Un cri sous la glace – Camilla Grebe

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015
Date de publication française : 2017 (Calmann-Lévy)
Traduction :
Anna Postel
Genres :
Psychologique, enquête, thriller
Personnages principaux :
Emma (jeune suédoise), Peter (policier), Hanne (profileuse)

Avertissement : Ne lisez pas la quatrième de couverture, qui met le lecteur sur une fausse piste.

Décembre à Stockholm. Il neige. Bientôt Noël. Dans la riche maison de Jasper Orre, qui dirige un empire de mode, le cadavre d’une jeune femme poignardée est découvert. Et Jasper Orre est disparu.

L’histoire est racontée par trois personnages différents, qui finiront par se croiser : le policier Peter, qui mène l’enquête avec son ami Manfred. La profileuse Hanne, ancienne amie de Peter, qui a déjà enquêté sur un meurtre semblable il y a une dizaine d’années, ce pourquoi on l’a priée de se joindre aux enquêteurs, même si elle est plus ou moins à la retraite. Et une travailleuse dans un magasin de l’empire de Jasper, Emma. Dans son cas, son récit commence deux mois avant celui des deux autres.

Le lien qui réunit ces trois personnages, c’est la disparition de Jasper, recherché par la police à cause du cadavre découvert chez lui, et par Emma pour des raisons personnelles.

Bien qu’il y ait une enquête et qu’on observe de près le travail des policiers, ce n’est pas vraiment un roman policier. Le plus important, c’est l’étude psychologique de chaque personnage principal, ses relations avec ses parents et sa famille, son évolution, ses problèmes et ses tentatives pour s’en sortir.

Pour les amateurs de drames psychologiques, c’est sans doute une étude stimulante. Pour les amateurs de romans policiers, le type de dénouement et la révélation finale ne sont pas acceptables. Pas plus que si on finissait par apprendre qu’un des personnages principaux est un fantôme.

Extrait :
Un plot de signalement portant un numéro est posé près d’un tas de vêtements écarlates. Je distingue une jambe et une botte noire à hauts talons, puis le bas du corps d’une femme. Elle est allongée sur le dos, la tête détournée de moi. Il me faut quelques secondes pour comprendre qu’elle a été décapitée. Ce que j’ai pris pour des habits est en réalité une tête qui gît par terre. Ou, plus exactement, une tête posée par terre, comme si elle avait poussé là.
Comme un champignon.

Stockholm sous la neige

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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Rosine, une criminelle ordinaire – Sandrine Cohen

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions du Caïman
Genre :
Roman noir
Personnages principaux :
Clélia Rivoire, enquêtrice de personnalité – Rosine Delsaux, mère meurtrière de ses filles

Le 6 juin 2018 à 20 heures, dans un appartement d’Aubervilliers, Rosine, comme tous les soirs, donne le bain à ses deux filles, Manon 6 ans et Chloé 4 ans. Mais ce soir le bain se passe différemment : Rosine maintient la tête de Chloé sous l’eau pendant six minutes. Quand Chloé ne bouge plus, c’est le tour de Manon. Six minutes aussi sous l’eau. Rosine vient de noyer ses deux filles. Quand le policier Samuel, alerté par le compagnon de Rosine, arrive il découvre un spectacle horrible et hallucinant : assise par terre, la mère berce ses deux petites filles, elle leur chante une comptine, les caresse et les embrasse. Quand le policier essaie de lui faire lâcher les gamines, la mère s’accroche, prête à tuer pour protéger ses petites déjà mortes.
Cette affaire devrait être vite jugée, la culpabilité de la mère est reconnue, elle devrait prendre la perpétuité. Ce n’est pas ce que pense Clélia, enquêtrice de personnalité. Pour elle, dans le passé des criminels ordinaires, il y a eu des évènements qui ont perturbé leur psychisme au point de les rendre capables de commettre un crime. Pour Rosine, elle en est certaine. Elle va chercher la source de ce dérèglement.

Un double infanticide, sujet plombant au premier abord qui pourrait faire fuir. Eh bien, non ! Ce serait vraiment dommage de s’en tenir à cette idée préconçue et de passer à côté de ce roman passionnant.

D’abord il y a une vraie enquête. Quelle enquête peut-il y avoir quand la coupable est connue, qu’elle-même se considère comme un monstre, que les faits sont établis et incontestables ? Clélia ne cherche pas un coupable, elle cherche ce qui a permis de transformer une femme ordinaire en assassin. C’est une tâche d’autant plus compliquée et difficile que tous les témoignages décrivent en Rosine une femme toujours de bonne humeur, souriante, généreuse, prête à aider les autres. Une mère aimante dans une famille idéale. Quand une vie aussi géniale aboutit au meurtre de ses enfants, Clélia sait que le génial n’était qu’apparences. Juger c’est comprendre et pour comprendre il faut savoir ce qui s’est passé avant d’en arriver au crime. Cette recherche de l’évènement déclencheur est vraiment captivante.

Ensuite nous avons les personnages. Il y a Clélia. On ne s’ennuie pas avec elle ! C’est une bombe, dans tous les sens du terme : une beauté sauvage et un caractère explosif. Elle est coutumière des éclats et scandales qu’elle fait régulièrement dans le palais de justice où elle exerce. Elle ne supporte pas l’injustice et quand elle y est confrontée, elle fulmine et elle le fait dans un langage de charretier. Elle est connue pour ça, méprisée par certains. Au contraire Isaac Delcourt, un magistrat respecté, la tient en haute estime et lui reconnaît intelligence et efficacité. Isaac et Clélia forment un duo et leur complicité va au-delà des relations professionnelles. Isaac a sauvé Clélia dans le passé. Il y a entre eux une relation père-fille. Isaac est le seul qui ait une autorité sur Clélia. Le seul qu’elle écoute et à qui elle obéit … enfin presque. Ce duo c’est l’alliance de la glace et du feu : la sagesse et la maîtrise d’un côté, la fougue et l’intuition de l’autre. Rosine, elle, était parfaite avant le drame, maintenant elle-même se considère comme un monstre. Elle mérite le châtiment qui l’attend, elle ne veut pas être défendue. C’est contre elle que Clélia va d’abord devoir se battre et la convaincre de ressortir ce qu’elle a enfoui si profondément en elle qu’elle ne sait plus que ça a existé.

