Le candidat idéal – Ondine Millot

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions Stock
Genre :
Enquête journalistique
Personnages principaux :
Joseph Scipilliti, avocat – Henrique Vannier, bâtonnier

« Joseph, tu vas m’achever. Épargne mon visage, s’il te plaît, pour mes enfants, pour qu’ils puissent me dire au revoir. » C’est ce que dit Henrique Vannier à son collègue avocat, Joseph Scipilliti, qui vient de lui tirer trois balles dans le corps. Vannier ajoute : « Joseph, pense à mes enfants. Au moins ça, le visage. Ou bien laisse-moi la vie. » L’agresseur s’assoit dans un fauteuil, face au blessé, le regarde longuement, soulève son arme, la retourne sur lui-même et se tire une balle dans la bouche. Deux morts dans le palais de justice de Melun, ce jeudi 29 octobre 2015, annoncent les médias. Cependant Henrique Vannier survivra à ses blessures. La journaliste Ondine Millot était sur les lieux, pour une autre affaire, elle est choquée, mais ne cède pas à l’effervescence qui agite les autres reporters. Elle lit le texte posthume laissé par Scipilliti, publié sur internet, le journal indélicat. Elle décide alors d’essayer de comprendre l’origine de la violence qui a amené un avocat de tenter d’en tuer un autre avant de se donner la mort.

La lecture du journal indélicat laissé par Scipilliti est une longue suite d’accusations et de diatribes pleines de rancœur contre le monde entier, mais surtout contre son milieu professionnel, celui de la justice. Cet avocat s’imagine que les institutions veulent le soumettre et le réduire à l’impuissance. Il se présente comme un résistant à un pouvoir inique. Le bâtonnier Henrique Vannier concentre son ressentiment. Il voit en lui le candidat idéal, sans préciser à quoi. Pour l’accompagner dans la fin tragique qu’il envisage probablement. Outre la paranoïa, il ressort de ce document posthume la grande souffrance et la solitude subies par son auteur.

Dans son enquête, Ondine Millot est allée à la rencontre des familles, celles de la victime et de son agresseur. Ces familles, ont beaucoup de points en commun : une origine italienne, modeste, des enfants nombreux et parmi eux un qui sort du lot, l’intellectuel de la famille. C’est Henrique pour les Vannier et Joseph pour les Scipilliti. Tous les deux deviennent avocats. Henrique va s’épanouir dans son métier, il est élu bâtonnier pour la deuxième fois, apprécié par ses pairs, il incarne le succès. Joseph, brillant aussi dans ses débuts, va peu à peu s’enfoncer dans la solitude et la dépression. Il est rejeté par ses confrères, il incarne l’échec. Deux trajectoires parallèles qui vont aboutir à des points opposés.

L’autrice raconte ses entretiens avec les membres des deux familles qui l’ont acceptée quand elles ont compris que sa démarche était de comprendre et d’expliquer, sans juger ni prendre parti. C’est souvent émouvant, parfois douloureux quand on perçoit la souffrance de Joseph Scipilliti qui s’enfonce dans la solitude et la maladie mentale sans que personne ne puisse l’aider.

Le candidat idéal est une enquête poignante sur l’autodestruction d’un individu, parachevée par une tentative de meurtre sur un homme qui lui ressemblait beaucoup au départ. Un homme qu’il aurait pu devenir.

Extrait :
Dominique Attali, l’ami fidèle de Joseph à Melun, est sans doute celui qui y a le plus réfléchi. Il connaît Henrique Vannier, l’estime et l’apprécie. Il est persuadé qu’il n’est pas le tourmenteur que le Journal décrit. « Au contraire, me dit-il, il a fait tout ce qu’il pouvait pour aider Joseph. Dans la vie, arrivé à un certain point, soit on considère que l’on est responsable de ses propres échecs, soit on pense que l’on est une victime. Joseph a fait le second choix. Il lui fallait un coupable. C’est tombé sur Henrique Vannier, parce qu’il était là, mais aussi sans doute parce que Joseph a reconnu en lui ce qu’il aurait pu devenir. Il y avait des similitudes entre eux : deux hommes brillants, intelligents, issus de milieux modestes, qui se sont faits tout seuls. Ce potentiel que Joseph possédait également, Henrique Vannier a réussi à le faire fructifier. Il a monté rapidement son cabinet, qui tournait très bien, est devenu bâtonnier. Il représentait la réussite professionnelle et l’ascension sociale auxquelles Joseph avait les capacités de prétendre. »

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Eva – Arturo Perez-Reverte

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Eva)
Date de publication française : 2019 (Seuil)
Traduction (espagnol) :
Gabriel Iaculli
Genre :
Espionnage
Personnage principal :
Lorenzo Falco, espion

J’avais été complètement séduit par Le Tableau du maître flamand (1993) : sensible à l’histoire (particulièrement l’histoire de l’art), féru de littérature et amateur de jeux intellectuels, Perez-Reverte avait tout pour me fasciner. Puis, je l’ai perdu de vue : la série de cape et d’épée ne m’intéressait guère, les traductions sont rares et la distribution très inégale. Je suis tombé par hasard sur ce deuxième ouvrage de la série des Aventures de Lorenzo Falco, Eva, et j’ai hésité à m’y engager (même si chacun des trois romans a son autonomie propre). Falco est un espion franquiste; les espions au centre d’un roman sont habituellement des bons (James Bond, par exemple); et, dans la vie, les franquistes sont des méchants. On peut être fasciné par Fantômas ou par Hannibal Lecter mais, quand on est plutôt à gauche, c’est quasiment impossible de passer quelques heures à s’enthousiasmer pour un franquiste, même dans un roman.

Avec tous les risques que ça implique, j’ai tenté d’étudier l’histoire de la République espagnole de 1931 à 1936. Pas facile ! Avant que n’éclate la Guerre Civile, la République espagnole passe d’une certaine gauche (Azana, 1931) à un certain conservatisme (Lerroux, 1933), qui se heurte à une insurrection révolutionnaire en 34, suivie d’une rupture de plus en plus brutale entre la gauche et la droite et du verrouillage contre-révolutionnaire opéré par Franco, nommé chef d’État-major en 35. Les élections de 36 entraînent une réelle confusion. Après l’assassinat de Jose Calvo Sotelo (leader de la droite nationaliste et critique du gouvernement républicain du Front populaire), Franco et les militaires  se soulèvent.

Deux remarques : d’abord, les têtes dirigeantes changent, mais les administrations, en gros, demeurent. Les services secrets travaillent d’abord pour les différentes formes de République et restent en place après le soulèvement de 1936. Falco est un fonctionnaire qui travaille pour son patron, qui est toujours en place quel que soit le gouvernement. Deuxio, Falco n’est partisan ni des franquistes ni des Rouges. Il n’hésitera pas à liquider des tortionnaires des services secrets nationaux pour l’Afrique du Nord (Queralt) pour sauver une communiste russe torturée et violée. Selon lui, d’un côté comme de l’autre, on s’entretue et on torture. D’où un certain rapprochement avec Bond : officiellement, il travaille pour la Grande Bretagne mais, officieusement, il obéit à ses propres principes, dont un soupçon d’humanisme surtout quand il s’agit des femmes.

En 1937, la République espagnole, à laquelle les 2/3 du pays sont encore fidèles et alors que l’armée et la Garde civile sont divisées, expédie par prudence plusieurs tonnes d’or de la Banque d’Espagne vers la Russie. Bloqué par la flotte nationaliste, le cargo Mount Castle doit se réfugier au port international de Tanger (cf. pour l’atmosphère, le film Casablanca). Si ce cargo républicain s’efforce de reprendre la route, il sera détruit par un destroyer franquiste, accosté au même quai.

La mission de Falco consiste à convaincre le capitaine du Mount Castle de changer de camp. Falco compte sur quelques contacts à Tanger, mais une ville libre c’est  aussi une ville où chacun est prêt à trahir n’importe qui pour faire de l’argent ou pour monter en grade. Falco est continuellement suivi, souvent attaqué, et ceux de ses amis qui ne sont pas tués risquent d’être ceux qui le trahiront. Son amie ambigüe, la plus que jamais communiste Eva, appartient à ce groupe de gens dont il doit se méfier, il le sait et elle sait qu’il le sait. Jusqu’à la fin, on ignore ce qu’il adviendra du Mount Castle, et on sait encore moins comment se terminera (du moins si elle se termine) la relation équivoque entre la farouche Eva et l’imprévisible Falco.

Ça se lit facilement comme un roman d’aventures, même si beaucoup de personnages interviennent et qu’on ne sait pas vraiment qui est avec qui. Il faut suivre le rythme sans trop se poser de question. Les rebondissements ne manquent pas, mais on sait bien que Falco finira toujours par retomber sur ses pattes. Quel beau scénario pour un film d’action!

Extrait :
– De combien d’or parlons-nous ? demanda Falco.
Ferriol regarda ses ongles, indifférent.
D’après nos calculs, entre six cents et sept cents tonnes, au bas mot.
Ce qui équivaut, au cours actuel de l’or ?
Plus de deux milliards de pesetas.
Fichtre, lança Falco, admiratif. Avec ça, je ne crois pas que Staline manque de quoi s’offrir de la vodka.
Ferriol se tourna vers l’Amiral. Son sourire était si froid qu’il ne ressemblait en rien à un sourire.
Est-il toujours d’une telle insolence ?
Il a des qualités qui la compensent.
Rassurez-moi. Nommez-m’en au moins une.
L’Amiral réfléchit un instant.
La séduction est sa seconde nature.
Et quelle est la première ?
La loyauté.
Envers qui ?
Envers lui-même. Et envers moi.
Dans cet ordre ?
Dans celui-ci, oui… Mais avec assez d’envergure pour l’une et pour l’autre.

Le café de Paris

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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De silence et de loup – Patrice Gain

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Albin Michel
Genres :
Aventures, roman noir
Personnages principaux :
Anna Liakhovic, journaliste – Son frère Sacha Liakhovic, moine chartreux

Après le drame de la mort de sa fille et celle de sa compagne, Anna Liakhovic, journaliste, fuit son ancienne vie. Elle se fait engager comme rédactrice des comptes rendus de travaux scientifiques menés en Arctique à partir d’un navire polaire. Sa mission commence à Titsi, une ville austère du nord-est de la Sibérie, où elle rejoint le reste de l’équipe. Lorsque toutes les autorisations délivrées par les autorités russes sont enfin réunies, le bateau prend la mer. Mais une terrible tempête cause des avaries et un membre de l’équipage est grièvement blessé. Le navire est contraint de jeter l’ancre près d’une île de l’archipel de Nouvelle-Sibérie. La mission capote définitivement quand le responsable de l’expédition trouve une mort suspecte. L’équipe se disperse, mais Anna est retenue par les Russes qui veulent lui faire payer son manque de coopération dans le trafic de défenses de mammouths mené par des militaires corrompus. Elle se retrouve seule. Le plus dur commence alors pour elle.
Sacha, le frère d’Anna, s’est retiré du monde : il est devenu moine dans un monastère de chartreux. Pendant la promenade hebdomadaire hors des murs du monastère, une femme lui remet furtivement un paquet en lui précisant : « C’est Anna qui vous l’envoie ». Cet étrange cadeau marque la fin de la sérénité de Dom Joseph (nom chartreux de Sacha).

