L’Anomalie – Hervé Le Tellier

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Gallimard
Genres :
Science-fiction, littérature blanche
Personnage principal :
Aucun

Prix Goncourt 2020

Le Boeing 787 du vol Air France 006 reliant Paris et New York est pris dans une violente tempête. Il en émerge brusquement dans un soleil éblouissant, sans trop de dégâts si ce n’est que tous les instruments de navigation sont déréglés. Mais il y a un autre problème : la tour de contrôle demande de multiples vérifications sur l’identité de l’avion et celle de l’équipage. Elle envoie même deux avions de chasse escorter le Boeing jusqu’à la base militaire de McGuire. Il y a une raison à cela, mais à bord de l’avion personne ne la connaît. Dans la base militaire sont réunis tous les experts militaires et du renseignement : FBI, Défense, Affaires étrangères, US Air Force, CIA, NSA, Norad, FAA … ainsi que les sommités de la physique quantique, l’astrophysique, la biologie moléculaire, la continuité dans l’espace, la théorie des graphes et deux ou trois philosophes. Cette équipe multidisciplinaire est réunie pour élucider l’évènement inexplicable qui vient de se produire et qu’il va bien falloir expliquer quand même.

L’auteur met en place une intrigue astucieuse. Il commence à présenter toute une série de personnages : un tueur à gages, un écrivain sans grand succès, une monteuse de cinéma, une brillante avocate noire, un rappeur nigérian, un architecte sexagénaire … Tous ces gens n’ont en commun que de se trouver dans le vol Air France 006 et de se retrouver victimes d’un phénomène stupéfiant. Devant ce résultat, chacun, selon sa personnalité, réagit à sa façon : certains sont heureux, d’autres détestent, sont jaloux, réagissent violemment, tuent ou ressuscitent. Tout ça est si difficile à expliquer que les scientifiques sont déboussolés, les religieux y voient une action de Dieu ou du diable suivant le cas. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de montrer le fanatisme religieux, l’emballement démesuré des réseaux sociaux et de se poser quelques questions métaphysiques sur l’origine de l’homme et le sens de l’existence humaine. Quelques allusions aussi à un monde détraqué : ces prodiges (on apprend par la suite que d’autres se sont produits, mais qu’on a cachés) ne seraient qu’un symptôme de plus d’un monde qui va mal, s’ajoutant à la pollution, au dérèglement climatique, à la montée des eaux.

L’Anomalie est un exercice brillant d’un auteur réputé, mais je dois dire que j’ai trouvé la dernière partie un peu lassante, avec une impression d’inachevé. Et je me demande si ce roman de science-fiction débarrassé de l’aura grande littérature que lui confèrent un auteur reconnu et un éditeur puissant aurait eu le prix Goncourt. Si, par exemple, le même texte avait été écrit par un auteur de science-fiction et édité par une maison spécialisée dans ce domaine.

L’Anomalie est un livre divertissant, il se lit avec plaisir et si ce n’est pas le roman du siècle, il semble bien taillé pour décrocher les prix littéraires et obtenir un grand succès commercial.

Extrait :
La vérité est que le monde entre en quelques heures dans une vacuité de sens. Puisque la religion fournit une réponse doctrinale et fausse, la philosophie se propose d’en donner une abstraite et erronée. Partout dans le monde, les talk-shows se multiplient. Et surtout en France, ce pays à la concentration en philosophes médiatiques légendaire. L’un d’eux s’appelle Philomède. Admettons. Le voilà sur le plateau d’une chaîne nationale, avec un autre invité, Victor Miesel.
— Je ne veux pas me prononcer, dit Philomède, sur cette idée d’une simulation. Mais d’après moi, cela ne changerait rien. Je suis matérialiste : il n’y a pas de différence entre penser et croire penser, et donc entre croire exister et exister
— Tout de même, Philomède, dit l’animatrice, ce n’est pas tout à fait pareil si nous existons vraiment ou si nous sommes virtuels.
— Pardonnez-moi, mais si, c’est pareil : je pense, et même si je ne suis qu’un programme pensant, je suis. Je ressens l’amour et la douleur de la même façon, je mourrai tout aussi bien, merci. Et mes actes ont les mêmes conséquences que mon monde soit virtuel ou réel.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Littérature blanche, Remarquable, Science-fiction | Laisser un commentaire