Et enfin, il y a dans ce livre beaucoup de finesse psychologique, d’empathie et d’humanité, malgré l’horreur des crimes commis. C’est aussi un roman engagé. Engagé en faveur d’une justice compréhensive et humaine, au moment même où d’autres prônent une justice dissuasive et militent pour le retour de la peine de mort.

Rosine est un formidable roman noir. Fort et poignant. Il mérite amplement les prix qui lui ont été attribués : Grand prix de littérature policière et Prix Dora-Suarez du premier roman, année 2021.

Extrait :
Isaac explique à Rosine que tout le monde a le droit d’être jugé justement et juger, c’est comprendre. Sur ce point, Clélia et Isaac sont entièrement d’accord. Donc, Rosine ne peut être jugée correctement que si le jury comprend pourquoi elle a tué ses filles. Clélia écoute Isaac. Il lui a à peine adressé la parole quand elle est entrée, il lui a juste répété de garder le silence. Il lui en veut ou il tient son rôle ou les deux. De toute façon, Clélia n’y tient plus, malgré la demande d’Isaac, elle l’interrompt.

— Rosine, l’eau, c’est l’eau. L’eau, la tête sous l’eau. Tu tiens la tête de tes filles sous l’eau. Il faut au moins six minutes pour mourir noyé. Six minutes, c’est beaucoup. Il faut tenir. Est-ce que tu connais cette sensation ? Est-ce tu as failli mourir noyée ? Ta mère ? Ton père ? Un autre enfant ? Un autre enfant est mort noyé ? Tu as noyé un autre enfant ?

Cédric n’attend pas de réponse et s’en va. Il connaît « Si » de Kipling, il ne lui demande pas son numéro de téléphone et il a l’art de la sortie, c’est déjà ça.

Bernard Lavilliers – If (poème de Rudyard Kipling)

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

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Arsène Lupin contre Herlock Sholmès – Maurice Leblanc (1864-1941)

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1906, puis Librairie Générale Française, 1963
Genres :
Aventures, enquête
Personnages principaux :
Arsène Lupin, Herlock Sholmès

On semble revenir à Maurice Leblanc depuis quelque temps alors que, de son temps, Leblanc se sentait moins apprécié que des auteurs comme Gaston Leroux ou Allain-Souvestre. Évidemment, les romans de Leblanc, je pense surtout aux Arsène Lupin, sont plus fantaisistes. On a conclu que son œuvre n’était pas sérieuse ! On est effectivement loin de Maupassant et de Flaubert qu’il a fréquentés dans sa jeunesse. Il a connu Allais à Paris, journaliste lui aussi, mais rapidement reconnu comme un grand conteur. De sorte que, malgré l’abondance et la qualité de son œuvre, Leblanc est resté une sorte de marginal. Le fait est qu’Arsène Lupin nous est plus familier que Maurice Leblanc.

Arsène Lupin contre Herlock Sholmès contient deux épisodes, La Dame blonde et La Lampe juive, publiés d’abord en 1906 dans le journal Je sais tout, puis sous forme de volume en 1908 et en 1914. Dans le premier, M. Gerbois, professeur de mathématiques au lycée de Versailles, achète chez un marchand de bric-à-brac un petit secrétaire en acajou. Le lendemain, le meuble disparaît. Alors que d’autres objets précieux, dont des pièces d’or dans le porte-monnaie de Suzanne, n’ont pas été touchés. Puis, Gerbois apprend qu’il a gagné un million au tirage de la loterie des Associations de la Presse. Sauf que le billet avait été rangé dans le secrétaire. Et c’est Arsène Lupin qui réclame le million puisque c’est lui qui a le billet. Devant les récriminations de Gerbois, il lui propose de séparer le million en deux. Gerbois refuse. Sa fille Suzanne est kidnappée. Gerbois accepte. La Dame blonde rend Suzanne à son père : les deux femmes ont voyagé en Europe depuis la disparition de Suzanne. Ganimard et ses collègues policiers cernent la demeure de l’avocat de Lupin. Arsène et la Dame disparaissent à leur tour.

En mars suivant, le baron d’Hautrec est assassiné. Il semble qu’on n’ait rien volé, même pas le fameux diamant bleu. Mais Antoinette Bréhat, la demoiselle de compagnie engagée récemment, est disparue. Le diamant bleu est vendu à l’encan et acheté par la comtesse de Crozon. Mais on lui dérobe ce bijou. Ganimard enquête en vain. Il est décidé de faire appel à Herlock Sholmès. Commence alors le duel entre Sholmès et Lupin.

L’affrontement se poursuit dans La Lampe juive.

Même si c’est présenté comme deux épisodes, ce récit ne ressemble au premier que parce qu’il s’agit d’un affrontement entre Lupin et Sholmès. Le Baron Victor d’Imblevalle demande l’aide de Sholmès pour retrouver la personne qui lui a volé une précieuse lampe juive, de même que la lampe, si possible. Holmès accepte mais Lupin le prie de ne pas accepter cette mission. Sholmès s’entête évidemment. Et mène à bien sa tâche … pour le grand malheur de tout le monde. Belle illustration de l’anti-proverbe : « Qui gagne perd ! »

Le roman a peu à voir avec la série qui a actuellement du succès sur Netfix. Peu à voir aussi avec la série de Georges Descrières parce que, malgré un bon rythme et des décors évocateurs, les scénaristes sont très inégaux et les jeunes premières, futures victimes consentantes de Lupin, jouent souvent très mal. Le roman est plein d’énergie, c’est presque essoufflant à lire, moult rebondissements en termes de déguisements, de passages secrets, d’escarmouches entre les deux grands hommes. On peut comprendre que Doyle n’ait pas trouvé très sympathique son Sholmès (surtout son attitude vis-à-vis de Wilson), mais il n’en est pas moins présenté comme un limier très subtil. Au centre de tout, c’est Lupin, attachant malgré sa suffisance, son arrogance et ses pitreries. Attachant comme un grand enfant brillant. Plutôt macho, gentil macho, c’est son époque, mais si séduisant et gentleman. Un Français comme on aime les imaginer.

Bref, un roman qui se lit bien, léger et distrayant.

