativement Zacharie Coscas le flic, ou Fabio Costes le narcotrafiquant. Le gars ne joue pas un rôle, il devient l’un ou l’autre suivant les circonstances. Il est doué et séducteur aussi : il ne laisse pas indifférente Cécile Sanchez ni même la terrible Lolita No.
On trouve aussi toute une galerie d’autres personnages secondaires tout aussi intéressants et souvent bien inquiétants.

Sa Majesté des ombres et le premier volume de la Trilogie des ombres. C’est un roman dense, prenant et haletant. La fin de ce tome 1 est un peu frustrante, car on sent bien que ce n’est que le premier round d’un combat sans merci. Cette fin provisoire n’est pas satisfaisante pour le lecteur qui a hâte de connaître la suite qui vient avec les Anges de Babylone.

Extrait :
« Ils sont déterminés, ils vont au bout de leurs menaces, poursuit-elle avec une flamme dans les yeux. Tuer ce gosse ne changeait rien pour eux : le mal était fait. Mais leur sens de l’honneur exacerbé et jusqu’au-boutiste les a poussés à trois longues semaines de recherches et de traque pour que leur justice soit appliquée. Nous savions déjà qu’ils travaillent selon une méthodologie rigoureuse, on peut aujourd’hui ajouter à cela qu’ils suivent une ligne de conduite stricte, sans doute appuyée par une réglementation intérieure précise et sévère. C’est un grand pas en avant. Comme je vous le répète depuis le début, notre but est de les comprendre et nous venons de faire une avancée majeure dans ce sens. »
Elle se tourne à nouveau vers ses hommes et note leur attention. Aussi, lâche-t-elle une dernière précision.

« Borderline n’est pas une simple bande de narcotrafiquants. Avec eux, le paysage criminel tout entier a changé. Il vous faudra oublier toutes vos idées reçues, tous vos préjugés. Il sera nécessaire de briser volontairement toutes vos habitudes et vos réflexes. Pour la première fois dans votre carrière, vous ne devez plus raisonner comme des flics, vous détacher totalement de vos rôles et de vos fonctions tout en continuant à respecter le code de procédure. Borderline n’est pas un simple gang : c’est une révolution criminelle. »

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Portée disparue – Colin Dexter

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1976 (Last Seen Wearing)
Date de publication française : 2020 (L’Archipel)
Traduction : Élisabeth Luc
Genre : Enquête
Personnages principaux : Inspecteur Morse (Oxford)

C’est mon deuxième Dexter-Morse en peu de temps. Le charme de la nouveauté ne joue plus mais, au-delà de la séduction, mes observations gagnent en précision : je comprends mieux pourquoi j’ai été séduit.

Dans Portée disparue, le problème est simple : la jeune Valerie Taylor est disparue depuis plus de deux ans; l’excellent enquêteur Ainley s’est attelé à la tâche sans avoir rien découvert, sauf peut-être la dernière journée où il est allé à Londres mais, en revenant, il s’est tué dans un accident de voiture, sans avoir pu communiquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Et, le lendemain, les parents de Valerie reçoivent une lettre de leur fille : « Tout va bien. Bons baisers, Valerie ».

On confie à Morse la mission de retrouver la petite, qui doit avoir maintenant 19 ou 20 ans. Morse est peu enthousiaste : d’une part, si Ainley n’a rien trouvé en 2 ans, il ne voit pas ce qu’il pourra faire de plus; d’autre part, il est persuadé que Valerie est morte et que, malgré l’opinion d’un spécialiste, la lettre envoyée aux parents est un faux. Armé de son fidèle sergent Lewis, il enquête auprès de l’entourage de la jeune fille au lycée Roger Bacon et dans sa famille, tout en écumant les pubs et les boîtes à strip-tease de Londres à la recherche d’une piste.

Servi par une imagination explosive qui déconcerte le pauvre Lewis, Morse entrevoit plusieurs pistes, la plupart brillantes, mais qui ne mènent nulle part. Cependant, comme disait l’autre, « une fois qu’on a éliminé l’impossible, ce qui reste doit être la vérité, même si elle est improbable ». Encore faut-il pouvoir déterminer ce qui reste et, dans ce cas-ci, c’est d’autant plus obscur que Morse ne tient pas tellement à ce que la vérité apparaisse toute nue.