L’intrigue nous fait voyager à travers la Sibérie. De Tiksi, au nord-est de la Sibérie, à la toundra, en passant par la station arctique de Samoylov, l’île aux mammouths, l’île Jokhov et la base abandonnée de Polyarka (observatoire hydrométéorologique international). Il y a aussi une excursion risquée en bateau en plein océan Arctique. La température varie de 32°C au début septembre à –47°C pendant la nuit polaire.

L’auteur nous plonge dans ce monde en pleine mutation où la fonte du permafrost transforme le paysage et ouvre de grands projets d’exploitation minière et de forage. Des squelettes de mammouths sont mis au jour, leurs défenses font l’objet d’un trafic auquel participent des militaires corrompus. Des virus très anciens peuvent aussi être libérés. Cependant le dérèglement climatique redouté est perçu par les autorités russes comme une opportunité d’accès à de nouvelles ressources : « Quand ils vont commencer à exploiter les richesses enfouies sous nos pieds, ce qui est aujourd’hui une réserve naturelle ne sera plus qu’un immonde cloaque puant la putréfaction de la toundra et le pétrole. »

Ce qui est aussi montré dans ce livre c’est que l’homme est un prédateur, de la nature et des femmes. La violence des hommes s’exerce envers les femmes et même envers les petites filles. Le harcèlement sexuel, la pédophilie et la prostitution enfantine sont mis en scène.

C’est dans cet environnement très rude à la beauté mortelle qu’évolue la journaliste Anna, d’abord au sein d’une équipe scientifique, puis seule et abandonnée au milieu de la toundra en pleine nuit polaire. C’est avec talent que l’auteur décrit sa lutte pour survivre et les dangers auxquels elle est confrontée : le froid d’abord, l’obscurité, les ours et les loups.

L’auteur alterne les chapitres concernant les aventures d’Anna en Sibérie et ceux traitant de la vie monacale de son frère Sacha. Le lien entre les deux est le carnet de voyage que la femme a remis à Sacha. Il a été rédigé par Anna, plus d’un an auparavant, il ramène le moine à sa vie d’avant, celle qu’il veut absolument oublier.

Ce n’est ni dans les paysages glacés de Sibérie ni dans un monastère que le frère et la sœur trouveront le réconfort et l’oubli qu’ils y étaient venus chercher.

De silence et de loup est à la fois un magnifique récit d’aventures et un roman noir saisissant dans lequel l’émotion trouve une bonne place. Un beau et fort roman !

Extrait :
Sans lumière, je crois que je deviendrais folle. Accolée à la cabane, il y a une remise avec un tas de bois à l’intérieur, du bois flotté fendu en bûchettes d’une trentaine de centimètres, ce qui me laisse à penser que la Léna ne doit effectivement pas être bien loin. Il y a aussi une hache, un long pic en métal et quelques outils. Je remplis de neige par trois fois la bouilloire noire et cabossée, pour obtenir à peine un quart de litre d’eau dans lequel je fais infuser le thé. Installée devant la fenêtre, je n’arrive toujours pas à croire que je suis là, seule dans ce grand vide. La nuit polaire est une sorte de crépuscule. La toundra s’étire vers le néant, blanche dans un ciel de suie, sans arbres et sans vent. Sans bruit. Rien. C’est terriblement angoissant. Oppressant et beau à la fois. D’une pureté désolante et primitive. Je n’avais jamais ressenti ça auparavant en arpentant ces terres gelées. Il faut dire que je ne sortais jamais seule, personne n’est autorisé à faire ça. C’est fou comme les compagnons de route concentrent nos attentions, gommant ainsi
l’austérité et le silence.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

 

 

 

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Était-ce lui ? – Stephan Zweig (1881-1942)

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
Non déterminée
Date de publication française : Romans, nouvelles et récits II (Gallimard, La Pléiade, 2016; Poche 2021)
Traduction (allemand) :
Laure Bernard
Genre :
Noir
Personnage principal :
Betsy, une épouse bien tranquille

Strictement parlant, il ne s’agit pas exactement d’une nouvelle policière. Bien sûr, il y a meurtre et enquête. Et j’étais heureux de constater que ce grand écrivain s’était intéressé à un genre voisin du polar. En réalité, les nouvelles de Zweig ont  presque toutes un petit côté suspense, la plupart du temps sous la forme d’une situation problématique dont on ne voit pas très bien l’issue. Zweig aime jouer avec le lecteur, mais sa force est surtout sa sensibilité qui lui permet de décrire subtilement des relations humaines complexes aux avenirs intrigants.

Zweig me semble plutôt oublié aujourd’hui, alors que c’est un écrivain majeur qui a marqué la première moitié du XXe siècle avec des essais littéraires (Nietzsche, Dostoievski, Freud …) et des études historiques (Fouché, Érasme, Marie-Antoinette, Magellan …) qu’on aurait intérêt à relire aujourd’hui. Grand humaniste, ami de Romain Rolland, les nazis le déchoient de sa nationalité; Zweig s’exile alors au Brésil, compose des œuvres marquantes (Le Monde  d’hier, biographie nostalgique) et, pratiquement convaincu du triomphe de Hitler, se suicide avec sa femme en 1942.

Dans un bourg calme et verdoyant de la campagne anglaise, un couple d’âge mûr s’est installé dans un coin tranquille près de Bath pour se consacrer aux fleurs et aux livres. Puis, un jeune couple se construit une maison non loin de chez eux. La jeune femme est charmante; le colosse de mari, rempli d’énergie, ne cesse de parler et de bouger :  « Il se rendait presque insupportable par cette façon sonore, bruyante qu’il avait d’être perpétuellement heureux ».

La sérénité du couple de retraités est fortement troublée jusqu’à ce le voisin achète un chien, puis que son épouse accouche d’une petite fille. L’enthousiasme débordant du mari se concentre alors sur le chien, puis sur le bébé.

Coup de tonnerre dans un ciel serein : un drame éclate. Un commissaire de police intervient et se livre à quelques expériences avant de conclure qu’il ne s’agit pas d’un accident. Pourtant, bien des témoins affirment n’avoir vu personne traîner dans les environs. Betsy, la dame retraitée, est certaine de connaître l’assassin, mais elle ne peut faire connaître publiquement son opinion parce qu’il lui manque la preuve ultime.

Extrait :
Personnellement, je suis quasiment certaine que c’est lui l’assassin. « Betsy, me dit toujours mon mari, tu es une femme intelligente, tu es prompte et pénétrante dans tes observations, mais tu te laisses emporter par ton tempérament entier, et tu es souvent trop hâtive dans tes jugements ». Il me faut donc me faire violence, parce que cette preuve ultime me fait défaut, et faire taire mes soupçons auprès de tous les autres. Mais chaque fois que je le rencontre et qu’il s’avance vers moi de son air bonhomme et amène, mon cœur se fige. Et une voix intérieure me dit  « C’est lui, et lui seul, l’assassin ».

La campagne anglaise près de Bath

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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La lune du chasseur – Philip Caputo

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Hunter’s Moon)
Date de publication française : 2021 –
Les Escales Éditions
Traduction de l’anglais (États-Unis) :
Fabrice Pointeau
Genre :
Littérature blanche
Personnage principal :
Will Treadwell, proprétaire d’un pub, guide occasionnel de chasse et vétéran de la guerre du Vietnam

La lune du chasseur est un roman en sept histoires indépendantes.
Histoire 1 – Protecteurs : Will, fils d’une famille aisée, tombe souvent dans des excès. Ses deux copains, Paul et Tom, sont ses gardiens, ceux qui réparent les pots cassés.
Histoire 2 – Chagrin : Hal, 85 ans vit dans le souvenir de son épouse décédée. Il décide d’aller chasser le cerf avec son fils, mais les deux hommes entretiennent un antagonisme mutuel.
Histoire 3 – Rêveurs : Un jeune délinquant, Lonnie, ne contrôle plus ses nerfs et devient meurtrier. L’affrontement avec Will Treadwell se prépare.
Histoire 4 – La nature de l’amour sur la dernière frontière : Un père et son fils sont partis pêcher en Alaska. Ils s’opposent souvent, mais pour le père c’est l’occasion de mieux connaître un fils qui est encore pour lui un inconnu qu’il apprécie peu.
Histoire 5 – Perdu : Will se perd avec sa chienne dans une forêt qu’il connaît pourtant bien. Contraint de passer la nuit dehors, il fait une rencontre.
Histoire 6 – L’hôte : Lisa, veuve de Will, tient une maison d’hôte. Elle entretient une relation intime avec un client marié.
Histoire 7 – Lignes de départ : Will et son ami participent à un programme destiné aux anciens combattants afin de soigner les traumatismes psychologiques de la guerre.

Le fil qui relie ces histoires est un lieu : la péninsule supérieure du Michigan (sauf la 4 qui se situe en Alaska) et un personnage Will Treadwell, vétéran de la guerre du Vietnam. Ce dernier apparaît parfois comme personnage principal, parfois comme un des personnages secondaires, parfois son nom est juste cité.

Plus que les intrigues ce qui retient l’attention ce sont les relations entre les personnages. Des relations souvent difficiles quand elles ne sont pas conflictuelles. C’est avec beaucoup de finesse et de profondeur que Philip Caputo analyse les rapports entre un père et son fils ou l’évolution des sentiments entre une femme et son amant. Les différents personnages des sept histoires sont tous plus ou moins en crise existentielle. Ils sont dans un certain mal-être, ils se demandent quel est le sens de leur vie. Lisa, dans l’histoire 6, est la seule femme à tenir un rôle important, autrement ce sont des histoires d’hommes, et souvent de chasse.

L’autre point remarquable est la description de la nature. Tel un peintre, l’auteur nous montre toute la beauté sauvage du Michigan ou de l’Alaska. Des scènes de chasse sont le prétexte à de magnifiques descriptions de paysages.

Par sa forme cette œuvre est à mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles. C’est dans une ambiance à la fois poétique et mélancolique que Philip Caputo révèle la fragilité des hommes et la force de la nature.

Extrait :
Rick a gardé la longe. Nous la coupons en tranches que nous embrochons sur des brindilles de saule taillées en pointe avant de les faire rôtir sur le feu et de les manger avec les mains. Si nous étions vêtus de fourrures, nous ressemblerions à un groupe de chasseurs-cueilleurs du néolithique. Nous sommes tellement affamés que le filet maigre ne nous remplit pas le ventre, alors Rick va chercher un oignon et un poivron vert qu’il mélange à des morceaux d’épaule pour concocter un ragoût. Je ne me rappelle pas avoir déjà mangé quelque chose d’aussi bon. Une petite dose de whisky dans un gobelet en fer-blanc, sirotée tandis que le soleil de fin de journée teinte le haut des montagnes, conclut le repas en beauté.