Extrait :
Holmès tendit à l’homme d’équipe une pièce de cinquante centimes.
« Bien, mon ami. Voici pour vous.
– Merci, monsieur Sholmès. »
L’Anglais leva les yeux : Arsène Lupin.
« Vous !… vous ! balbutia-t-il, ahuri.
Et Wilson bégaya, en brandissant son unique main avec des gestes de quelqu’un qui démontre un fait :
« Vous ! Vous ! mais vous êtes arrêté ! Sholmès me l’a dit. Quand il vous a quitté, Ganimard et ses trente agents vous entouraient… »
Lupin croisa ses bras et, d’un air indigné :
« Alors vous avez supposé que je vous laisserais partir sans vous dire adieu ? Après les excellents rapports  d’amitié que nous n’avons jamais cessé d’avoir les uns avec les autres! Mais ce serait de la dernière incorrection. Pour qui me prenez-vous ? »
Le train sifflait.
Enfin, je vous pardonne… Mais avez-vous ce qu’il vous faut ? Du tabac, des allumettes… Oui…Et les journaux du soir ? Vous y trouverez des détails sur mon arrestation, votre dernier exploit, maître. Et maintenant, au revoir, et enchanté d’avoir fait votre connaissance… enchanté vraiment !… Et si vous avez besoin de moi, je serai trop heureux… »

Le Paris d’Arsène

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Rien à perdre – Roberto Montaña

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021
(La noche en la que nos encontró el pasado)
Date de publication française : 2021 – Éditions Métailié
Traduction :
espagnol (Uruguay) – René Solis
Genres :
Road-trip, roman noir
Personnages principaux :
Mario, Wave et Le Nerveux, trois copains argentins qui partent en week-end en Uruguay

Ils sont trois, Mario, Wave et Le Nerveux, anciens élèves d’un lycée de Buenos Aires. Ils ne se sont pas revus depuis trente ans. Ils se sont rencontrés à la pizzeria. Ils ont parlé, ils ont bu et ils ont décidé de faire un voyage en Uruguay pour se souvenir de l’ancien temps. Du moins, c’est ce que Wave, le rocker, leur a servi comme motif de leur escapade. Mario et Le Nerveux se sont laissés convaincre. Les voilà partis dans la vieille Ford Taunus de 1983 de Mario. À la frontière, Wave a une attitude bizarre : il est tout pâle et, malgré la chaleur et la transpiration, il s’enveloppe jusqu’au cou dans sa gabardine. Quel genre de maladie inavouable l’empêche de sentir la chaleur se demandent ses deux copains. Ils passent la frontière sans encombre. Wave se sent mieux et sur les routes de l’Uruguay ils chargent une auto-stoppeuse enceinte depuis plus 36 semaines. Les vrais problèmes vont commencer.

L’auteur met en scène trois hommes, maintenant quinquagénaires, qui n’ont pas réussi grand-chose dans leur vie. Ce sont des losers pleins de regrets et de frustrations. Mario, vit encore chez sa mère, mais il rêve d’avoir un enfant. Avant il doit trouver une femme, comme le lui dit Le Nerveux : « Mais, mec, tu peux pas continuer à sortir te promener avec ta mère, il faut que tu te trouves une nana, que tu fondes une famille. » Le Nerveux n’est pas le mieux placé pour donner des conseils conjugaux. Lui a une femme, mais elle est en train de le quitter parce qu’il la battait. Il a aussi une fille, mais elle ne lui répond pas au téléphone. Wave, lui, vient d’apprendre que sa femme le trompe, avec un mec qui écoute Shakira en plus ! C’est vraiment la honte pour ce vieux rocker. Sa fille est la seule chose de bien qu’il estime avoir faîte mais elle est malade, c’est aux États-Unis qu’il pourrait la faire soigner, mais pour cela il lui faut de l’argent. Il essaie de s’en procurer, mais il n’est pas le mieux armé pour se lancer dans un commerce risqué. Ces hommes se conduisent parfois comme de vrais enfoirés, parfois ils sont marrants, mais le plus souvent ils sont pathétiques. La femme enceinte est du même tonneau.

L’intrigue commence comme un road-trip assez léger puis elle tourne progressivement au roman noir tout en gardant un côté burlesque.

Le livre est rythmé par de nombreux dialogues. Des dialogues comiques, truculents, pleins de malentendus et souvent des dialogues de sourds. Ces différentes formes de dialogue dynamisent le roman et rendent la lecture assez jubilatoire.

Rien à perdre est un livre étonnant, une œuvre tragi-comique où le rire se mêle à la tristesse et au désespoir. Un bon roman pour découvrir la littérature uruguayenne.

Extrait :
– Quel con…
Le mot le fait sursauter. Comme une gifle qui l’arrache de sa rêverie. Il croit d’abord que c’est Mario qui vient de lui dire ça à lui, mais en le regardant il se rend compte qu’en fait, celui-ci ne s’adresse à personne.
– Quel con je suis.
– T’es pas un con… et moi non plus, dit le Nerveux. On n’a juste pas eu de chance.
– Toi, tu as une famille, moi je n’ai personne.
– Comment ça ? Tu as ta mère, tu sais pas ce que je donnerais pour avoir encore mes parents.
– C’est pas pareil, avoir des enfants c’est différent, personne ne se souviendra de moi.
– Oui, bien sûr, ils se souviennent de toi quand ils ont besoin de quelque chose, le reste du temps ils s’en foutent de toi, mais quand il s’agit de réclamer, ils sont les premiers.
– Moi, personne n’a besoin de moi, je me plains de ma mère, mais le jour où elle sera plus là, je sais pas ce que je ferai.

– La Taunus, elle est de quelle année ? demande le maigre. – 83, la special.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Le Prince de Cochinchine – Jean-François Parot (1946-2018)

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017
(JC Lattès)
Genres :
Aventures, enquête, historique
Personnage principal :
Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet

C’est toujours un plaisir de s’immerger dans un roman de Jean-François Parot. Écrivain, diplomate et historien, Parot est d’abord un homme cultivé qui connaît comme sa poche le Paris du XVIIIe siècle où se situent les aventures du commissaire au Châtelet, Nicolas Le Floch. Même si chaque roman a son autonomie propre, on retrouve de l’un à l’autre plusieurs de ses personnages principaux et on assiste à la maturation de Nicolas, de sa jeunesse à la naissance de son fils et jusqu’à la naissance de son petit-fils. Le Prince de Cochinchine est le dernier roman publié (le quatorzième), même si Parot avait prévu d’en écrire quelques autres, traverser au moins la Révolution, projet malheureusement interrompu par sa mort le 23 mai 2018.