Ce qui rend les romans d’enquête de Dexter captivants, c’est que lecteur est, la plupart du temps, dans la tête de Morse : nous sommes directement en contact avec sa façon de penser, plus exactement avec tout le travail de la réflexion qui examine des hypothèses, met à l’épreuve des arguments, imagine une issue, revient sur ses pas, et aboutit à une conclusion, qu’il restera à vérifier expérimentalement. Or, quand on a l’impression que tout est clarifié, (et qu’il reste encore le tiers du roman à lire), on s’aperçoit que quelque chose ne colle pas et, donc, que l’idée de Morse était fausse. L’inspecteur paraît alors découragé, démoralisé, il ingurgite quelques pintes de bière, passe une bonne nuit, et rebondit allégrement le lendemain matin, sûr de son coup cette fois. Le processus recommence sans nous lasser parce que les commentaires de Morse nous divertissent, que ce soit pour taquiner ou encourager Lewis, pour critiquer une interprète de Wagner, pour apprécier une silhouette féminine, ou pour traiter de con un con.

Dexter aime les jeux compliqués et le lecteur ne doit pas hésiter à revenir sur ses pas pour revoir une scène, relire un texte, vérifier un horaire. Souvent, au début d’un chapitre, des personnes parlent, ou quelqu’un écrit quelque chose, et on ne sait pas de qui il s’agit. Dexter exige de nous une attention constante. Et son humour, fin et discret, nous garde éveillés. Enfin, si la reconstitution d’un crime comporte une erreur, à nous de la dénicher.

Les esprits simples s’abstiendront. Dexter joue serré.

Extrait :
Il n’eut même pas l’idée de rentrer directement chez lui. Il était pleinement conscient, même s’il ne pouvait pas l’expliquer, du fait étrange que son esprit n’était jamais aussi résistant et alerte que quand il semblait abattu. Dans ces moments-là, son cerveau s’agitait en tout sens dans son crâne comme un tigre féroce dans une cage étroite, tournant en rond avec des grognements furieux et meurtriers. Pendant tout le trajet de retour, il avait eu l’impression d’être un joueur d’échecs vaincu après une lutte acharnée, qui revoit d’un œil critique ses mouvements, analysant les raisons de sa défaite. Déjà, une nouvelle idée très étrange germait au fin fond de son esprit et il fut impatient d’arriver.
À 23h57, il était penché sur le dossier Taylor avec la concentration frénétique d’une doublure de dernière minute qui n’a que quelques instants pour mémoriser un long texte.
À 2h30, le sergent de nuit, portant sur un plateau une tasse de café fumant, frappa doucement à la porte et entra. Il trouva Morse, les mains sur les oreilles, le bureau jonché de papiers, avec sur le visage une expression de si profonde intensité qu’il s’empressa de poser le plateau, referma la porte et s’éloigna vivement.

Lycée Roger Bacon (Kidlington)

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Le Triomphant – Clément Milian

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Les Arènes
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Cinq combattants qui traquent un autre combattant monstrueux : la Bête

Ce siècle de guerre était le siècle des tueurs. Ils sont cinq, ils se battent pour la France. Ils vivent dans la guerre depuis leur naissance. L’ennemi est anglais. Mais un autre ennemi est parmi eux, combattant à leur côté. Ils l’appellent la Bête. Ils ont décidé de le tuer.
Loin de la guerre, Diane, son père, sa mère et son frère, vivaient dans une ferme isolée. Quand la Bête est passée par là, ils ont tous été tués, seule Diane a échappé à la mort. Dans son errance, elle rencontre Fillette, une petite fille d’à peine six ans, seule et abandonnée. Ensemble, elles vont essayer de survivre.

Le contexte historique du roman n’est pas précisé, mais on devine qu’il s’agit de la période qu’on a appelée la guerre de Cent Ans qui a opposé, de 1337 à 1453, le royaume d’Angleterre et celui de France. Au début, on ne sait pas non plus pourquoi cinq combattants français ont décidé de tuer un des leurs, avant de comprendre qu’il s’agit pour eux de se débarrasser d’une sorte de monstre qui massacre sans distinction ennemis et alliés, hommes, femmes et enfants. Une machine à tuer, d’une redoutable efficacité, qui n’est animée que par le meurtre et la destruction.

Dans une ambiance de chaos, les cinq guerriers qui se sont donné comme mission de détruire la Bête sont aussi convaincus d’y perdre leur propre vie et peut-être d’y gagner leur salut éternel. Ils figurent la possible rédemption. La Bête symbolise la guerre et la mort. D’un autre côté, une femme et une enfant luttent pour se sortir de ce cataclysme tout en apportant au passage un peu de réconfort aux mourants. Elles représentent la paix et l’espoir.

Le style est remarquable : phrases brèves et percutantes, chapitres courts. Il se dégage de ce roman concis une sorte de poésie d’apocalypse. C’est un conte épique, noir et fascinant.

Extrait :
Elle allait vers eux quatre alignés, traînant son marteau sur le sol, si grande qu’elle paraissait un arbre. Ils avaient oublié comme elle en imposait, toujours parée pour le combat.