La péninsule supérieure du Michigan

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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L’équation de plein été – Keigo Higashino

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011
Date de publication française : 2014
(Actes Sud, Babel Noir)
Traduction (japonais)  :
Sophie Refle
Genre :
Enquête
Personnages principaux :
Yukawa (physicien), Kyöhei (jeune garçon)

Les romans japonais ne sont pas plus déconcertants que bien des romans scandinaves ou sud-africains. D’abord, le nom des personnages ne contient pas trois ou quatre consonnes de suite; à peine trois ou quatre syllabes de deux lettres, une consonne et une voyelle. Quand on se salue, on fait la courbette plutôt que de se serrer la main; coutume à imiter en période de pandémie. Les spécialités des repas gastronomiques sont différentes des nôtres (langues de bœuf, igname, riz aux céréales, bol de bouillon de queue de bœuf), mais l’objectif est semblable : l’enquêteur Kusanagi est séduit par « l’équilibre entre le goût et la consistance ». Pour accompagner ces mets, le physicien Yukawa reconnaît qu’il existe de très bons vins japonais. Par ailleurs, les relations homme/femme ressemblent aux nôtres, les flirts sont peut-être plus retenus que passionnés, et les problèmes de stationnement aussi intenses.

Dans la station balnéaire Hari-Plage, désertée depuis la crise économique des années 2008-2010, l’Auberge Rokugansö accueille deux clients : le professeur Yukawa, qui s’est lié d’amitié avec le jeune garçon Kyöhei, neveu des propriétaires de l’auberge, et le policier à la retraite Tsukahara, qui est venu assister à des séances d’informations tenues par la compagnie DESMEC, qui projette l’exploitation des sols océaniques dans la région. Un groupe d’écologistes, dont fait partie Narumi, la fille des propriétaires de l’auberge, s’oppose à ce projet.

Or, le commissaire Tsukahara disparaît le soir même de son arrivée. On retrouve sa dépouille affaissée sur des rochers au bord de la mer. Accident, selon la police du coin; meurtre selon la préfecture de Tokyo. Chargé de l’enquête le policier tokyoïte Kusanagi communique souvent avec son bon ami le physicien Yukawa qui erre, mine de rien, à Hari-Plage et aux alentours, tout en aidant le jeune Kyöhei à faire ses devoirs et à s’initier à la vie.

L’enquête est compliquée : que venait faire à Hari-Plage le commissaire Tsukahara (qui ne s’intéressait pas particulièrement aux fonds marins) ? Pourquoi avait-il réservé une chambre à l’Auberge Rokugansö ? Quel rapport avec M. Samba, un type qu’il avait fait condamner il y a seize ans ? Et si Tsukahara n’est pas tombé de la digue, qui l’a transporté là ? Quel est le mobile de ce meurtre ?

Pendant qu’un grand nombre des policiers de Tokyo ne savent plus où donner de la tête, les informations amassées par Kusanagi et sa jeune collègue Utsumi, combinées aux observations et réflexions de Yukawa, parviennent à éclaircir les données du problème. Alors que l’interprétation de la préfecture de police de Tokyo donne l’impression, au milieu du roman, que tout est réglé, la façon de voir les choses de Yukawa et ses amis élargit la dimension du problème : ce qui s’est réellement passé est une véritable tragédie qui risque de détruire au moins deux autres vies.

Toute cette histoire est compliquée, mais cohérente et bien composée. Plusieurs personnages sont décrits en détail et on peut les comprendre de très près. La relation entre le vieux prof et le jeune garçon est particulièrement touchante et inspirante; c’est rare, dans un roman policier, qu’un jeune enfant soit décrit sans caricature et sans complaisance. Yukawa ferait un bon héros d’une série télévisée : solitaire, réservé, fin observateur et grand déducteur, ses qualités pédagogiques et sa soif de vérité caractérisent un homme qui sort de l’ordinaire, sans avoir besoin d’être spectaculaire. Et, comme il n’est pas policier, ses principes moraux obéissent moins à la légalité officielle qu’au bon sens et aux sentiments humanitaires.

Bref, un grand roman, une histoire solide, une belle leçon d’humanité.

Extrait :
Yukawa répondit par un mouvement de tête magnanime au geste de la main de Kusanagi, qui l’attendait à proximité des portillons de la sortie.
– Tu as bronzé !
Oui. Je passe plus de temps dehors que prévu.
Je te plains.
Kusanagi savait qu’il était à Hari-Plage pour faire des recherches sur les fonds marins mais il n’avait aucune envie d’en savoir plus.
Une fois qu’ils eurent quitté l’enceinte de la gare, Yukawa s’arrêta et regarda autour de lui.
Qu’est-ce qui te prend ?
Cela ne fait qu’une semaine que j’ai quitté Tokyo, mais j’ai perdu l’habitude de ces gares immenses. Tokyo est une grande ville, et ses gares le sont aussi.
La vie à la campagne te séduit ?
Pas du tout, elle ne me convient absolument pas. Voir une foule de gens aller et venir m’apaise. Ici, on trouve un taxi quand on en a besoin. À propos, où est ta voiture ?
À peine venait-il de le demander qu’un Pajero rouge foncé vint s’arrêter au bord du trottoir. Ils s’empressèrent d’y monter, Kusanagi a l’avant, Yukawa à l’arrière.
Kaori Utsumi les salua tout en démarrant.
Kusanagi m’a tout raconté. Vous avez bien travaillé ! Ça ne doit pas être facile, puisque ce n’est même pas une enquête officielle.
C’est encore plus difficile pour vous, non ? Vous voilà encore une fois embarqué dans une drôle d’histoire !
Yukawa ne répondit pas immédiatement, comme s’il prenait le temps de choisir ses mots.
Cette fois-ci, je ne suis pas sûr que ce n’est pas de mon plein gré. J’aurais très bien pu ne rien faire, si j’avais redouté la difficulté. Oui, j’aurais aisément pu refuser de vous aider.
Sans aucun doute. On n’a d’ailleurs pas compris pourquoi tu te montres si coopératif cette fois-ci. Il y a une raison ?
Je vous en ai déjà parlé, il me semble.
Ces conséquences néfastes sur la vie d’une certaine personne, c’est ça ? Tu ne veux pas nous dire de qui il s’agit.
Les deux policiers l’entendirent soupirer.
Je finirai peut-être par le faire, mais ce n’est probablement pas si important.

Exploitation des fonds marins

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Au printemps des monstres – Philippe Jaenada

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Mialet-Barrault
Genre :
Enquête d’écrivain
Personnage principal :
Lucien Léger, alias l’Étrangleur, accusé de meurtre d’enfant

Le 27 mai 1964 le cadavre d’un jeune garçon est découvert dans les bois de Verrières en Seine-et-Oise (aujourd’hui Essonne). Il s’agit de Luc Taron, 11 ans. Dans un premier temps les investigations de la police ne donnent rien jusqu’à ce qu’un individu inonde la police et les journaux de messages dans lesquels il revendique l’assassinat. Cinquante-six messages en tout dans lesquels il nargue les parents, la police et les médias. Il signe l’Étrangleur. L’auteur de ces messages se fait arrêter bêtement, se jetant tout seul dans la gueule du loup. C’est un infirmier, un homme qui paraissait timide et effacé. Il s’appelle Lucien Léger, il a 27 ans. Après avoir avoué, il se rétracte et affirme n’être pour rien dans la mort du jeune Luc Taron tout en reconnaissant être l’auteur des messages. Il raconte alors une histoire compliquée dans laquelle il aurait accepté d’endosser le crime pour protéger quelqu’un. La police et la justice ne le croient pas, il est jugé et emprisonné. Il passera 41 ans en prison, devenant même le plus vieux prisonnier de France. Philippe Jaenada revient sur cette affaire qu’il décortique dans tous les sens et comme il le dit lui-même : si c’était aussi simple, je n’aurais pas passé quatre ans à écrire ce gros machin (je ne suis pas fou).

L’auteur a probablement été obsédé pendant des années par cette affaire de l’Étrangleur. Non seulement il a consulté des tas de documents d’archives, mais il aussi visité les lieux où se sont déroulés les évènements, où ont vécu les personnages. Il a fait beaucoup de pèlerinages dans les pas des protagonistes pour s’imprégner des ambiances même si soixante ans après il y a eu de grands changements.

Jaenada retrace avec minutie cet épisode qui a mis le pays en ébullition à l’époque. Il en fait une analyse méticuleuse en mettant l’accent sur la complexité de l’affaire. Rien n’est simple, rien n’est évident et les apparences sont souvent trompeuses. Après avoir démêlé un écheveau embrouillé, dans lequel à peu près tout le monde ment, il en arrive à une conclusion bien différente de celle de la justice de l’époque.

Il développe aussi le portrait des personnages marquants. Il ne cache ni ses détestations ni ses sympathies pour certains d’entre eux. Parmi ceux qu’il exècre il y a un trio de personnages sombres et malsains formé par : – Yves Taron, le père de la victime et escroc sans scrupules – Jacques Salce, un homme inquiétant et néfaste – et un dénommé Molinaro, personnage énigmatique. Inversement il montre de l’empathie pour le soi-disant Étrangleur Lucien léger, victime plus que bourreau, ainsi que pour Suzanne Brulé, la mère du garçon assassiné. Mais celle pour qui il a beaucoup d’affection c’est Solange Léger, l’épouse de l’inculpé. L’auteur accuse aussi un certain nombre de policiers et de magistrats de ne pas avoir fait leur boulot ou de l’avoir mal fait, par négligence, facilité ou simplement par incompétence. Parmi eux, il s’en trouve un auquel aucune excuse n’est accordée, c’est Maurice Garçon, le plus grand avocat du XXe siècle, « responsable de ce fiasco, de cette injustice, de ce scandale … il s’est comporté comme un lâche, un fourbe. » (ceux qui ont lu La serpe du même auteur seront étonnés).

Ce livre est touffu et foisonnant. Un peu trop : quelques couches de gras en moins n’auraient pas nui à cette œuvre, mais c’est le style de l’auteur de faire de multiples digressions, des parenthèses, de se mettre en scène. C’est sympathique : on a souvent l’impression que c’est une discussion à bâtons rompus, qu’on est dans une réunion amicale autour d’une bonne table avec Jaenanda qui nous raconte une histoire aussi tragique que rocambolesque.

Au printemps des monstres est un gros livre (750 pages) dans lequel Philippe Jaenada, selon son habitude maintenant, s’attaque à une affaire judiciaire présentant de nombreuses zones d’ombre, lui donnant un éclairage si nouveau qu’il transforme la vision qu’on en avait. Passionnant !