Sur ses terres à Ranreuil, en Bretagne, Nicolas se réjouit de la naissance de son premier petit-fils. Interrompant les plaisirs de la famille, un tireur embusqué fait feu sur Nicolas.  Puis, le commissaire est rappelé sur le champ à Paris. En chemin, on tente encore de l’assassiner. Sauvé par son chevaucheur qui était venu le chercher à Ranreuil, Nicolas arrive à Paris et ne parvient pas à savoir qui l’a fait demander. C’est le moindre des mystères. Qui lui a tiré dessus ? Qui l’attendait dans les bois ? Qui l’a mandé à Paris ? Qui est vraiment le chevaucheur Gilles Cholet, alias Maradon ?

Se posant toutes ces questions, Nicolas retrouve un vieil ami d’enfance, l’évêque d’Adran, Pigneau de Behaine, venu négocier une alliance entre la France et la Cochinchine, à laquelle s’opposent les Hollandais, les Anglais, les adversaires cochinchinois qui refusent que le jeune prince Cahn hérite du royaume d’Annam et, sans doute, d’autres ennemis difficiles à identifier. Les rebondissements se succèdent, Nicolas ne sait plus où donner de la tête, Noblecourt en perd son latin, l’inspecteur Bourdeau s’agite mais ne progresse pas vraiment dans l’élucidation de ces mystères.

Heureusement pour nous, Nicolas fait souvent le point, même si c’est pour constater qu’il n’est pas très avancé. Pourtant, il est soutenu, outre par l’inspecteur Bourdeau, son vieil ami, par Aimée d’Arranet sa jeune maîtresse, sa cuisinière Catherine, sa gouvernante Marion, son majordome Tribord, le procureur  à la retraite Noblecourt et l’énigmatique Sartine, ancien lieutenant général de la police, personnages récurrents d’un roman à l’autre, qu’on a du plaisir à retrouver. Grâce à de belles amitiés, de grandes ruses et un effort collectif, on finira sans doute par éclairer la situation et neutraliser les forces du mal.

Beaucoup d’action comme dans les romans de Dumas et de Théophile Gauthier ou les films du jeune Jean Marais, et joyeux dénouement. Mais, pour plusieurs lecteurs, le plaisir vient surtout d’ailleurs : l’écriture elle-même empruntée à celle du grand siècle, l’atmosphère de Paris au XVIIIe siècle, les allusions à Rousseau et à Voltaire, aux opéras de Grétry, à la vie intime des Grands de la Cour, au rôle d’informateur de Restif de la Bretonne, aux plaisirs de la table très prisés à cette époque qui va inspirer Grimod de la Reynière et Brillat-Savarin, et enfin à la dimension politique de l’histoire. Ce qui est particulièrement remarquable, c’est que Parot réussit à décrire l’ambiance effrayante et inéluctable où se prépare la poussée révolutionnaire de 1789 : l’insouciance des nobles et des riches bourgeois, la misère et la colère des ouvriers, des paysans et des moins que rien, cette déchirure sociale se retrouvant dans la conscience éclatée de Le Floch lui-même, fidèle à la royauté même s’il trouve le roi plutôt mou, mais sensible à l’injustice et à la pauvreté. Difficile de prévoir comment il aurait réagi à la Révolution.

Bref, c’est encore un grand roman dont on a l’impression de ressortir meilleur.

Extrait :
Le 27 décembre, Nicolas faisait à Lorient ses adieux à Pigneau de Behaine avec le sentiment que ce départ était définitif. L’évêque allait poursuivre sa carrière d’homme d’État environné des périls d’une cour orientale. Il avait demandé à Nicolas de l’accompagner en Cochinchine. La tentation de céder à cette proposition l’avait un instant effleuré, mais trop de liens, d’attachements et de fidélités le retenaient au moment où tant de menaces se profilaient en France. Les deux hommes s’embrassèrent, émus de sentir que sans doute ils ne se reverraient plus. Le petit prince le salua avec cérémonie puis, oubliant l’étiquette, ui sauta au cou. Une longue croisière commençait avec pour destination Pondichéry, comptoir français d’où s’organiserait l’aide militaire destinée à Nguyen Anh.
Au loin, le canon du fort de Port-Louis tirait pour répondre au salut du vaisseau qui s’éloignait. Nicolas s’efforçait d’emplir sa poitrine de l’air violent de l’océan pour en chasser le poids d’angoisse et de tristesse qui l’oppressait. Il demeura longtemps immobile, fixant au loin la silhouette qui diminuait comme un rêve qui s’efface. Au nord-ouest, de sombres nuages couleur d’ardoise montaient peu à peu. Des bourrasques de vent effrangeaient par à-coups la surface des flots. Il éprouva à nouveau de funestes pressentiments. Qu’auguraient ces mouvements de la nature pour ce vieux royaume fatigué ? Qu’adviendrait-il de lui et des siens dans la tourmente qui montait ?

Château de Ranrouët, alias Ranreuil

Niveau de satisfaction :
5 out of 5 stars (5 / 5)
Coup de cœur

 

 

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Le chant des galahs – Pascal Vatinel

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions de l’Aube
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Archie Anderson, jeune policier à Perth (Australie)

Après le décès tragique de ses parents, le jeune Archie Anderson fait des études pour devenir policier. Il obtient son diplôme d’officier-détective et est affecté à la brigade criminelle de Perth. Pour commencer son nouveau métier sa hiérarchie lui confie une mission de routine : traiter la disparition d’une femme aborigène. On attend de lui rien d’autre que de remplir les formalités administratives permettant de classer le dossier sans qu’on puisse accuser la police de laxisme. Sa mission initiale se complique quand trois autres Aborigènes sont aussi portés disparus. Il est totalement plongé dans le bain lorsqu’il est tabassé pour avoir défendu une jeune femme agressée en voiture par une bande de gros bras roulant dans un énorme 4×4. Ce sont les mercenaires de l’équipe de protection d’une curieuse ONG qui ferait des recherches sur les dingos. Il fera ainsi connaissance de la séduisante et explosive Barbara qui travaille au service culturel dont le but est de promouvoir les œuvres des communautés aborigènes. Alors la mission d’Archie Anderson va devenir difficile et même dangereuse.