Le mur de feu qui approchait à moins d’une lieue la grandissait, elle, si proche. Le vent la portait et repoussait les flammes que la pluie, déjà, se chargeait d’apaiser.
Sous les trombes d’eau, la Bête ruisselait.
Il fallait la voir, ses larges épaules, son heaume et son bouclier de cuir noir, ses plates lourdes qu’elle portait comme du pain, ses mains fermes, larges, des bras forts et puissants, la couleur inconnue de ses yeux.
Elle scintillait.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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La fille du temps – Josephine Tey

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1951 (The Daughter of Time)
Date de publication française : 1969 (Julliard, 10/18)
Traduction (anglais) : Michel Duchein
Genre : Enquête historique
Personnage principal : Alan Grant, inspecteur à Scotland Yard

Au début des années 50, Ngaio Marsh et Josephine Tey étaient reconnues comme deux des meilleures auteures de polars d’enquête qui succédaient à Agatha Christie qui se consacrait maintenant au théâtre (trois pièces jouées simultanément à Londres en 1954). Elles n’ont pas été traduites avant la fin des années 60 et, probablement à cause de problèmes de distribution, et malgré l’adaptation de Jeune et Innocent (Young and Innocent) d’Hitchcock en 1937, c’est la première fois que je mets la main sur un roman de Tey. En un sens, c’est un bon coup parce que La fille du temps a été classé comme un des dix meilleurs romans policiers au monde (dans les années 50). Par contre, je dirais que c’est un roman trop original et particulier pour compétitionner avec ce qu’aujourd’hui on appelle des polars. Ce qui n’enlève rien à ses qualités d’écriture et de conception nettement supérieures. Tey a écrit six romans dont l’inspecteur de Scotland Yard est Alan Grant. Jeune et innocent était le premier en 1936; La fille du temps est le dernier de son vivant (1951); le dernier est posthume, Un cadavre sur le sol.

Cloué sur un lit d’hôpital, la jambe cassée, l’Inspecteur Grant, fatigué de regarder le plafond, décide de mener une enquête. Grâce à des livres que lui apportent des amis, et à une collection de portraits que lui fournit son amie comédienne Marta Hallard (Grant a la réputation de déchiffrer l’essentiel d’une vie à partir d’un visage), Grant va se passionner pour le personnage de Richard III. L’aide la plus précieuse viendra d’un jeune américain passionné d’histoire, Brent Carradine, qui lui fournira bien des textes et, surtout, qui réfléchira avec lui pour éclaircir le cas de Richard III : a-t-il vraiment fait tuer ses deux neveux pour déblayer le chemin vers la royauté ?

On va commencer par montrer que le livre de base sur lequel toutes les rumeurs se fondent pour dénigrer Richard n’a pas été écrit par Thomas More, qui s’est contenté de le recopier, mais plus probablement par John Morton qu’Henri VII nomma archevêque de Cantorbéry. En réalité, c’est donc ce vire-capot opportuniste qui aurait été la source des écrits de l’historien Holinshed et des personnages de Shakespeare. On consulte les documents, on les confronte, on analyse les justifications, on multiplie les hypothèses, on évalue leur pertinence, et on finit par déterminer une vérité historique qui avait échappé à la plupart des historiens qui répétaient des conceptions traditionnelles sans avoir pris la peine d’en éprouver les fondements. Une fois que ces erreurs sont devenues des convictions, bien malvenu serait celui qui tenterait de les rectifier.

Cette enquête est admirable : on assiste à une véritable investigation historique et, même si le destin de Richard III nous est personnellement assez indifférent, on est heureux de participer, d’une certaine façon, à une réhabilitation en bonne et due forme. C’est aussi certain qu’un bon policier doit emprunter quelques méthodes utiles aux historiens, mais cette façon de procéder n’est qu’une infime partie du travail policier. C’est ce qui fait que j’éprouve quelque difficulté à comparer ce genre de roman avec des romans policiers comme tels. C’est un roman que j’ai beaucoup aimé, moins sans doute que si j’étais un Anglais soucieux de son passé, mais parce qu’il résulte d’un tour de force incomparable. Et c’est cela mon problème : pour évaluer, il faut comparer.

Comme roman historique ou épistémologique (si je puis me permettre), je n’hésiterais pas à mettre un 4.9. Comme polar, ou roman noir, ou thriller, c’est difficile de dépasser 4. Mais je promets de retrouver un vrai polar de Josephine Tey.