Extrait :
On ne saura certainement jamais ce qui est vraiment arrivé à Luc Taron. Tout ce que l’on peut dire, c’est que Lucien Léger a été condamné – et a passé plus des trois quarts de sa vie d’adulte incarcéré – sans preuve, sans témoin, sans mobile. Hormis ce qu’il a lui-même écrit pendant quarante jours délirants alors qu’il était certain de n’être jamais pris, pas la plus infime preuve, pas le moindre témoin, pas l’ombre d’un mobile. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que si tout, de loin, paraît finalement à peu près simple, rien ne l’est. Vraiment rien. Cette histoire, du début à la fin et sous tous ses aspects, est la meilleure illustration imaginable de l’une des règles d’or édictées par la sagesse populaire, qui a roulé sa bosse : il faut se méfier des apparences. Dans cette histoire, rien ni personne n’est ce qu’on croit, ce qu’on a cru. Tout – vraiment tout – est en réalité trouble et complexe. Et moche. La seule chose à peu près sûre, c’est que Lucien Léger n’a pas tué Luc Taron.

Lucien Léger après son arrestation

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Flots – Patrick Senécal

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Alire)
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Florence, 8 ans

Drummondville, 15 mars 2020 : la covid a pris d’assaut le Québec. Le gouvernement procède à un début de confinement. Josée Janelle n’a pas de nouvelle de sa sœur depuis un certain temps. Elle se rend chez elle. C’est comme si la maison avait été lessivée par un ouragan : tout est sale et désordonné; le dépanneur, qui communique avec la maison, est fermé; Sébastien et Maryline, les parents, sont disparus. Une petite fille de huit ans, Florence, est assise dans le divan, silencieuse et boudeuse. Josée appelle la police. Le patrouilleur Légaré ne parvient pas à faire parler Florence. Survient l’intervenant de la DPJ, qui demande en douceur à Florence où sont ses parents. Florence monte dans sa chambre et se met au lit pour lire.

En juillet, Florence a commencé à écrire son Journal, un cadeau de son oncle pour lui permettre de mieux se comprendre. Persuadée qu’on ne peut pas le lire puisque c’est un journal intime, elle y rédige tout ce qui se passe dans sa vie, à l’école comme chez elle, ses plaisirs et ses frustrations, ses loisirs avec ses parents, ses jeux avec ses amis, sa façon de les comprendre et de se comporter avec eux.

Le lecteur passe donc de la rédaction des événements aux effets de ces événements. Par exemple, les policiers découvrent l’état de délabrement dans lequel l’appartement a été laissé tandis que nous, lecteurs, suivons les actes qui ont abouti à cette situation. Les policiers finiront par trouver quelques cadavres et nous comprendrons comment on en est arrivé là. Il ne faudrait pas croire pour autant que l’histoire s’arrête là. Même quand Florence va cesser d’écrire, quitter la maison et se retrouver au Centre Jeunesse de la Mauricie, et que la police va devoir l’interroger sans ménagement, l’aventure de Florence sera loin d’être terminée.

Comme c’est un roman de Senécal, on s’attend à ce qu’il y ait plusieurs cadavres, et c’est un fait. Et la mise à mort de ces victimes est, pour le moins, scabreuse. C’est certain que bien des lecteurs interrompront leur lecture. Mais, dans plusieurs autres cas, il devient au contraire difficile de lâcher le roman. Grâce à une habileté démoniaque, Senécal parvient à nous faire voir et sentir la réalité par les yeux de son personnage principal, dépourvu sans doute d’empathie et de sentiment de culpabilité, mais aussi dénué de sadisme et de réelle méchanceté, de sorte que nous assumons cette tragédie macabre avec sérénité. Un réel coup de force de l’écrivain !

Les fidèles de Senécal retrouveront plusieurs procédés habituels de l’écrivain, dont l’usage de personnages récurrents, par exemple, dans ce cas-ci, le personnage de Michelle Beaulieu, fille dangereuse du tueur en série Jacques Beaulieu[1].

[1] Cf. 5150, rue des Ormes; Aliss, Hells.com, Faims

Extrait :
On est mardi. Aujourd’hui, grand-maman  Laura est morte et on est allés à l’hôpital. Moi, ça ne me tentait pas tellement parce que j’étais super fatiguée parce que je m’étais couchée tard hier, mais maman voulait que je vienne avec eux autres. J’ai vu grand-maman morte dans son lit, mais je ne voyais pas de différence de quand elle était en vie. Elle était couchée avec les yeux fermés et la bouche ouverte comme d’habitude. Mais elle ne faisait plus de bruit. C’est parce qu’elle ne respirait plus. Quand on est mort, on arrête de respirer, c’est comme ça. Maman pleurait parce qu’elle était triste. Papa aussi était triste même si ce n’est pas sa maman à lui. Là, j’ai pensé que grand-maman ne me donnerait plus de bonbons-tire-Sainte-Catherine et qu’elle était la seule personne qui m’en donnait, alors j’ai commencé à pleurer. Papa a dit ça te fait de la peine de perdre ta grand-maman, hein ? J’ai dit que c’est parce que je n’aurais plus de bonbons-tire et qu’elle n’était vraiment pas fine d’être morte. Maman a ri un petit peu, mais c’était un rire bizarre, comme si elle ne riait pas pour vrai. Elle a toujours l’air un peu folle quand elle rit comme ça.

Drummondville sous la neige

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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Loup y es-tu ? – M.J. Arlidge

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Down to the Woods)
Date de publication française : 2021 – Les Escales Éditions
Traduction de l’anglais :
Séverine Quelet
Genre :
Enquête policière
Personnage principal :
Helen Grace, commandante de la brigade criminelle de Southampton

On a signalé à la brigade criminelle de Southampton, une scène de crime saisissante : au milieu de la forêt, dans une clairière, un jeune homme est pendu à un chêne, nu, tête en bas, les bras ballants tendus vers le sol. Son corps est percé de trois carreaux d’arbalète. C’est à la commandante Helen Grace qu’est confiée une enquête qui va se compliquer quand une deuxième victime va être découverte, avec la même mise en scène macabre. Chose étrange avant d’être exécutées les victimes campaient paisiblement dans le parc national de New Forest et leur compagnon qui dormait à leur côté, dans la même tente, n’ont rien vu ni entendu. Helen Grace et son équipe vont s’investir à fond dans une enquête complexe avec au départ aucune piste évidente.

Il y a dans ce roman policier un grand classicisme qui devient assez rare par les temps qui courent. Nous retrouvons en effet les composantes classiques du roman policier : – des crimes avec une étrange mise en scène – des victimes que rien ne semble relier au départ – un coupable qui a un solide mobile qui n’apparaîtra qu’à la fin – et enfin une équipe d’enquêteurs motivée et compétente. C’est donc un roman policier classique, certes, mais moderne et bien fait, sans l’aspect poussiéreux des grands classiques de la littérature policière.

L’auteur réussit à installer une belle ambiance sombre et pesante. La présence de la forêt y contribue, luxuriante et profonde, elle est à la fois refuge pour certains et le lieu de tous les dangers pour d’autres. L’étrange rituel suivi par le meurtrier et ses mises en scènes sanglantes, mais aussi artistiques, ajoutent un effet gothique accentué par la silhouette sans visage du tueur, captée par des caméras.

Arlidge met aussi en place une galerie de personnages crédibles et intéressants. La Brigade criminelle de Southampton, dirigée par la commandante Helen Grace, jouit d’un certain prestige et d’une grande popularité. C’est pour ça que le capitaine Joseph Hudson a postulé pour l’intégrer. C’est le petit nouveau, seul homme gradé au milieu des femmes. Car les postes de commandement y sont tenus par des femmes : outre Helen, il y a Charlie Brooks, bras droit et amie d’Helen. Leur supérieur hiérarchique est aussi une femme : la commissaire Simmons. C’est aussi l’amie et la protectrice d’Helen. Son autorité s’exerce de façon maternelle, elle aide et protège, n’exerce aucune pression inutile. Les liens au sein de cette brigade ne sont pas que professionnels, ils sont aussi et surtout amicaux. Tout cela m’a laissé penser que M.J. Arlidge, que je ne connaissais pas, était une femme. Mais non ! C’est bien un homme. Un homme qui met les femmes en avant dans ses romans. La bonne entente au sein de la brigade n’empêche pas de travailler dur, bien au contraire. Chacun(e) s’investit à fond dans l’enquête. Tant est si bien que ça crée quelques problèmes personnels hors du boulot. Helen souffre de solitude, elle a parfois besoin d’un exutoire. Charlie a des soucis avec sa petite fille et son mari. Hudson est aussi un solitaire, il a eu un divorce difficile et le travail est son échappatoire. La journaliste Emilia Garanita ne recule devant rien pour obtenir des informations inédites. Elle est ambitieuse et sans scrupule. Même l’assassin a des raisons qu’on peut comprendre, faute de les approuver : il est poussé par la douleur, la haine, l’injustice.

En définitive Loup y es-tu est un bon roman policier classique. Il bénéficie d’une belle ambiance et de personnages réalistes et attachants.

Ce livre est le huitième de la série Helen Grace. Je n’ai lu aucun des précédents, ce qui ne m’a pas empêché de comprendre et d’apprécier ce dernier volume. Chaque roman est suffisamment autonome pour qu’on ne soit pas obligé de se coltiner l’intégrale de ces séries à rallonges qui finissent par donner l’impression que l’auteur tourne en rond autour des mêmes personnages.

Extrait :
S’il avait rencontré Caleb Morgan dans la vie de tous les jours, aurait-il eu le courage de frapper ? Et Campbell ? Et Scott ? La journée, pris au piège des aléas du quotidien, il se sentait frustré, hésitant, impuissant. Dans les bois, c’était différent. Ici, il pouvait se débarrasser de ses instincts miséricordieux et s’abandonner à la colère et à la haine. Tuer les poneys lui avait coûté, mais c’était nécessaire ; une étape importante dans son voyage, visant à aiguiser ses talents et à embrasser sa nouvelle identité. Endosser le rôle du chasseur lui donnait le sentiment d’être plus grand, plus fort, intouchable, mais pas seulement. La nature même du temps semblait se modifier sous la canopée des branches centenaires. Ici, le temps était de son côté.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

 

 

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Mortelle Dédicace – Elly Griffiths

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (The Postcript Murders)
Date de publication française : 2021 (Hugo Thriller)
Traduction de l’anglais :
Vincent Guilluy
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Lieutenante Harbinder Kaur

À Shoreham-by-Sea, pas loin de Brighton, Peggy Smith, 90 ans, consultante ès meurtres, décède. Une sorte de crise cardiaque, apparemment. À cet âge, c’est normal. Son aide de vie, la jolie Ukrainienne Natalka, apprend à ses amis, Benedict qui tient un Café après avoir été moine, et Edwin retraité de quatre-vingts ans après avoir été journaliste à la BBC, que Peggy se sentait suivie. Comme elle lisait beaucoup de romans policiers et qu’elle conseillait plusieurs écrivains sur les multiples façons de tuer quelqu’un, on met ça sur le compte de son imagination. Jusqu’à ce que Natalka et Benedict, qui examinaient l’appartement de Peggy, soient menacés par un intrus masqué armé d’un revolver, qui s’empare d’un livre et s’enfuit. Alors, on fait appel à la lieutenante Harbinder Kaur qui dirigera l’enquête.