Le roman nous raconte la première enquête d’Archie, jeune policier frais émoulu de l’école de détectives d’Australie. C’est un garçon très sérieux et même un peu coincé à ses débuts, ce qui tranche avec l’attitude débonnaire de ses collègues plus âgés, cools et habitués à gérer tranquillement, sans zèle et sans se casser la tête, les situations courantes. Mais Archie est un garçon tenace qui fait avancer l’enquête bien plus que ne l’auraient fait les anciens. Il va finalement déterrer une affaire de grande ampleur qui va faire du bruit et bousculer les habitudes. Ce qui n’est pas sans danger. L’autre personnage important est la pétulante Barbara, qui aide les Aborigènes, les respecte et qui bénéficie en retour de leur amitié. C’est une empêcheuse de magouiller en rond, ce qui lui vaut l’hostilité de quelques blancs qui voudraient faire des affaires juteuses sur le dos des communautés noires. Bien sûr Archie et Barbara vont se rapprocher (beaucoup).

L’intrigue nous amène au cœur d’une Australie où, entre les blancs et les Aborigènes, les tensions sont importantes. Le racisme est omniprésent. Les membres des mouvements de défense des droits des noirs sont vus par les autorités blanches comme des activistes qui sèment le trouble, des emmerdeurs qui contrarient une bonne gouvernance bien tranquille. Il y a aussi la présence d’une grande ONG, mondialement connue, disposant de gros moyens, dont l’objectif affiché est de mettre en place des programmes environnementaux mais dont le but réel est beaucoup plus intéressé. On a du mal à penser que de tels systèmes, décrits en détail dans le livre (voir extrait), n’existent que dans l’imagination de l’auteur. Il est plus probable que de grandes compagnies l’appliquent déjà.

Dans ce roman nous trouvons à la fois : – une intrigue bien agencée – le décor très réaliste de l’Australie – des personnages crédibles et attachants – des considérations sociales et politiques pertinentes. C’est un excellent thriller, captivant et instructif.

Extrait :
— Pétrole, chimie, mines, géants de l’agroalimentaire, fabricants divers et variés… Toutes celles qui ne peuvent produire autrement qu’en polluant. Elles sont supposées chercher des méthodes plus propres de production, plutôt que de se contenter de recourir à la compensation. Mais très peu le font. Trop long, trop coûteux, trop compliqué. Là où le système devient carrément génial, c’est que ces mêmes entreprises qui acquièrent des parts de “plantations” ou de “réserves” protégées vont du même coup s’acheter une bonne conduite aux yeux des consommateurs. À grand renfort de campagnes de com’, elles vont faire valoir leurs investissements écolos, en évitant soigneusement de mentionner que, pendant ce temps, elles continuent de dégrader l’environnement, souvent même plus qu’avant. La recette est si efficace pour améliorer leur image de marque, et par conséquent doper leurs résultats, que deux cents d’entre elles, parmi les plus grosses et les plus polluantes de la planète, se sont regroupées au sein d’un gigantesque lobby. Et quand je dis gigantesque, je n’exagère rien. Accroche-toi : je te parle là d’une puissance financière de neuf mille milliards de dollars ! Tu imagines ?

Outback australien

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Sa parole contre la mienne – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Druide)
Genres :
sociologique, psychologique
Personnages principaux :
Myriam Langelier, Derry Walsh

On connaît le talent de Chrystine Brouillet, ses qualités d’écriture, et quelques-unes de ses grandes passions, dont la gastronomie. Les personnages de ce roman fréquenteront d’ailleurs de bons restaurants de Québec et de Montréal. Mais, dans ce cas-ci, n’est pas un roman gastronomique, pas plus un roman policier, même si la journaliste Myriam entreprend une enquête sur un des plus antipathiques membres d’un boys club maison, Jacques Gervais, vedette incontestée dans le monde du spectacle. Brouillet a toujours eu plusieurs cordes à son arc, mais on a souvent vu des auteurs de romans policiers (Maud Graham reviendra d’ailleurs l’an prochain), après avoir connu du succès dans ce domaine, s’aventurer dans un genre plus sérieux, plus engagé, dirais-je.

Une des raisons d’être de ce roman, c’est la crainte que la pandémie fasse oublier la nature et les effets du mouvement Metoo. Ce ne fut pas le cas, mais son roman est plus que jamais d’actualité :  on est régulièrement informé de la violence faite aux femmes, le nombre de crimes contre les femmes ne cessant d’augmenter. Brouillet, comme Chabrol au cinéma, se concentre sur la bourgeoisie (la petite plutôt que la grande), et ses personnages principaux émergent de ce milieu. L’action évolue de 1981 à 2018 et tourne autour de quatre copains qui, malgré certaines ambiguïtés, se payent du bon temps, principalement avec les femmes. Jacques Gervais se sert de sa beauté et de son charme pour les attirer et en profiter pour un temps assez court. Nelson Morin, moins coureur, travaille dans un garage, finit par se marier et faire une fille, mais investit surtout chez les Hell’s, ce qui lui vaudra quelques séjours en prison. Derry Walsh est le naïf du groupe, pas vraiment le souffre-douleur, mais celui qu’on a du plaisir à faire marcher. Il finira policier et aidera Myriam dans son enquête. Clovis Marceau, enfin mais non le moindre, est un fils de riche qui prendra la succession notariale de son père; son évolution passe de la torture des animaux aux meurtres sexuels via le viol systématique et constant de sa jeune sœur quelque peu handicapée mentale.

Jacques Gervais est devenu un animateur vedette; toujours charmeur et manipulateur, ses victimes ne se comptent plus. C’est lui que cible Myriam, qui parvient à retrouver plusieurs femmes qu’il a séduites afin de monter un dossier qui sera présenté à la justice. En chemin, elle apprend qu’il est son père, ce qui pourrait atténuer l’agressivité qu’elle éprouve à son endroit ou, au contraire, l’attiser.

Gervais, Morin et Marceau ont abusé de Faye, la mère de Myriam; depuis qu’ils mènent une vie d’adultes apparemment rangés, ils craignent que Faye ne les dénonce. Elle finira par être assassinée. Nelson, en prison, puis à l’hôpital, se meurt du cancer. Il fait venir Derry pour lui confier certains secrets concernant les frasques de Gervais et de Marceau. Les preuves recueillies par Derry et les témoins rencontrés par Myriam seront-ils suffisants pour neutraliser les deux criminels ?

La force de l’ouvrage est la description psychologique des principaux personnages, surtout les quatre gars, et la description sociologique de l’évolution de la société québécoise des quarante dernières années, en accentuant les événements qui soulignent l’agressivité de certains hommes contre les femmes, comme la tuerie à Polytechnique. Le réquisitoire est chargé mais évite de justesse la généralisation. Les nombreux déplacements dans l’espace et dans le temps sont un peu agaçants, mais sont peut-être nécessaires pour donner l’impression que cette violence contre les femmes s’exerce partout et tout le temps.