Extrait :
C’est drôle, ne trouves-tu pas, que si on révèle aux gens la vérité à propos d’une histoire fausse à laquelle ils croyaient, ils soient furieux, non contre celui qui leur a appris l’histoire fausse, mais contre celui qui rectifie l’erreur. Ils n’aiment pas voir leurs croyances renversées : cela doit leur donner un vague sentiment d’inquiétude. Ils préfèrent refuser d’y réfléchir. On comprendrait qu’ils soient indifférents, mais pourquoi sont-ils hostiles ? Bizarre !

Richard III

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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La chasse est ouverte – David Osborn

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 1974
(Open Season)

Date de publication française : 1977 (Éditions Hachette) et 2020 (Archipoche)
Traduction : Michel Ganstel
Genre : Thriller
Personnages principaux : Ken, Greg et Art, chasseurs spéciaux – Un mystérieux vengeur

Alicia a été violée. Le procureur dissuade ses parents de porter plainte. Elle n’aboutirait à rien, les trois coupables représentent la fine fleur de la jeunesse américaine dans leur ville de Ann Harbor dans le Michigan. Ce sont des garçons de bonne famille, de bons élèves. Leur parole prévaudrait sur celle de la modeste Alicia. Des années plus tard, les trois violeurs, Ken, Greg et Art ont prospéré, fondé une famille. Ils ont de belles épouses, des enfants magnifiques, de jolies maisons. Ils ont pris l’habitude, tous les ans, d’aller passer quinze jours dans la région des lacs, dans le nord du Michigan où ils possèdent un pavillon de chasse. Ils pratiquent une chasse spéciale : ils enlèvent un couple, homme et femme, s’amusent un peu avec eux puis les relâchent en pleine nature en leur laissant un peu d’avance avant de se lancer dans une traque mortelle et une mise à mort. En toute impunité. Mais cette année, quelqu’un d’autre les guette, un chasseur aussi, prudent et méticuleux. Son gibier à lui c’est les trois amis.

Ce livre a été publié la première fois aux États-Unis en 1974 et en France en 1977. Cette année, il a été réédité par Archipoche. Plus de quarante après, il n’a pas pris une seule ride.

L’auteur met d’abord en scène ce trio d’amis depuis leur enfance. L’impunité et la réussite sociale leur ont procuré un sentiment de toute-puissance. Leur vie familiale et professionnelle est satisfaisante, mais elle manque de piquant, d’adrénaline. C’est ce qu’ils vont chercher dans leur séjour annuel au pavillon de chasse situé dans une région isolée et peu fréquentée en cette saison d’automne. Alors les bons bourgeois, quadragénaires, pères de famille et maris exemplaires se transforment en prédateurs cruels et sadiques, avant de reprendre leur vie pépère jusqu’à l’année prochaine. Ils ne le savent pas, mais cette année quelqu’un d’autre est là, aux aguets. Quelqu’un qui les connaît très bien, qui est au courant de leurs habitudes. Cette fois, ils vont vraiment avoir des sensations fortes !

Ce roman n’est pas qu’un thriller avec de l’action, de la tension et du suspense. Ces ingrédients sont bien présents, mais en plus l’auteur fait aussi une description subtile des personnages et des liens qui les unissent. Il décrit comment Alicia, la jeune fille violée, se retrouve seule au monde, abandonnée de tous. Il montre aussi les frustrations et les rêves qui habitent le couple adultère qui servira de proie aux chasseurs. Et si les membres du trio de violeurs meurtriers ont l’air de s’entendre parfaitement, en réalité chacun méprise l’autre. Ce sont surtout leurs turpitudes qui les unissent. Avec leurs épouses, ce n’est pas non plus le grand amour, leur attachement est basé sur le paraître et l’hypocrisie.

Le livre a été adapté au cinéma par Peter Collison sous le titre Open Season aux États-Unis et en France sous le titre La chasse sanglante. À sa sortie en France il a été interdit aux moins de 18 ans pour incitation à la violence.

La chasse est ouverte est un excellent thriller. C’est aussi une description décapante d’une certaine bourgeoisie américaine déliquescente.

Extrait :
C’était vrai, et ils restèrent tous deux pensifs. Le mystère du tireur sans visage rendait leur position encore plus angoissante. Soudain, chez eux, une arme inconnue avait fait entendre sa voix, et tout leur univers se trouvait sens dessus dessous. Un instant plus tôt, ils étaient bien en vie, joyeux, s’amusant, profitant de l’excitation de leur chasse particulière. Ils avaient déjà liquidé Martin, ils venaient de liquider Nancy. Ils allaient pouvoir se reposer, avec la satisfaction du devoir accompli, en arrosant leur succès avec de grandes rasades de bourbon. Ce soir, ils allaient peut-être faire une partie de Monopoly, un jeu bien délassant. Demain, ils allaient recommencer une de leurs bonnes parties de chasse.
Mais, désormais, ils n’étaient plus des chasseurs. Ils étaient devenus le gibier.