La plupart des romans que possédait Peggy portaient des dédicaces de romanciers qui la remerciaient du coup de main qu’elle leur avait donné. Les amis Natalka, Benedict et Edwin décident de faire leur petite enquête eux aussi auprès des écrivains qui semblaient liés à Peggy. Parmi eux, le populaire Dex Challoner qui anime une rencontre littéraire à Chichester et est retrouvé mort le lendemain. Dex, comme quelques autres écrivains de polars, avait reçu un message « On vient vous chercher ! » Lance Foster, par exemple, et la romancière J. D. Monroe. Natalka interroge Lance, qui avait le même éditeur que Challoner, mais elle a elle-même l’impression d’être poursuivie par des malfrats ukrainiens qui auraient pour mission de récupérer une certaine somme d’argent dont elle s’était emparée dans sa vie antérieure, et/ou de la tuer. Mais c’est Foster qui est assassiné au cours de la nuit. Et Benedict croit l’avoir vu, la veille, avec Nigel, le fils antipathique de Peggy.

On craint maintenant pour la vie de Julie Monroe. Apprenant la mort de Foster, Kaur s’envole pour Aberdeen (Écosse) où Foster donnait sa conférence, et rencontre le lieutenant Harris qui mène l’enquête, et qu’elle connaît déjà. On interroge Julie sur la lettre anonyme qu’elle a reçue. Elle sait que Dex et Lance ont reçu ces messages et commence à se croire en danger. Harris décide de conduire Julie, Natalka, Benedict, Edwin, l’éditeur Miles Taylor et Harbinder dans une maison isolée et surveillée sur la côte. La mer gronde, le vent hurle et on entend des pas dans la nuit.

Personne ne meurt, cependant, au cours de la nuit; le lendemain, Taylor confie à Kaur qu’il a reçu un manuscrit anonyme pour publication, qui est apparemment la copie du roman que Challoner s’apprêtait à publier, et qui tournait autour d’une vieille dame qui vivait dans un foyer-logement et qui aidait à résoudre des meurtres. Peggy en était enchantée. Puis, Julie se brise le poignet; Edwin l’accompagne à l’hôpital. Natalka, Benedict et Harbinder reviennent à la maison et se heurtent à un homme qui menace Miles de son revolver. Un vieux compte à régler. Cet homme et son ami ukrainien ont tenté de rencontrer Peggy, qui les avait aidés en Russie dans le passé.

Des caméras de surveillance apprennent à Neil, l’adjoint de Harbinder, que la nuit où Dex a été tué, l’aide à domicile Maria, qui s’occupe maintenant de la mère de Harbinder, lui a rendu visite vers minuit. Harbinder fonce chez elle, mais Maria est disparue depuis quelques jours. Puis, on découvre d’autres images de vidéosurveillance : devant la demeure de Dex, une femme s’avance, revolver au poing.

Tous ces meurtres ont-ils été commis par la même personne ?

C’est un roman plaisant à lire. Les personnages sont originaux et attachants. L’auteure décrit aussi dans un style fort imagé les atmosphères de petite ville comme Shoreham-by-Sea, les bords de mer et les paysages écossais dont la ville d’Aberdeen. On lit ce roman comme une bonne histoire aux personnages sympathiques et aux multiples rebondissements. D’un point de vue strictement policier, les solutions tiennent plus à la technologie qu’à l’intelligence des enquêteurs. Et je trouve aussi que Griffiths a superposé trop d’intrigues différentes; on finit par s’y perdre même en prenant des notes.

Extrait :
Le vent est toujours aussi agaçant. La porte tremble comme si quelqu’un essayait frénétiquement d’entrer. Tout à coup, Edwin pense à une citation, de Malory probablement. Dans La Mort d’Arthur. « Mon neveu, dit le roi, quel est ce vent sous la porte ? » Il repense aux cartes. Roi, dame, valet. Cœur, trèfle, carreau, pique. Il entend le bruit des vagues qui battent la digue. Dehors, quelque chose s’est renversé, une poubelle, peut-être. Edwin se lève et va à la fenêtre. La route est déserte. Où est la voiture de police censée les protéger ? Dans le jardin, l’herbe de la pampa s’agite furieusement (…)
Il entend un nouveau bruit, un crissement régulier qui s’interrompt, puis recommence. Le son caractéristique de pas sur le chemin de gravier qui entoure la maison. Edwin enfile sa robe de chambre et sort dans le couloir. Il tombe sur Harbinder, encore tout habillée.
« Vous avez entendu ? demande-t-il.
Oui. Ce n’est peut-être rien. Ou peut-être un chat.
Un chat avec des chaussures à clous, alors. »

Shoreham-by-Sea

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Intuito – Laurent Gounelle

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Calmann-Lévy
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Timothy Fisher, écrivain

Timothy Fisher est un écrivain de polars qui a un succès moyen. Il en est à son septième roman. Un jour son agent le prévient qu’il a réussi à lui décrocher une interview dans l’émission de télévision de grande audience d’Oprah Winfrey. Il est mort de trac, il craint de ne pas se montrer à la hauteur, alors que c’est là l’occasion inespérée de faire décoller sa carrière. Qu’à cela ne tienne, son agent trouve un coach et monte un media training en urgence. Timothy a six jours pour apprendre à contrôler son trac, à parler de lui, de son roman et être à l’aise devant les caméras. Mais sa préparation va être perturbée quand deux agents du FBI viennent le chercher pour qu’il participe à une nouvelle méthode consistant à identifier à l’avance la prochaine cible de l’incendiaire en faisant appel à son intuition. L’incendiaire est ce terroriste qui déclenche des incendies dans des tours qui finissent par s’effondrer. Elles sont toutes occupées par des organismes financiers. D’abord sceptique, Timothy va se prendre au jeu et participer activement à l’action du FBI.

Le livre est en grande partie basé sur les possibilités de l’intuition. L’auteur nous présente une méthode qu’il a lui-même expérimentée : le Remote Viewing. Il le fait dans le cadre d’un thriller enlevé dans lequel le FBI utilise des intuitifs, préalablement formés à la méthode, dans le but de précéder les intentions d’un terroriste en identifiant à l’avance ses cibles. C’est difficilement croyable, mais l’auteur essaie d’être convaincant.

L’utilisation de l’intuition de façon maîtrisée et à la demande vous change un bonhomme. Timothy Fisher, lui, est totalement transformé. Au début ce n’était qu’un homme ordinaire que rien ne distinguait. Un type banal et moyen en tout, mort de peur de devoir parler en public. Au fil de ses expériences, il va devenir un homme audacieux, intrépide qui ne recule devant aucun danger. Avec un côté séducteur en plus. Il y a alors du James Bond en lui. Un peu d’Indiana Jones aussi pour faire bonne mesure. C’est vous dire la puissance de l’intuition ! On rêve de se former à une méthode aussi efficace que ce Remote Viewing !

L’intuition et ses possibilités ne sont pas le seul sujet abordé dans ce livre assez touffu. Il est aussi question de : – la conscience – la matière – le temps – la physique quantique – l’économie – la croissance et la décroissance, entre autres. On sent un auteur passionné et parfois engagé, notamment sur l’écologie.

Intuito a le mérite d’aborder de vastes sujets, à la fois passionnants et intrigants, mais l’impression reste que c’est de façon superficielle. C’est un livre qui ratisse un peu trop large, tel un politicien en campagne. La rigueur n’est pas le point fort. La fougue de l’auteur pour parler des sujets qui l’intéressent le pousse souvent à négliger la cohérence des personnages et la vraisemblance des faits.

Extrait :
On était sur son terrain et elle partit au quart de tour.

— L’intuition est une aptitude de l’esprit permettant d’obtenir une information non accessible par nos cinq sens : quelque chose que l’on ne peut ni voir, ni entendre, ni toucher, ni sentir, ni goûter.
— Non accessible par nos cinq sens ?
— En effet. Il peut s’agir d’un lieu, d’un objet, d’une personne ou même d’un événement. Quelque chose dont on ne sait rien, sur lequel on ne dispose d’aucun renseignement même partiel, et l’intuition est ce qui permet à notre esprit de collecter les informations à son sujet.
Elle se tut et le silence retomba.
Je me répétai ses paroles insensées, doutant presque d’avoir entendu ce que je venais d’entendre.

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

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Crow – Roy Braverman

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Hugo Thriller; 2020, Pocket)
Genres :
Thriller, aventures
Personnage principal :
Crow, Hunter

Crow fait partie d’une trilogie qui a commencé avec Hunter et s’est terminée avec Freeman, dont j’ai déjà fait le compte rendu. Ce n’est pas grave de lire le 3e avant le 2e et celui-ci avant le premier. Comme dans le cas de Freeman, ce n’est pas non plus facile d’interrompre sa lecture, même si le roman fait près de 400 pages.

Montana : au parc d’attractions aquatiques de Big Desert Water Park de Palm Springs, c’est la panique. Les attractions sont devenues folles, des enfants sont projetés ici et là par des jets d’eau puissants et incongrus, des trombes d’eau incontrôlées déferlent sur les visiteurs. Au sous-sol, dans la salle de contrôle, un combat violent oppose Malcolm Groove et Big Black Fatty.

Suite à une longue hospitalisation, Groove, avide de vengeance, part à la recherche de celui qui lui aurait pourri la vie. Il prend la route vers la Crow Agency dans ces plaines arides « hantées par le souvenir trahi des Cheyennes et des Sioux ». Un type bizarre le suit dans le but de récupérer deux cent vingt mille dollars qui auraient été volés au Water Park.

Groove semble lui échapper et se retrouve à Anchorage (Alaska) où il offre un lift à deux jeunes routards jusqu’à Fairbanks.

Plus tard, un autobus scolaire écrase les jambes d’une jeune femme vêtue d’une robe de mariée, traînée par un ours vers les taillis. Quand les secours arrivent, la shérif Sarah Malkovich demande aux enfants de rester à l’intérieur du bus d’autant plus qu’on a repéré des loups à la lisière des bois. Ces loups s’intéressent à un jeune homme dont le corps a été transpercé d’une flèche d’arbalète. La femme a été éventrée et le légiste extrait de son ventre un corbeau[1]. Crimes qui rappellent immédiatement ceux de Crow quelques années auparavant.

Malkovich, son adjointe Amber et la traqueuse Longhorn Sally mènent l’enquête; le FBI s’en mêle : l’agente Delesteros, surnommée Fiasco, qui connaît le dossier de Crow, et l’agent spécial Cage. Commence alors une poursuite haletante et mystérieuse : Crow et Hunter espèrent gagner le Canada; Malkovich, Delesteros et Sally poursuivent Crow; Groove et trois malfrats suivent les enquêtrices; et ces groupes sont pistés par un étonnant et persistant personnage. Les retrouvailles seront sanglantes.