Pas un polar donc, mais un roman important dans le contexte actuel.

Extrait :
– Veux-tu ressembler à tes parents ? Non. Moi non plus. On aime trop la liberté. Tu n’as sûrement pas le goût d’une petite vie straight avec un mari, deux enfants et un chien en banlieue. Moi, je rêve d’un peu plus (…) Je ne veux pas d’un métier qui me rive à Québec. Tu m’as dit que tu avais envie de lâcher tes cours pour gagner plus d’argent dans l’hôtellerie. C’est cool, la restauration. Ça permet de voyager partout. Les gens ont toujours besoin de manger. Derry a eu raison de partir en Europe, de voir autre chose. Imagine si on s’installait à Londres ? Ou à New York ?
À New York ?
Tu ne rêves pas de quitter Québec C’est tellement petit…
On ne connaît personne là-bas.
On en connaîtra. En plus, tu es bilingue.
On pourrait aller voir des shows à Broadway, dit Faye, rêveuse.
Jacques était-il vraiment en train de lui suggérer de déménager avec lui à New York ?
Ce n’est pas si loin de Montréal. Je pourrais venir voir ma sœur facilement.
Juste assez loin…
Jacques sentait Faye s’abandonner. C’était presque trop facile de trouver les bons mots pour obtenir d’elle ce qu’il voulait.
On serait libres, murmura-t-il en remontant son pull pour le lui enlever.
Qu’est-ce que tu fais ?
J’ai envie de toi. J’ai toujours envie de toi. Tu es plus belle que toutes les actrices que j’ai rencontrées (…)
Il lui prit la main pour l’entraîner vers sa chambre, sentit qu’elle hésitait encore.
Quoi ? Tu n’as pas envie de moi ? s’impatienta-t-il. Parce que si c’est ça, tu es mieux de me le dire, je vais…
Quoi ?
Tu ne sais pas ce que tu veux. Tu m’embrasses en arrivant, puis là, tu es froide comme un glaçon. Tu es difficile à suivre…
Il observa une courte pause, esquissa un sourire triste.
Je ne t’en veux pas. Ce n’est pas de ta faute, je pense qu’on n’est pas rendus à la même place.

Rue du Petit-Champlain (Québec)

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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La serpe rouge – Nan Aurousseau & Jean-François Miniac

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 –
Moissons noires
Genres :
Enquête, historique
Personnage principal :
Henri Girard alias Georges Arnaud, écrivain

La serpe rouge revient sur le triple meurtre du château d’Escoire. Trois personnes ont trouvé la mort, tuées à coups de serpe, le 24 octobre 1941 dans le château de ce village de Dordogne : Georges et Amélie Girard (frère et sœur) et leur bonne Louise Soudeix. Une autre personne était présente dans le château : Henri Girard, le fils de Georges. C’est lui qui découvre les corps et donne l’alerte. Son comportement calme et détaché et le fait qu’il soit le seul survivant et héritier font de lui le principal accusé. L’instruction sera totalement à charge. Il passera dix-neuf mois en prison en attendant son procès dont l’issue ne fait aucun doute : il sera condamné, peut-être à mort, pour parricide et meurtres. Mais c’était sans compter sur l’intervention de Maurice Garçon, un ténor du barreau parisien et ami du défunt Georges Girard, qui a accepté de défendre un homme que tout accuse. Coup le théâtre au procès : les jurés acquittent l’inculpé en à peine dix minutes. Henri Girard libre sera connu plus tard sous son pseudonyme d’écrivain : Georges Arnaud. Il deviendra célèbre avec son roman Le salaire de la peur, adapté au cinéma par Henri-Georges Clouzot. Le film éponyme obtiendra l’équivalent de la palme d’or au Festival de Cannes en 1953. Bien que reconnu non coupable devant la justice, un doute persistera sur l’innocence d’Henri Girard/Georges Arnaud, d’autant plus que personne ne sera inculpé pour ces meurtres.

D’après leurs écrits, les auteurs avaient l’intention, depuis longtemps, d’écrire un livre sur un fait divers, mais ils n’en trouvaient aucun qui vaille la peine. Avec cette affaire ils ont été servis.

Avant d’attaquer l’histoire du triple meurtre, les auteurs posent le contexte de l’époque : l’occupation allemande et la collaboration, avec une longue digression sur la ligne Maginot. On commence à rentrer dans l’affaire elle-même par les circonstances de la mort de la mère d’Henri qui avait alors neuf ans. Cette femme, intelligente et cultivée, était issue d’une famille modeste, ce qu’il lui valut l’hostilité de sa belle-famille riche à millions. Et quand elle fut atteinte de tuberculose, les parents de son mari n’ont pas voulu payer le traitement qui aurait pu la guérir. Elle est morte seule dans un sanatorium des Alpes. Son mari, Georges, le père d’Henri, a laissé faire par lâcheté. Pour les auteurs, la mort de cette façon d’une mère auquel il était très attaché explique le futur comportement du jeune Henri Girard. Ils y reviennent plusieurs fois. Ensuite les auteurs examinent en détail ce que l’on sait de cette histoire, formulent les hypothèses possibles (au nombre de quatre, selon eux) pour arriver enfin à leur propre conclusion.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à être agacé par le tour que prenait cette enquête. D’abord par les nombreuses redites et redondances : où l’on explique un évènement au début, on y revient plus loin sans rien apporter de nouveau. Il y a aussi beaucoup d’allers-retours dans le temps, un peu comme quelqu’un qui aurait oublié de dire quelque chose à un moment donné et qui y revient beaucoup plus tard. Un petit reproche donc sur la construction chaotique du récit. Il y en a d’autres, l’incohérence par exemple, parfois flagrante, genre : « Il n’y a pas mille hypothèses, il n’y en a que quatre » (les quatre hypothèses sont déclinées) pour finalement conclure : « aucune de ces quatre hypothèses n’est la bonne. » Ah bon ! Alors c’est qu’il y en a au moins une cinquième : celle proposée par les auteurs. Et même une sixième : celle mise en avant par l’avocat Maurice Garçon, reprise par Philippe Jaenada dans son livre La serpe : la possibilité qu’un familier du château se soit introduit subrepticement dans la demeure.