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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Ubik – Philip K. Dick

Par Raymond Pédoussaut ou Michel Dufour

Date de publication originale : 1969 (Ubik)
Date de publication française : 1970 (Robert Laffont)
Traduction : Alain Dorémieux
Genre : science-fiction
Personnages principaux : Joe Chip, chasseur de télépathes

Ce roman est considéré comme le chef-d’œuvre de Dick. C’est le seul auteur de science-fiction publié, depuis 2007, dans la Library of America (équivalent de La Pléiade). Par ailleurs, ses œuvres ont inspiré des films troublants : Blade Runner, Total Recall, Minority Report. C’est donc avec confiance que je me suis lancé dans Ubik.

Je ne suis pas un fan de la science-fiction, mais c’est un domaine que j’ai déjà beaucoup aimé. Le point de départ de ce roman est prometteur : d’un côté, Raymond Hollis engage des psis, télépathes et précogs, capables de déchiffrer le présent et d’anticiper l’avenir; de l’autre, la compagnie de protection de Glen Runciter, qui combat le pouvoir des psis de Hollis en utilisant des neutralisateurs efficaces. Or, l’adjointe du millionnaire Stanton Mick, Miss Wirt, demande à Runciter de lui louer une équipe d’onze neutralisateurs, parce qu’elle craint qu’au moins deux télépathes aient envahi l’entreprise pour laquelle elle travaille, Techprise, située sur la lune. Les neutralisateurs de Runciter se rendent sur la lune où ils rencontrent Stanton Mick. Des irrégularités rendent Runciter méfiant; il ordonne à sa bande de retourner sur la terre. Mais une bombe explose : tous sont blessés, et Runciter presque mort.

Alors que Joe Chip tente de réorganiser la compagnie, il semble que plusieurs objets soient victimes d’une régression temporelle : les cigarettes séchées, le café moisi, la crème surie; bientôt le temps paraît reculer, on se retrouve en 1939; et les membres du groupe commencent à vieillir prématurément et à se décomposer. On dirait, cependant, que Chip reçoit des messages de Runciter. Deux types de forces s’opposent : celles qui veulent aider les neutralisateurs et celles qui souhaitent les faire disparaître. La plupart finissent d’ailleurs par disparaître. Quant à Joe Chip, autour de qui se condense l’aventure, son destin ne sera pas banal.

On est loin du Meilleur des mondes de Huxley ou de 1984 d’Orwell, dans lesquels il y avait quelque chose à comprendre, et quelque chose de très actuel, même si le roman de Huxley a été écrit en 1931 et celui d’Orwell en 49. Ubik paraît plus tard (1969), mais l’imagination de l’auteur est plus gratuite, volatile, au sens où elle ne se nourrit pas d’une bonne part de la réalité. De sorte qu’on finit par être perdu en face d’une sorte de délire.

On a dit que Dick avait « peint le portrait d’une humanité à l’agonie, dominée par la technologie ». Ou encore qu’il s’agit «  d’un vertige contagieux. On lit Ubik et on devient bizarre. Le réel se dissout, l’imaginaire se répand partout, le monde se fait cosa mentale, c’est éprouvant et c’est ineffaçable ».

C’est vrai que c’est éprouvant.

Extrait :
Joe ouvrit la porte et entra chez lui.
Le living-room sentait légèrement la graisse cuite, une odeur qu’il n’avait plus retrouvée depuis son enfance. Se rendant à la cuisine il en découvrit l’origine. Sa cuisinière avait régressé. Elle s’était transformée en un ancien modèle à gaz avec des brûleurs obstrués et une porte de four incrustée de noir qui ne fermait pas entièrement. Il regarda stupidement la vieille cuisinière qui témoignait d’un long usage – puis il se rendit compte que les autres accessoires de cuisine avaient subi de semblables métamorphoses. La machine à homéojournal avait entièrement disparu. Le grille-pain s’était réduit à une antique camelote non automatique à l’allure bizarre. Pas même de système d’éjection, constata-t-il en manipulant tristement l’objet. Le réfrigérateur qui s’offrait à sa vue était un énorme modèle hydraulique, une relique surgie de Dieu sait quel lointain passé : il était même plus archaïque que le General Electric à tourelle qu’il avait vu à la télévision dans le spot publicitaire. C’était la cafetière qui avait été le moins modifiée; en fait, par un côté, elle avait même été améliorée – elle ne possédait plus de fente destinée à la monnaie et son fonctionnement de toute évidence était gratuit.