Tout un roman ! Les scènes de tension se succèdent. Difficile de s’arrêter en chemin, parce qu’un drame en cache toujours un autre, et on n’arrive jamais au bout. Les décors ne manquent pas de réalisme (comme la Nouvelle-Orléans de Freeman). Les plaines arides du Montana et les bois et rivières enneigés de l’Alaska, on s’y transporte sans trop de mal : Braverman est sensible à la dimension géographique des environnements. Les personnages sont décrits avec force, sans complaisance mais avec bien des nuances. On s’y attache même quand ils ne sont pas particulièrement sympathiques. Intelligence et sensibilité exceptionnelles, à l’imagination débordante : capable aussi bien de dresser un réquisitoire impitoyable contre les prisons américaines dirigées par les Républicains que d’esquisser l’amorce d’une sympathique solidarité entre quatre femmes. Et capable des nous faire sentir la présence des ours, des loups et même d’un bœuf musqué.

Un roman envoûtant.

[1]  Crow, en anglais.

Extrait :
– Je ne suis pas là pour toi, murmure Sally en avançant vers le grand mâle. Je ne te veux aucun mal. Regarde, tu vois, je sors de la forêt. Je te laisse tranquille, toi et tous les tiens. Laisse-moi passer. Ne m’oblige pas à te tuer. Nous sommes des chasseurs, toi et moi, n’est-ce pas ? Tu as compris que j’abandonne, non ?
Elle sait que le loup comprend. Pas ses mots, bien sûr, mais leur musique, leur intonation. Ses gestes aussi. Son attitude. Son comportement. Les jeunes mâles s’écartent du vieux loup. Ils se déploient pour encercler Sally qui sort son automatique.
Ne leur donne pas l’ordre d’attaquer. Tu sais bien que je les tuerais. Tous les trois, et toi ensuite. Je sais que tu n’as pas peur. Je sais ceux que tu protèges. Mais moi non plus, je n’ai pas peur. Tu le sais, non ? Tu le sens, n’est-ce-pas ? Alors laisse-moi passer. Tu vois, je m’en vais…
Elle n’est plus qu’à trois mètres du grand mâle maintenant. Un des loups est derrière elle, les deux autres sur le côté. Elle s’arrête face au chef en se forçant à ne pas se retourner sur celui qui grogne dans son dos.
J’aurais pu te tuer déjà, mais je ne suis pas là pour toi. Je suis là pour l’ourse. Cette chasse n’est pas la tienne. Ne provoque pas le malheur de ta meute.

Les loups d’Alaska

Niveau de satisfaction :
4.6 out of 5 stars (4,6 / 5)
Coup de cœur

 

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Solak – Caroline Hinault

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions du Rouergue
Genre :
Roman noir
Personnages principaux :
Piotr, Roq, la recrue, militaires en charge de la surveillance du territoire en arctique – Grizzly, scientifique

 

Presqu’île de Solak, au nord du cercle polaire arctique.
Quatre hommes vivent dans des baraquements inconfortables : trois militaires surveillent le territoire et gardent le drapeau, un scientifique réalise mesures et recherches. Un des militaires, Igor, ne supportant plus les conditions de vie très âpres, se suicide. Son remplaçant est hélitreuillé sur place. Surprise : alors qu’Igor était un colosse, le nouvel arrivant est petit et svelte, il ressemble à un gamin. Et encore plus surprenant : il ne dit rien, mais observe tout d’un regard dur et pénétrant. Un regard de pic à glace selon Piotr le plus âgé des hommes. Il finit par écrire dans un carnet qu’il est muet, mais pas sourd. On ne connaît pas son nom, les autres l’appellent simplement la recrue ou le gamin. La mort d’un de leur compagnon et la venue d’un étrange remplaçant ne font qu’accentuer la tension induite par le froid, l’isolement et les conditions extrêmes. L’arrivée de la grande nuit va l’exacerber.

Solak c’est d’abord un cadre : dur et austère. Le jour pendant six mois et la nuit pendant six mois. C’est surtout la nuit polaire, la grande nuit qui est difficilement supportable : l’absence de lumière, le froid intense, la neige, la glace, la solitude et une inactivité forcée jouent sur les nerfs et le moral. Le camp est composé de baraques spartiates, mal chauffées et d’une salle commune, la Centrale, où ils se retrouvent pour manger, parler (peu), boire (beaucoup) ou jouer aux cartes. Dehors c’est le blanc de la neige et le noir de la nuit. La banquise, vivante et en mouvement, est dangereuse. Le spectacle grandiose des aurores boréales procure quelques minutes de distraction.

Dans la grande nuit, le temps est long, l’ennui permanent. Les moments de nervosité succèdent aux périodes d’abattement. Dans cette ambiance masculine à forte teneur de testostérone, le clash peut arriver à n’importe quel moment.

Les hommes sont très différents :
– Piotr, c’est le vétéran. Il a vingt ans de présence sur Solak, il a été volontaire pour venir dans cette prison à ciel ouvert. C’est le chef des militaires. Il essaie de faire que tout se passe bien, il apaise les tensions, il éduque la recrue. C’est aussi le narrateur dans le roman – Roq est une brute épaisse. Il est violent et brutal. Il boit beaucoup et mène en douce un trafic de peaux d’animaux
– Grizzly est un scientifique en mission ponctuelle pour étudier l’évolution de la banquise. C’est un passionné, un idéaliste qui s’imagine que ses observations feront réagir les gouvernements.
– La recrue est une énigme. Les autres ne comprennent pas trop ce qu’il fait là. Bien que d’apparence fragile c’est lui qui amène un trouble, qui déséquilibre les relations existantes. Cependant, il écoute Piotr et s’intéresse aux travaux de Grizzly avec qui il sympathise. Mais il déteste Roq qui le lui rend bien. Entre la recrue et Roq, la tension est grande et menace à tout moment de dégénérer en affrontement. La tragédie est en marche.

L’intrigue, ingénieuse, nous réserve une belle surprise dans la partie finale.

Solak est un livre court et percutant. Sa sobriété accentue sa force et son efficacité. C’est un excellent roman noir. Un premier roman de qualité pour une autrice à suivre.

Extrait :
Pendant cette période, quand je sentais que Grizzly ou le gosse devenaient trop nerveux après trop de jours confinés dans la Centrale et nos baraquements et qu’on devenait chacun mauvais, furieux en dedans, tout horizon pulvérisé comme un rêve interdit si bien que ça cogitait sec sur le à quoi bon vivre pour pas mourir, survivre en mangeant, se chauffant mais attendre plus rien, quand je sentais que ces questions-là affleuraient un peu trop à la surface des cervelles et que l’insupportable faisait comme un tas de braises cuisantes dans nos paumes gelées, je proposais d’aller regarder un peu les aurores boréales qui sont une fausse naissance de la lumière mais qui aident un peu à tenir, des fois.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Les Folles Enquêtes de Magritte et Georgette – Nom d’une pipe! – Nadine Monfils

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021
(Robert Laffont)
Genres :
historique, enquête
Personnages principaux :
Magritte, Georgette (son épouse)

Je ne connaissais pas Nadine Monfils et j’ai lu très peu de romans belges (Simenon excepté). Je garde pourtant le souvenir d’un flânage agréable sur la Grande Place de Bruxelles et d’un souper mémorable dans un restaurant de Bruges qui a les pieds dans le canal, le Duc de Bourgogne. C’est cette atmosphère détendue, malgré les meurtres, qu’on retrouve avec plaisir dans le roman de Monfils. Et, au centre de l’enquête, le peintre énigmatique René Magritte qui, avec son épouse, s’efforce de résoudre l’assassinat de quelques jeunes femmes.

La première jeune femme assassinée aurait été aperçue par Magritte, qui l’avait peut-être plus imaginée que clairement vue. D’où l’intérêt qu’il porte à l’enquête. Le policier Jefke lui dévoile les indices matériels, Georgette les interprète, et Magritte effectue les visites qui s’imposent auprès de personnages déroutants.

La description de la vie quotidienne à Bruxelles au milieu du XXe siècle est attachante, mais ça n’empêche pas Magritte d’enquêter pour vrai, d’interroger des suspects, de passer par des fenêtres et de fouiller des appartements (activités qui lui rappellent son adolescence turbulente). Il finit ainsi par reconstituer et comprendre les événements qui ont mené à ces tragédies.

Ceci dit, même si l’enquête n’est pas négligée, l’auteure ne cache pas son plaisir de faire revivre la jeunesse du peintre, son caractère, ses frasques, l’origine de plusieurs de ses toiles et la conception de son art. Monfils a toujours été une passionnée de l’étrange univers de Magritte; elle a rencontré sa femme, Georgette, et a même été invitée dans leur demeure de Schaerbeek. C’est aussi une grande admiratrice de Jacques Brel, et la rencontre qu’elle imagine entre Brel et Magritte est particulièrement émouvante.

Bref, ce roman est une belle occasion de revoir des sites pittoresques de la Belgique et de Bruxelles, ses bars à frites et ses habitants souvent pittoresques. C’est un roman qui m’a donné beaucoup de plaisir mais, comme je l’évalue en tant que roman policier, la note attribuée doit tenir compte de ce contexte particulier.

Extrait :
– Voici mon dernier tableau, la Chambre d’écoute, fit-il, en lui présentant sa toile sur laquelle figurait une énorme pomme verte qui envahissait tout l’espace.
Pourquoi ce titre ?
Nous refuserons en toutes circonstances d’expliquer ce que précisément l’on ne comprend pas.
Martha fixa Magritte de ses yeux de grenouille agrandis par les verres épais de ses lunettes. Visiblement, ça lui passait au-dessus des pâquerettes.
C’est surréaliste, lâcha-t-elle.
Ce mot ne signifie rien pour moi. Je n’ai ni le temps ni le goût de jouer à l’art surréaliste. J’ai une tâche énorme devant moi : imaginer des objets charmants qui réveilleront ce qui nous reste de l’instinct de plaisir (…). Il ne s’agit pas d’étonner par quelque chose, mais que l’on soit étonné d’être étonné
.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Le dernier duel – Eric Jager (livre) et Ridley Scott (film)

Par Raymond Pédoussaut

Le livre d’Eric Jager

Date de publication originale : 2004 (The Last Duel)
Date de publication française : 2010 – Nouvelle édition 2021 (Flammarion)
Traduction (américain) : Laurent Bury
Genres :
Enquête, historique
Personnages principaux :
Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, écuyers – Marguerite de Carrouge épouse de Jean

Jean de Carrouges et Jacques Le Gris sont deux écuyers normands au service de Pierre, comte d’Alençon. Ils deviennent amis dans un premier temps. Mais ensuite Le Gris, plus courtisan, obtient des faveurs de la part du comte et devient même son favori alors que Carrouges, plus irascible, s’attire le ressentiment de son maître. La jalousie s’installe et les deux hommes deviennent rivaux avant de se réconcilier provisoirement. Mais leur querelle va virer à la haine quand Marguerite, la jeune et belle épouse de Carrouges, accuse Le Gris de l’avoir violée quand elle est restée seule dans le château de sa belle-mère à Capomesnil. Carrouges demande justice au comte, mais celui-ci tranche en faveur de son protégé Le Gris. Carrouges n’accepte pas ce verdict, il porte l’affaire à la cour du roi de France. Il demande un duel judiciaire. Après enquête et devant l’impossibilité de statuer, la Haute cour accorde le duel judiciaire. Le roi Charles VI lui-même tient à assister au combat, il recule la date initialement prévue pour être présent. Ce sera le 29 décembre 1386 au monastère de Saint-Martin-des-Champs, au nord de Paris.