Mais ce qui m’a vraiment fait le plus tiquer c’est la solution proposée. Je pensais qu’il s’agissait là d’une enquête rigoureuse, s’appuyant sur des faits et sur une documentation sérieuse, qui nous amènerait des éléments nouveaux nous permettant de reconsidérer l’affaire. Alors quelle a été ma surprise de constater la façon dont on arrive à la solution :
« Un crime de somnambule, voilà ce que je vois, moi. » Voilà, il a vu, lui ! Dans quoi ? Le marc de café, les astres ? Sûrement pas dans les documents d’archives. Dans son imagination assurément. C’est de la voyance, pas du travail d’enquêteur. Il aurait pu aussi bien voir tout autre chose, car rien n’étaye cette vision, rien de concret en tout cas. Par contre tous les arguments pour en arriver à ce résultat étonnant sont du domaine de l’irrationnel : – un tueur au troisième œil – le syndrome d’Elpénon (ou ivresse du sommeil) – la nouvelle lune ! On peut douter qu’une telle conclusion soit le résultat d’une analyse approfondie du dossier d’instruction, du journal de Georges Girard et la plaidoirie de Maurice Garçon, comme l’affirment les auteurs.

Il y a tout même quelques éléments intéressants dans ce livre, notamment l’explication de la délibération éclair, dix minutes, qui a abouti à l’acquittement d’Henri Girard. Maître Garçon était un grand avocat, mais il ne s’embarrassait pas de scrupules pour mettre toutes les chances de son côté :  il a manipulé sans vergogne le magistrat Henri Hurleaux qui présida le procès aux assises, lui faisant miroiter un retour en grâce et une affectation à Paris.

Contrairement à ce que j’espérais au départ rien de nouveau n’est apporté à ce dossier par cet ouvrage. Il me semble que les auteurs ont simplement voulu proposer une solution alternative à celle mise en avant par Philippe Jaenada dans son livre La serpe. Cette option me semble davantage basée sur une intuition que sur des recherches sérieuses. Le rapprochement entre ces deux livres est inévitable : même sujet et presque même titre. En quatrième de couverture un bandeau rouge affirme : « Le triple meurtre d’Escoire … s’éclaire enfin. » Ce livre n’éclaire rien du tout. Bien au contraire, il y ajoute une dose supplémentaire de mystère. Les auteurs croient en la culpabilité d’Henri Girard, mais un Henri Girard qui ne serait pas vraiment lui-même.

La serpe rouge me semble être le fruit de l’imagination plutôt que l’aboutissement de longues recherches dans les documents d’archives. Pourquoi pas ? Mais alors, pourquoi affirmer que le livre est le résultat d’une enquête basée sur la plaidoirie de Maurice Garçon, la découverte du journal de Georges Girard et l’analyse du volumineux dossier d’instruction ?

Extrait :
Adoptons ce point de vue syndromique pour l’affaire d’Escoire. Au soir, Henri Girard se lève, les yeux révulsés ou fermés, descend au rez-de-chaussée dans le noir, tue tout le monde et effectue toutes les opérations : l’effacement des empreintes, la transformation de la scène de crime, le changement d’habits. Il enlève ses vêtements souillés, les dispose dans un baluchon, sort dans la nuit, fait disparaître les vêtements, se lave des pieds à la tête, revient au château, entre par la porte du couloir et monte se coucher. Pendant tout ce temps-là, il n’a pas été conscient et donc, quand il se réveille au matin, il ne se souvient de rien, il ne se souvient pas avoir fermé la porte de communication au bout du couloir et finit par découvrir la scène criminelle. De là, pourrait découler son attitude étrange, il est alors entre deux eaux, entre deux états et ne sait pas quelle attitude est la bonne. Doit-il feindre l’extrême douleur qui ne l’étreint pas puisqu’il a réglé son compte aux Grattet-Duplessis sans savoir que c’est lui !? Doit-il au contraire montrer un sang-froid et un détachement choquants pour les autres puisque c’est ce qu’il ressent devant toute cette horreur ? Il ne sait pas, alors il boit, il joue Chopin au piano comme en rêve encore, il offre des cigarettes, comme quelqu’un qui ne sait plus où il habite, comme quelqu’un qui ne sait plus ce qu’il dit, il parlera d’un « beau travail » qui aurait été fait là à l’un des témoins présents sur le lieu du drame ce matin-là. Expression révélant un ahurissant détachement envers ses plus proches.

Dessin de Jean-François Miniac

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Nuit de terreur (Le Manchot) – Pierre Saurel

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1983 (Québec/Amérique)
Genres :
Enquête, thriller
Personnage principal :
Robert Dumont, alias le Manchot

J’ai traité récemment de la série des IXE-13 publiés entre 1947 et 1966 à un rythme de 20 000 à 30 000 exemplaires/semaine. Sous le nom de Pierre Saurel se cache Pierre Daigneault, écrivain prolifique mais aussi comédien, scénariste, animateur de soirées folkloriques… De 1980 à 1985, Saurel publie 46 courts romans policiers dont le centre est un ex-policier, surnommé le Manchot. Je connaissais alors peu les polars québécois, qui n’avaient pas encore vraiment pris leur envol. Les aventures du Manchot n’avaient pas recueilli des échos très positifs, et pouvaient passer pour des romans de gare (j’y reviendrai), qui n’avaient pas une très bonne réputation. Mais le décollage décisif se préparait : entre 80 et 90, on peut commencer à lire Chrystine Brouillet (Chère voisine), Jacques Bissonnette (La Sanguine) et surtout le premier Jean-Jacques Pelletier (L’Homme trafiqué) [1]. Aujourd’hui, il me semble qu’il faut, ne serait-ce que pour des raisons historiques, signaler cette série du Manchot et rendre hommage à un de nos plus prolifiques auteurs.

Un appel anonyme enjoint à des policiers de se rendre dans une maison de chambre douteuse de la rue Saint-Dominique, où un coup de feu a été entendu. Dans la chambre, un homme est mort, tué d’une balle, et une jolie jeune femme, plus ou moins consciente, tente de se relever et de ramasser un revolver : c’est Candy Varin, détective, assistante de Robert Dumont, dit Le Manchot. L’inspecteur Jules Bernier, chef de l’escouade des homicides de la police de Montréal, hyperactif et mal inspiré, interroge Candy, la bouscule un peu; elle réclame son avocat; il décide de l’arrêter pour le meurtre de Raymond Bourdon, et fait lever un mandat contre Robert Dumont, le Manchot.