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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Top 10 de l’année 2020

Sélection des meilleurs livres de littérature noire que nous avons lus et chroniqués en 2020, publiés en français entre 2019 et 2020.
Nous nous sommes limités à 10 livres, 5 livres par chroniqueur.
Il n’y a pas d’ordre de préférence, pas de classement de 1 à 10.
Un clic sur l’image ou le titre renvoie à la chronique correspondante.

Nickel Boys
de Colson Whitehead


RP
Dernier bus pour Woodstock
de Colin Dexter

MD
La sentence
de John Grisham


RP
Octobre
de Søren Sveistrup

MD
La certitude des pierres
de Jérôme Bonnetto


RP
Freeman
de Roy Braverman

MD
Ma douleur est sauvagerie
de Pierric Guittaut


RP
Les Liens du sang
d'Olivia Kiernan

MD
Et toujours les Forêts
de Sandrine Collette


RP
Mourir en scène
de Christos Markogiannakis

MD
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Les Abattus – Noëlle Renaude

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Rivages/noir
Genre : roman noir
Personnage principal : Aucun – Une suite de personnages tiennent tour à tour le devant de la scène

Je suis né au village un soir de novembre. Mon père était au bistrot. Ma mère m’a mis au monde, seule. Ainsi commence l’histoire d’un jeune garçon dont on ne connaîtra pas le nom. C’est un début caractéristique de l’ambiance du roman. Le récit se poursuit sur ce même ton jusqu’à l’âge de 23 ans. Le narrateur, le garçon, raconte une vie de galères. Aux difficultés familiales : alcoolisme, fuite du père, suicide de la mère, frère mafieux, demi-sœur obèse, viennent s’ajouter des événements extérieurs inquiétants : des voisins égorgés au cutter, un vieux tabassé à mort, un sac de billets de banque caché et recherché par des gens louches, une journaliste-enquêtrice retrouvée noyée. Le gars se retrouve malgré lui au centre de toutes ces péripéties.

Drôle de roman dans lequel le personnage principal d’une première partie disparaît complètement sans la moindre explication dans la deuxième partie. Il faut attendre la troisième partie pour comprendre l’enchaînement des événements. L’intrigue est astucieusement montée, mais elle est un peu perturbante, d’autant plus qu’il n’y a pas de personnage vraiment central et qu’une multitude de personnages secondaires apparaissent à tour de rôle pour faire évoluer un scénario qui aboutit à une conclusion totalement inattendue. C’est brillant et original, mais ça comporte le risque de perdre le lecteur parmi tous les protagonistes, surtout quand la lecture du livre s’étale sur plusieurs jours.

Outre l’intrigue sophistiquée, c’est le style d’écriture qui se remarque. L’auteure porte un regard acéré et sans concessions sur les gens, elle décortique froidement les comportements. Il y a parfois de la férocité et de la cruauté dans ses descriptions, mais aussi beaucoup de justesse. Ainsi nous avons des portraits savoureux de patrons d’une brasserie, particulièrement de la patronne avide de chair fraîche et d’argent, d’une famille de banquiers, d’un gendre parfait, d’un notaire homosexuel, d’un flic manipulateur, d’un rocker géniteur qui a fui dans le Colorado …

Quand l’auteure ne fait pas des portraits au vitriol, elle installe une atmosphère sombre et morne. Les gens ont des vies monotones. Il s’en dégage une impression de fatalisme et de tristesse, surtout dans la première partie. Dans la troisième partie, qui explique tout, il y a un personnage qui a trouvé le moyen de rompre la grisaille environnante d’une façon peu recommandable. Il y a peu de sentiments, pas d’états d’âme, ce sont des actes qui sont décrits. C’est une écriture comportementaliste.

Le titre et la couverture pourraient laisser croire que c’est une histoire de bûcheron et que des arbres sont abattus. Maintenant que j’ai lu le livre, je sais qu’il n’en est rien, mais je n’ai toujours pas l’explication de ces choix bizarres.

Ce roman noir se distingue par l’originalité de sa construction et par une écriture qui fait mouche.

Extrait :
Ce qui fait que la poussière est retombée, non seulement sur le mystère de la naissance de Django, mais aussi sur le couple égorgé, le typographe et sa compagne, sur l’électricien accusé à tort, sur Jany et sa fille dans leur camping, sur Herculine disparue un matin de mars sans son vélo, sur Max et son pseudo-passé, sur la veuve criminelle et sur ses deux rejetons, sur le témoignage de la vieille dame qui a tout vu sans comprendre de quoi il s’agissait et s’est envolée pour le Canada quand le couple alors que le jour n’était pas encore levé baignait dans son sang sur le lit que recouvrait un édredon matelassé, l’arme du crime abandonnée près d’eux, bien en vue, mais parfaitement nettoyée.
Et aussi et surtout sur celui que Rachel appelait « sa source primitive », notre héros principal, et qui, on a mis un sacré temps à s’en apercevoir, semble s’être lui aussi volatilisé étrangement, sans que personne ne s’en émeuve plus que ça.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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La Cliente – Michael Draper