Le duel judiciaire ou jugement de Dieu c’est quand la justice des hommes s’avère incapable de se prononcer. Alors on s’en remet à Dieu : les deux adversaires doivent s’affronter dans un duel à mort. Le vainqueur aura sa cause reconnue, le vaincu sera mort et comme si ça ne suffisait pas son corps sera pendu au gibet de Montfaucon. Dieu sait qui a raison et Il fait gagner celui qui dit la vérité. Voilà, simple et efficace !
En 1386 le duel se présente sous forme de joute : les deux combattants sont armés d’une lance, de deux épées, d’une hache et d’un poignard. Ils sont protégés par une lourde armure pesant dans les trente kilos. Tout un attirail pour tuer ou se faire tuer de multiples façons, toutes aussi barbares. Chacun monte un cheval de guerre solidement harnaché. Le combat dure jusqu’à la mort d’un des deux concurrents. Le duel judiciaire est très codifié. La procédure du jugement de Dieu ne laisse rien au hasard, si ce n’est, bien sûr, l’issue du combat. C’est ainsi que Carrouges et Le Gris ont tranché leur querelle devant Dieu, le roi, la cour et une foule nombreuse. Le duel judiciaire est alors un grand spectacle, rare et mémorable.

Les belligérants :
– Jean de Carrouges est issu d’une grande famille, qui a toujours servi loyalement le roi. C’est un guerrier qui participe à beaucoup de campagnes, mais c’est un écuyer récalcitrant vis-à-vis de son seigneur le comte Pierre. Il lui a même collé deux procès aux fesses quand il s’est estimé lésé. Il les a perdus tous les deux et il ne cesse de se discréditer aux yeux de son maître. Il est pugnace : quand le comte décide en faveur de son adversaire, il va jusqu’à la cour du roi pour décrocher le duel judiciaire. Reste une petite chose à accomplir : sortir vivant et vainqueur d’un duel à mort.
– Jacques Le Gris au contraire a une origine modeste, mais il a su manœuvrer et se faire apprécier à la cour du comte qui en a même fait son favori. Sa belle prestance lui vaut de nombreuses conquêtes féminines. Il n’a pas l’habitude qu’une femme lui résiste et quand ça arrive, comme le fait Marguerite, il la prend de force et tente ensuite d’imposer le silence à sa victime. Le Gris a toujours nié l’agression. C’est un homme riche qui a beaucoup de soutiens à la cour du comte et même à la cour du roi. Ce n’est pas un adversaire facile pour Carrouges : il plus grand et plus costaud que lui.
– Marguerite de Carrouges est jeune et belle. Elle a tapé dans l’œil de Le Gris lors d’une fête, ce qui lui vaut d’être violée par lui quand elle refuse ses avances. Malgré la peur et la honte, elle refuse de se taire. Elle avoue tout à son mari et maintient ses accusations devant la Haute cour parisienne. Elle prend ainsi un risque énorme : si son mari perd le duel, elle sera brûlée vive. Marguerite est un précurseur de MeToo dès le Moyen Âge !

Ce livre est basé sur une histoire vraie. Le combat qui a opposé Jean de Carrouges et Jacques Le Gris fut le dernier duel judiciaire autorisé par le Parlement de Paris. Cette affaire a donné lieu à de nombreuses controverses concernant la culpabilité ou non de Le Gris. Des légendes ont aussi fleuri : – le « véritable » agresseur aurait avoué, Le Gris serait innocent – Marguerite aurait cherché à cacher un adultère à son mari en accusant Le Gris – Carrouges aurait obligé sa femme à accuser Le Gris pour pouvoir s’en débarrasser – Marguerite se serait retirée dans un couvent pour expier son erreur, ou son mensonge, concernant l’identité de son agresseur.

Ce livre est un amalgame d’une enquête historique, d’un documentaire sur le Moyen Âge et d’un roman. La première partie, surtout documentaire, est parfois fastidieuse. Les extraits en vieux français intégrés sont difficiles à lire et coupent le rythme du récit. Par contre il y a un bon suspense sur le résultat du duel et ses conséquences. L’auteur a fait un travail de recherche considérable, il a utilisé une documentation foisonnante. Il y a une longue liste de sources à la fin de l’ouvrage.

C’est un livre à la fois instructif et divertissant. Il a inspiré le film éponyme de Ridley Scott avec Matt Damon, Adam Driver, Ben Affleck et Jodie Comer comme acteurs principaux. Film sorti en France en octobre 2021.

Extrait :
Outre ces restrictions, demander un duel était une stratégie très risquée pour le chevalier : Jean de Carrouges mettrait en péril sa vie, son domaine, la réputation de sa famille, et même le salut de son âme, puisqu’il devait prêter un serment solennel qui lui vaudrait la damnation si l’issue du combat prouvait qu’il avait menti. Jean mettait aussi sa femme en danger, celle-ci étant le principal témoin de l’affaire. Marguerite devrait prêter serment quant aux accusations qu’elle portait contre Jacques Le Gris, et si Jean perdait le duel, la preuve serait faite qu’elle en avait menti. Depuis l’Antiquité, les fausses accusations étaient sévèrement punies. Quand un duel judiciaire révélait qu’une femme s’était rendue coupable de parjure en accusant faussement un homme de viol, elle était mise à mort.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

 

 

Le film de Ridley Scott

Le film se présente en trois parties distinctes :

  • La vérité selon Jean de Carrouges
  • La vérité selon Jacques Le Gris
  • La vérité selon Marguerite de Carrouges

Trois versions d’une même histoire. Chaque version montre à la fois des points communs et des différences notables avec les autres. C’est bien sûr le cas du viol. Présentée par Le Gris ou par Marguerite la scène est vue autrement tout en n’étant pas totalement différente. Pour Le Gris, il a simplement dû forcer un peu Marguerite pour passer outre son sentiment de culpabilité. Pour Marguerite c’est une agression, un outrage et une humiliation. Dans un cas comme dans l’autre Le Gris a profité du fait que Marguerite soit seule pour abuser d’elle, la différence est dans le degré de consentement. Dans les deux cas Le Gris est fou d’amour pour Marguerite, il le montre un peu brutalement ou de façon odieuse selon les points de vue. Dans les deux cas aussi il est coupable, d’avoir forcé sa porte d’abord et d’avoir forcé la femme ensuite.

La reconstitution du décor et des costumes du Moyen Âge est réussie et les images sont impressionnantes. Il y a une belle lumière, bien qu’elle soit toujours un peu grise, celle d’un l’hiver froid et nuageux. Le soleil n’existe pas dans ce film. Par contre il y a de beaux feux qui éclairent et réchauffent à la fois. Le point d’orgue est le duel final qui montre toute la férocité et la sauvagerie de l’affrontement mortel entre les deux hommes.

Dans ce film (et le livre) on apprend que, d’après les connaissances médicales de l’époque, une femme ne pouvait tomber enceinte que si elle avait joui pendant l’acte sexuel. Concevoir un enfant aurait nécessité un double orgasme, de l’homme et de la femme. Un viol ne pouvait donc pas provoquer une grossesse … à moins que la femme n’y prenne plaisir. C’est la question que pose un des enquêteurs à marguerite enceinte. Bien que situé au Moyen Âge, avec un incontestable aspect brutal et viril lié à l’époque, le film tient son côté moderne et actuel du personnage de Marguerite qui évoque le combat des féministes et le mouvement MeToo.

Une partie du film a été tournée dans le Périgord, notamment dans les châteaux de Bénac et de Fénelon.
Eric Jager, auteur du livre, a été conseiller historique pour la réalisation.

C’est du grand spectacle !

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Un cri sous la glace – Camilla Grebe

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015
Date de publication française : 2017 (Calmann-Lévy)
Traduction :
Anna Postel
Genres :
Psychologique, enquête, thriller
Personnages principaux :
Emma (jeune suédoise), Peter (policier), Hanne (profileuse)

Avertissement : Ne lisez pas la quatrième de couverture, qui met le lecteur sur une fausse piste.

Décembre à Stockholm. Il neige. Bientôt Noël. Dans la riche maison de Jasper Orre, qui dirige un empire de mode, le cadavre d’une jeune femme poignardée est découvert. Et Jasper Orre est disparu.

L’histoire est racontée par trois personnages différents, qui finiront par se croiser : le policier Peter, qui mène l’enquête avec son ami Manfred. La profileuse Hanne, ancienne amie de Peter, qui a déjà enquêté sur un meurtre semblable il y a une dizaine d’années, ce pourquoi on l’a priée de se joindre aux enquêteurs, même si elle est plus ou moins à la retraite. Et une travailleuse dans un magasin de l’empire de Jasper, Emma. Dans son cas, son récit commence deux mois avant celui des deux autres.

Le lien qui réunit ces trois personnages, c’est la disparition de Jasper, recherché par la police à cause du cadavre découvert chez lui, et par Emma pour des raisons personnelles.

Bien qu’il y ait une enquête et qu’on observe de près le travail des policiers, ce n’est pas vraiment un roman policier. Le plus important, c’est l’étude psychologique de chaque personnage principal, ses relations avec ses parents et sa famille, son évolution, ses problèmes et ses tentatives pour s’en sortir.

Pour les amateurs de drames psychologiques, c’est sans doute une étude stimulante. Pour les amateurs de romans policiers, le type de dénouement et la révélation finale ne sont pas acceptables. Pas plus que si on finissait par apprendre qu’un des personnages principaux est un fantôme.

Extrait :
Un plot de signalement portant un numéro est posé près d’un tas de vêtements écarlates. Je distingue une jambe et une botte noire à hauts talons, puis le bas du corps d’une femme. Elle est allongée sur le dos, la tête détournée de moi. Il me faut quelques secondes pour comprendre qu’elle a été décapitée. Ce que j’ai pris pour des habits est en réalité une tête qui gît par terre. Ou, plus exactement, une tête posée par terre, comme si elle avait poussé là.
Comme un champignon.