Quand on a fouillé Bourdon, on a trouvé une lettre dans laquelle il accuse Candy de l’avoir volé et trahi. C’est là-dessus que se base Bernier pour accuser Candy et le Manchot. L’avocat Philippe Granger lui propose de plaider légitime défense, ce qu’elle refuse puisqu’elle n’a même pas tiré. Dumont prend l’affaire en mains, Les choses se précipitent. Le concierge de la maison de chambre se fait tuer. En enquêtant sur Bourdon, on apprend son addiction aux jeux, les dettes accumulées et ses liens avec la pègre. D’où sa complicité dans un vol qui lui rapporterait 50 000$.

L’opération tourne mal. Plusieurs sont tués et Bourdon s’enfuit avec les bijoux. Le chef de cette petite pègre, Eddy, cherche où sont passés ces bijoux, se méfie de Bourdon d’autant plus qu’il fréquente Candy, qui travaille pour Dumont.

Bref, Dumont est éliminé et on enlève Candy dans l’intention de la faire parler. Son avocat, imprudent, est également capturé. Que pourra faire le Manchot contre Eddy et son garde du corps sadique ?

Le scénario n’est pas mauvais. Les personnages, peu nombreux, sont cohérents. La lecture est facile. Roman de gare ou pas ? Il existe des bons romans de gare et des mauvais. Il y a un public pour ce genre de romans. Des gens qui veulent se distraire sans se casser la tête, sans se laisser troubler par des émotions fortes, changer le mal de place, comme on dit, en peu de frais. Pour répondre à ce besoin, le roman doit respecter certains critères : les personnages sont à peine ébauchés, leurs motifs sont simples et décrits succinctement, l’atmosphère est évoquée comme un fond de décor, quelques dates seront peut-être utiles mais pas question d’imiter un roman historique, l’intrigue est simple et les rebondissements prévisibles. C’est un roman qui s’écrit vite et qui se lit vite aussi.

En résumé, ce n’est pas un genre de romans auxquels s’attachent les amateurs purs et durs de romans policiers, ceux qui s’attendent à plus et qui sont prêts à travailler plus pour l’obtenir, plus d’émotions, plus de raisonnements, plus d’interrogations personnelles suscitées par les problèmes soulevés par le récit. Dans son genre, toutefois, c’est un roman bien correct.

[1]  Sur la petite histoire du roman policier québécois, il faut lire l’excellent chapitre de Norbert Spehner, le # 7, in Scènes de crimes, 2007 (Alire).

Extrait :
– Police ! répondit l’homme de sa voix monotone et nasillarde.
Vite, il faut que vous veniez. Ils vont se tuer, ils se sont battus, j’ai entendu un coup de feu !
Une voix haletante, nerveuse, difficile à identifier. Le policier ne pouvait même pas dire si c’était un homme ou une femme qui appelait.
Allons, calmez-vous. Qui parle ? Donnez-moi votre nom !
1435 Saint-Dominique, venez, dépêchez-vous !
Machinalement, le standardiste avait noté l’adresse.
Un instant, il me faut votre nom…
Trop tard, on avait déjà raccroché.
« Un autre appel anonyme, songea le policier, un farceur ! Les gens sont bêtes. Ils savent pas qu’on a du travail, qu’on n’a pas le temps de s’occuper des niaiseries! »
 Mais son devoir était de ne rien laisser au hasard. Aussi il transmit l’appel à une voiture-radio.
Vérifiez, c’est tout ce qu’on m’a donné comme détails.
– N
ous y allons. 10-4.
Et quelques minutes plus tard, une voiture-patrouille s’arrêtait rue Saint-Dominique, au nord de la rue Sainte-Catherine, dans le quartier des racoleuses, des fumeux de marijuana et des mangeurs de hot-dogs cuits à la vapeur.

Plateau Mont-Royal

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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Le crépuscule des éléphants – Guillaume Ramezi

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions IFS
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Camille Lambert, capitaine de police

Dans une réserve du Gabon, trente-quatre éléphants ont été massacrés et leurs défenses prélevées. Un vieux militant, défenseur des éléphants, a été également assassiné. Andreas, administrateur de la réserve, fait appel à une amie de jeunesse, Camille Lambert, capitaine de police à Paris, pour qu’elle vienne élucider ces meurtres. Il ne fait aucune confiance aux autorités locales corrompues. Camille accepte de venir enquêter au Gabon, mais de façon officieuse, sans que sa hiérarchie soit informée. Sur place, elle va se retrouver confrontée à un trafic international d’ivoire qui provoque de nombreuses morts d’animaux et de ceux qui essaient de les protéger, sans que les services de l’état ne daignent réagir. Elle risque sa vie dans une enquête même pas officielle.

Le grand mérite de ce roman est de décrire le trafic d’ivoire et le massacre des éléphants qu’il engendre de façon détaillée. La corruption, la passivité, le manque de moyens, les traditions, mais aussi les intérêts qui sont en jeu, le rôle des mafias, sont décrits de façon explicite. On sent que l’auteur est bien renseigné et que c’est un sujet particulièrement sensible pour lui. Pour dénoncer ce fléau, il a choisi de le faire sous la forme d’un thriller enlevé.

La juste cause prenant le pas sur la vraisemblance de l’intrigue, on passera sans tiquer sur la possibilité qu’une capitaine de police parisienne puisse mener une investigation risquée en Afrique, à son propre compte, soutenue par son équipe de trois personnes qui ne semblent avoir rien d’autre à faire, le tout en cachette de la hiérarchie. De même, les personnages ne sont pas particulièrement peaufinés. C’est l’action qui est privilégiée pour expliquer le fonctionnement du trafic, sa violence et le danger permanent pour les hommes et les animaux. Il y a du rythme et de nombreux rebondissements. C’est un roman qui se lit facilement, sans temps morts.

Plus que l’intrigue ou les personnages, la dénonciation d’un trafic connu et le manque de réactions à la hauteur pour endiguer l’extinction d’une espèce, sont à mon avis, les points forts de ce roman engagé.

Extrait :
D’accord, je comprends mieux. Ce n’est pas étonnant. Nous savons depuis longtemps que les prises des braconniers partent alimenter le marché noir asiatique. Il n’y a pas d’enquête véritable ni de volonté de stopper ça, en haut lieu. Alors certains intermédiaires ont pignon sur rue. En revanche, nous ne les avons jamais vus jusqu’ici. Ils ne viennent pas sur le terrain, ils laissent ce genre de tâches aux subalternes payés grassement.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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