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011 (Éd Marcel Broquet)
Genre : Aventures
Personnage principal : Marc Perard, conseiller en finances

C’est un des premiers romans de Michael Draper, qui s’est surtout fait connaître par les romans suivants qui mettaient en vedette le tueur au grand cœur Réal Beauregard et l’ex-agente de la CIA Lara O’Malley. Dans La Cliente, c’est surtout le conseiller en finances Marc Perard qui est au centre du récit, bien que sa cliente, Eva Gonzales, prétendrait sûrement que le centre c’est elle. D’autant plus qu’elle vient d’hériter de plus de deux milliards de dollars.

À la fin de La Cliente, une amie demande à Marc Perard comment il va maintenant occuper son temps : « Je vais écrire un roman fondé sur mon expérience des trois dernières années, en m’efforçant de ne pas trop le truffer de données financières. Ce sera probablement très difficile ». D’autant plus difficile, en effet, que le travail de Marc consiste à élaborer des stratégies financières qui permettront à Eva de doubler sa fortune en 3 ans, puisque le testament stipule que, après 3 ans, elle devra remettre à son jeune frère le capital dont elle a hérité.

Comme d’habitude, Draper, qui a travaillé comme conseiller en administration publique dans une cinquantaine de pays, puise généreusement dans ses souvenirs pour construire les décors des aventures de son héros : superbes paysages de Costa Rica, des grandes villes européennes, des Caraïbes, de San Jose, Lugano, Hong Kong… et des hôtels de luxe servant de relais à Eva et Marc, qui organisent soigneusement les investissements de la jeune héritière aux quatre coins de la planète. L’atmosphère rappelle certains films de James Bond : Goldfinger, Rien que pour vos yeux, Casino Royale… On fréquente des gens riches et célèbres.

L’oncle Luis, frustré par le testament de son frère, voudra mettre les bâtons dans les roues d’Eva; le jeune frère d’Eva, Pedro, trouve que le délai de 3 ans est trop long; la diaspora haïtienne se méfie des projets d’Eva pour Antilia. Les techniques d’Eva, obsédée par l’appât du gain, soulèvent de sérieuses protestations, dont celle des triades chinoises. Des bombes finissent par causer des dégâts dans des hôtels qu’elle possède. Le fait qu’elle crée des liens avec la pègre pour gérer les casinos entraîne le départ de plusieurs de ses conseillers. Même ses amis, qu’elle traite comme des domestiques (ou, au mieux, des collaborateurs), ont tendance à vouloir la quitter. Parviendra-t-elle à passer à travers ces embûches ? Tel est le véritable enjeu de cette histoire.

C’est vrai que cela a été difficile de ne pas trop truffer le roman de données financières. Eva a été absorbée par ces données, le lecteur et l’auteur également. De sorte que la principale aventure du roman, c’est celle du capital d’Eva. Le lecteur patient pourra apprendre comment des magouilles financières subtiles laissent une marge de manœuvre très étroite aux dirigeants politiques d’un pays. Ou comment il est facile d’être accaparé par le plaisir du gain au point d’y perdre la tête. Mais je ne crois pas que c’est là l’intention de Draper. Il aime plutôt nous faire partager un monde de gens riches et célèbres, qui se promènent dans de luxueuses voitures, logent dans des hôtels 5 étoiles, se régalent aux meilleures tables, baisent avec les partenaires les plus séduisant(e)s et se reposent en contemplant les paysages les plus admirables. Draper voue un culte à la beauté dispendieuse et au raffinement luxueux. Dans les romans suivants, ça va un peu s’équilibrer, mais dans ce cas-ci l’aventure apparaît vraiment comme un prétexte.