Stockholm sous la neige

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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Rosine, une criminelle ordinaire – Sandrine Cohen

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions du Caïman
Genre :
Roman noir
Personnages principaux :
Clélia Rivoire, enquêtrice de personnalité – Rosine Delsaux, mère meurtrière de ses filles

Le 6 juin 2018 à 20 heures, dans un appartement d’Aubervilliers, Rosine, comme tous les soirs, donne le bain à ses deux filles, Manon 6 ans et Chloé 4 ans. Mais ce soir le bain se passe différemment : Rosine maintient la tête de Chloé sous l’eau pendant six minutes. Quand Chloé ne bouge plus, c’est le tour de Manon. Six minutes aussi sous l’eau. Rosine vient de noyer ses deux filles. Quand le policier Samuel, alerté par le compagnon de Rosine, arrive il découvre un spectacle horrible et hallucinant : assise par terre, la mère berce ses deux petites filles, elle leur chante une comptine, les caresse et les embrasse. Quand le policier essaie de lui faire lâcher les gamines, la mère s’accroche, prête à tuer pour protéger ses petites déjà mortes.
Cette affaire devrait être vite jugée, la culpabilité de la mère est reconnue, elle devrait prendre la perpétuité. Ce n’est pas ce que pense Clélia, enquêtrice de personnalité. Pour elle, dans le passé des criminels ordinaires, il y a eu des évènements qui ont perturbé leur psychisme au point de les rendre capables de commettre un crime. Pour Rosine, elle en est certaine. Elle va chercher la source de ce dérèglement.

Un double infanticide, sujet plombant au premier abord qui pourrait faire fuir. Eh bien, non ! Ce serait vraiment dommage de s’en tenir à cette idée préconçue et de passer à côté de ce roman passionnant.

D’abord il y a une vraie enquête. Quelle enquête peut-il y avoir quand la coupable est connue, qu’elle-même se considère comme un monstre, que les faits sont établis et incontestables ? Clélia ne cherche pas un coupable, elle cherche ce qui a permis de transformer une femme ordinaire en assassin. C’est une tâche d’autant plus compliquée et difficile que tous les témoignages décrivent en Rosine une femme toujours de bonne humeur, souriante, généreuse, prête à aider les autres. Une mère aimante dans une famille idéale. Quand une vie aussi géniale aboutit au meurtre de ses enfants, Clélia sait que le génial n’était qu’apparences. Juger c’est comprendre et pour comprendre il faut savoir ce qui s’est passé avant d’en arriver au crime. Cette recherche de l’évènement déclencheur est vraiment captivante.

Ensuite nous avons les personnages. Il y a Clélia. On ne s’ennuie pas avec elle ! C’est une bombe, dans tous les sens du terme : une beauté sauvage et un caractère explosif. Elle est coutumière des éclats et scandales qu’elle fait régulièrement dans le palais de justice où elle exerce. Elle ne supporte pas l’injustice et quand elle y est confrontée, elle fulmine et elle le fait dans un langage de charretier. Elle est connue pour ça, méprisée par certains. Au contraire Isaac Delcourt, un magistrat respecté, la tient en haute estime et lui reconnaît intelligence et efficacité. Isaac et Clélia forment un duo et leur complicité va au-delà des relations professionnelles. Isaac a sauvé Clélia dans le passé. Il y a entre eux une relation père-fille. Isaac est le seul qui ait une autorité sur Clélia. Le seul qu’elle écoute et à qui elle obéit … enfin presque. Ce duo c’est l’alliance de la glace et du feu : la sagesse et la maîtrise d’un côté, la fougue et l’intuition de l’autre. Rosine, elle, était parfaite avant le drame, maintenant elle-même se considère comme un monstre. Elle mérite le châtiment qui l’attend, elle ne veut pas être défendue. C’est contre elle que Clélia va d’abord devoir se battre et la convaincre de ressortir ce qu’elle a enfoui si profondément en elle qu’elle ne sait plus que ça a existé.

Et enfin, il y a dans ce livre beaucoup de finesse psychologique, d’empathie et d’humanité, malgré l’horreur des crimes commis. C’est aussi un roman engagé. Engagé en faveur d’une justice compréhensive et humaine, au moment même où d’autres prônent une justice dissuasive et militent pour le retour de la peine de mort.

Rosine est un formidable roman noir. Fort et poignant. Il mérite amplement les prix qui lui ont été attribués : Grand prix de littérature policière et Prix Dora-Suarez du premier roman, année 2021.

Extrait :
Isaac explique à Rosine que tout le monde a le droit d’être jugé justement et juger, c’est comprendre. Sur ce point, Clélia et Isaac sont entièrement d’accord. Donc, Rosine ne peut être jugée correctement que si le jury comprend pourquoi elle a tué ses filles. Clélia écoute Isaac. Il lui a à peine adressé la parole quand elle est entrée, il lui a juste répété de garder le silence. Il lui en veut ou il tient son rôle ou les deux. De toute façon, Clélia n’y tient plus, malgré la demande d’Isaac, elle l’interrompt.

— Rosine, l’eau, c’est l’eau. L’eau, la tête sous l’eau. Tu tiens la tête de tes filles sous l’eau. Il faut au moins six minutes pour mourir noyé. Six minutes, c’est beaucoup. Il faut tenir. Est-ce que tu connais cette sensation ? Est-ce tu as failli mourir noyée ? Ta mère ? Ton père ? Un autre enfant ? Un autre enfant est mort noyé ? Tu as noyé un autre enfant ?

Cédric n’attend pas de réponse et s’en va. Il connaît « Si » de Kipling, il ne lui demande pas son numéro de téléphone et il a l’art de la sortie, c’est déjà ça.

Bernard Lavilliers – If (poème de Rudyard Kipling)

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

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Arsène Lupin contre Herlock Sholmès – Maurice Leblanc (1864-1941)

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1906, puis Librairie Générale Française, 1963
Genres :
Aventures, enquête
Personnages principaux :
Arsène Lupin, Herlock Sholmès

On semble revenir à Maurice Leblanc depuis quelque temps alors que, de son temps, Leblanc se sentait moins apprécié que des auteurs comme Gaston Leroux ou Allain-Souvestre. Évidemment, les romans de Leblanc, je pense surtout aux Arsène Lupin, sont plus fantaisistes. On a conclu que son œuvre n’était pas sérieuse ! On est effectivement loin de Maupassant et de Flaubert qu’il a fréquentés dans sa jeunesse. Il a connu Allais à Paris, journaliste lui aussi, mais rapidement reconnu comme un grand conteur. De sorte que, malgré l’abondance et la qualité de son œuvre, Leblanc est resté une sorte de marginal. Le fait est qu’Arsène Lupin nous est plus familier que Maurice Leblanc.

Arsène Lupin contre Herlock Sholmès contient deux épisodes, La Dame blonde et La Lampe juive, publiés d’abord en 1906 dans le journal Je sais tout, puis sous forme de volume en 1908 et en 1914. Dans le premier, M. Gerbois, professeur de mathématiques au lycée de Versailles, achète chez un marchand de bric-à-brac un petit secrétaire en acajou. Le lendemain, le meuble disparaît. Alors que d’autres objets précieux, dont des pièces d’or dans le porte-monnaie de Suzanne, n’ont pas été touchés. Puis, Gerbois apprend qu’il a gagné un million au tirage de la loterie des Associations de la Presse. Sauf que le billet avait été rangé dans le secrétaire. Et c’est Arsène Lupin qui réclame le million puisque c’est lui qui a le billet. Devant les récriminations de Gerbois, il lui propose de séparer le million en deux. Gerbois refuse. Sa fille Suzanne est kidnappée. Gerbois accepte. La Dame blonde rend Suzanne à son père : les deux femmes ont voyagé en Europe depuis la disparition de Suzanne. Ganimard et ses collègues policiers cernent la demeure de l’avocat de Lupin. Arsène et la Dame disparaissent à leur tour.

En mars suivant, le baron d’Hautrec est assassiné. Il semble qu’on n’ait rien volé, même pas le fameux diamant bleu. Mais Antoinette Bréhat, la demoiselle de compagnie engagée récemment, est disparue. Le diamant bleu est vendu à l’encan et acheté par la comtesse de Crozon. Mais on lui dérobe ce bijou. Ganimard enquête en vain. Il est décidé de faire appel à Herlock Sholmès. Commence alors le duel entre Sholmès et Lupin.

L’affrontement se poursuit dans La Lampe juive.

Même si c’est présenté comme deux épisodes, ce récit ne ressemble au premier que parce qu’il s’agit d’un affrontement entre Lupin et Sholmès. Le Baron Victor d’Imblevalle demande l’aide de Sholmès pour retrouver la personne qui lui a volé une précieuse lampe juive, de même que la lampe, si possible. Holmès accepte mais Lupin le prie de ne pas accepter cette mission. Sholmès s’entête évidemment. Et mène à bien sa tâche … pour le grand malheur de tout le monde. Belle illustration de l’anti-proverbe : « Qui gagne perd ! »

Le roman a peu à voir avec la série qui a actuellement du succès sur Netfix. Peu à voir aussi avec la série de Georges Descrières parce que, malgré un bon rythme et des décors évocateurs, les scénaristes sont très inégaux et les jeunes premières, futures victimes consentantes de Lupin, jouent souvent très mal. Le roman est plein d’énergie, c’est presque essoufflant à lire, moult rebondissements en termes de déguisements, de passages secrets, d’escarmouches entre les deux grands hommes. On peut comprendre que Doyle n’ait pas trouvé très sympathique son Sholmès (surtout son attitude vis-à-vis de Wilson), mais il n’en est pas moins présenté comme un limier très subtil. Au centre de tout, c’est Lupin, attachant malgré sa suffisance, son arrogance et ses pitreries. Attachant comme un grand enfant brillant. Plutôt macho, gentil macho, c’est son époque, mais si séduisant et gentleman. Un Français comme on aime les imaginer.

Bref, un roman qui se lit bien, léger et distrayant.

Extrait :
Holmès tendit à l’homme d’équipe une pièce de cinquante centimes.
« Bien, mon ami. Voici pour vous.
– Merci, monsieur Sholmès. »
L’Anglais leva les yeux : Arsène Lupin.
« Vous !… vous ! balbutia-t-il, ahuri.
Et Wilson bégaya, en brandissant son unique main avec des gestes de quelqu’un qui démontre un fait :
« Vous ! Vous ! mais vous êtes arrêté ! Sholmès me l’a dit. Quand il vous a quitté, Ganimard et ses trente agents vous entouraient… »
Lupin croisa ses bras et, d’un air indigné :
« Alors vous avez supposé que je vous laisserais partir sans vous dire adieu ? Après les excellents rapports  d’amitié que nous n’avons jamais cessé d’avoir les uns avec les autres! Mais ce serait de la dernière incorrection. Pour qui me prenez-vous ? »
Le train sifflait.
Enfin, je vous pardonne… Mais avez-vous ce qu’il vous faut ? Du tabac, des allumettes… Oui…Et les journaux du soir ? Vous y trouverez des détails sur mon arrestation, votre dernier exploit, maître. Et maintenant, au revoir, et enchanté d’avoir fait votre connaissance… enchanté vraiment !… Et si vous avez besoin de moi, je serai trop heureux… »

Le Paris d’Arsène

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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