Extrait :
Je remontai l’Avenida 9 jusqu’au restaurant Le Balcon de l’Europe. Le menu affiché à l’entrée de l’établissement me parut très intéressant et, inspiré par l’idée de goûter quelque délice à l’italienne, j’optais déjà sans hésitation pour l’escalope de veau.
Installé au bar de l’établissement, tout au fond de la grande salle, j’appréciais l’animation qui y régnait, comme j’appréciais les photos d’époque qui se substituaient avantageusement aux affiches habituelles représentant Positano, Florence ou Venise, dont les restaurateurs expatriés se croient souvent obligés de tapisser les murs de leurs trattorias. Je commandai en apéritif un verre de vin blanc sec et attendis l’arrivée d’Eva Gonzales (…).
Je me souvins des deux premières années de ma propre vie professionnelle, au terme desquelles j’avais décidé que jamais je ne pourrais me résoudre à attendre patiemment quelque promotion au sein d’une entreprise importante, ou la constitution du capital nécessaire à la création d’une petite société dont je serais le patron. La grande entreprise était vite apparue à mes yeux comme une jungle où des énergies considérables devaient être consacrées quotidiennement à l’évitement de pièges et de coups bas, et il était évident d’autre part qu’un capital, si modeste fût-il, ne pourrait être constitué qu’une fois remboursées mes dettes d’études (…).
J’étais perdu dans mes souvenirs lorsque mon regard se figea. Je fermai les yeux, les rouvris, et regardai encore, éberlué. Je ne pouvais manquer de reconnaître la splendide jeune femme qui venait de s’installer à la table no 8, vêtue d’un tailleur Chanel, auquel s’ajoutait, pour tout accessoire, un rang de perles.

Port-au-Prince/Hôtel Montana (vidéo)

Hôtel Montana

Niveau de satisfaction :
3.4 out of 5 stars (3,4 / 5)

 

 

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Même les araignées ont une maman – Alain Gagnol

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions SYROS
Genres : Enquête, fantastique
Personnages principaux : Thomas, garçon de 16 ans – Emma, fille de 16 ans, télépathe

Thomas, garçon de seize ans, guette le retour de son chat qui a disparu depuis plusieurs jours. Il est d’autant plus inquiet qu’un détraqué a déjà zigouillé une bonne vingtaine de chats et de chiens. De sa fenêtre, ce n’est pas son chat que Thomas aperçoit, c’est une jeune fille assise au milieu du jardin, dans un sweat-shirt informe, un masque d’opéra chinois sur le visage. Il finit par reconnaître sa voisine, Emma, une fille classée dans la catégorie « Bizarre et à éviter ». Bizarre, elle l’est Emma. En effet, elle est télépathe : elle lit les pensées des gens. Grâce à ses facultés exceptionnelles, Emma estime qu’elle est la seule à pouvoir découvrir le tueur. Elle demande à Thomas de l’aider dans cette mission qui se révélera très périlleuse pour les deux jeunes gens.

Les personnages principaux de ce roman sont deux adolescents de seize ans. Les troubles de l’adolescence sont exacerbés par le fait que la fille est capable de lire dans l’esprit du garçon. Ce qu’elle y perçoit est à la fois choquant et troublant. Mais comme elle le trouve plus que sympathique, elle fait l’effort de ne le lire que le plus rarement possible. Elle met en œuvre un genre de bouclier anti-intrusions. D’ailleurs, pénétrer dans les pensées des gens n’est pas de tout repos pour Emma. Les mauvaises pensées des gens la rendent malade, particulièrement celles du tueur qui sont si fortes et répugnantes qu’elle peut perdre connaissance en les percevant. La télépathie d’Emma est à la fois un don et un handicap.

C’est avec malice que l’auteur mêle l’enquête des jeunes gens et le fantastique apporté par le talent particulier de la fille. Cela donne des situations cocasses et inattendues. Le côté amusant n’a pas empêché Alain Gagnol de ménager un bon suspense, avec de la tension et d’imprévisibles retournements de situation. L’humour et la fantaisie permanents rendent cette lecture très agréable.

Le titre Même les araignées ont une maman est intrigant, mais il ne doit pas décourager les arachnophobes, il n’y a pas d’araignées dans ce livre, à part peut-être dans la tête de certaines personnes.

Bien que je n’aie vu nulle part que cet ouvrage est destiné aux jeunes adultes, les personnages et l’intrigue me paraissent parfaitement appropriés pour eux. Mais si, dans un bon polar, vous ne trouvez pas indispensable qu’il y ait des horreurs, des atrocités ou des scènes de sexe crues et détaillées, alors vous pouvez vous plonger dans ce roman plein de fraîcheur qui satisfera aussi les plus âgés. C’est une bonne lecture, originale et distrayante.

Extrait :
Elle fait un petit mouvement de vague avec la main.
– Sa musique résonne comme un carillon entre les arbres.
– Ça doit être magique de pouvoir entendre un truc pareil.
– Il n’y a rien de magique, tu sais. C’est juste la vie normale.
Apparemment sa définition de la normalité n’a rien à voir avec la mienne. Ni avec celle de n’importe qui d’autre d’ailleurs. Ce qu’elle vit est effrayant et magnifique, constamment inconfortable. Pour le reste du monde, la normalité se définit par le doux ennui qui s’en dégage. Un ennui que l’on finit par trouver insupportable, et qui révèle toute sa valeur quand un accident ou un drame nous en prive brusquement.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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