L’Arlequin – Sandrine Destombes

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 réédité en 2021 (Hugo poche)
Genres :
Policier, thriller
Personnage principal :
Commissaire Maxime Tellier

Il semble qu’un tueur en série sévisse dans un immeuble où demeurent des personnes âgées : le gardien de l’immeuble a glissé d’un escabeau et s’est brisé la nuque; puis, Ghislain d’Avray est tombé dans les escaliers et s’est tué; un troisième, Albert Desbeaux, semble avoir été poussé sous les roues d’un autobus. La petite équipe de Maxime enquête, appuyée par un policier des stups, Fabio Cavalli. Son témoignage et celui de la veuve Desbeaux confirment une observation du légiste : Desbeaux a vraiment été assassiné.

Avant que cette affaire ne soit résolue, le capitaine Brémont, du DSC (Département des sciences du comportement), département spécialisé dans le profilage, demande l’aide de Max pour une enquête sur deux meurtres récents dont le mode opératoire ressemble à l’assassinat d’Irina Povlona, il y a une dizaine d’années, affaire qui paraissait avoir été réglée par Max et son mentor Enzo.

Le cas du tueur de l’immeuble se règle pratiquement tout seul; Maxime se change les idées avec Fabio. Une bonne partie du reste du récit sera consacrée aux problèmes que Maxime doit régler avec elle-même : coincée par la culpabilité et la procrastination, domptant sans cesse sa sensibilité pour ne pas souffrir, Maxime devient même la cible directe du tueur qu’on baptisera l’Arlequin.

La description du travail policier et de la progression de l’enquête n’est pas vraiment négligée, mais l’éclairage scrute Maxime dans les moindres détails et, comme dans La Faiseuse d’ange, l’intrigue policière perd de sa rigueur au profit de l’analyse psychologique de la personnalité de la commissaire, qui se révèle, pathétiquement, dans les derniers mots du récit.

Extrait :
Max se renversa dans son fauteuil et ne put s’empêcher de réfléchir à sa situation personnelle. Elle devait admettre que côté cœur, c’était le néant depuis un bon bout de temps. Côté sexuel aussi, d’ailleurs. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait. Plutôt les occasions. Il faut dire qu’en dehors de boulot, elle ne voyait pas grand monde. Mais elle n’allait tout de même pas se brancher sur un site de rencontres pour s’acoquiner !

Arlequin et Colombine

Niveau de satisfaction :
3.4 out of 5 stars (3,4 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Moyen, Thriller | Laisser un commentaire

Green Man – David Klass

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 (Out of Time)
Date de publication française : 2021 – Les Arènes
Traduction (américain) :
Rémi Boiteux
Genre :
Thriller écologiste
Personnages principaux :
Green Man, terroriste vert – Tom Smith, jeune agent du FBI

La terre souffre, le climat se dérègle, les pôles fondent. Mais la terre a trouvé un défenseur de taille : Green Man, ainsi que l’ont surnommé la police et les médias. C’est un écologiste qu’aujourd’hui on qualifierait de radical. Très radical même puisque c’est à coup d’explosifs qu’il s’en prend aux prédateurs de la nature et aux ouvrages qui la dégradent. Un yacht de milliardaire, une usine polluante, un barrage hydroélectrique, des champs de pétrole du Texas ont été ses cibles. La police a mis d’énormes moyens, la chasse à l’homme a pris une envergure nationale inégalée, en termes de moyens humains et d’expertises en tous genres. Le président des États-Unis en personne suit cette traque. Pourtant malgré les experts au service du FBI, Green Man continue ses attentats. C’est à un jeune policier à l’instinct très développé que l’on doit les avancées les plus notables dans l’enquête.

Ce roman d’abord est un manifeste pour la défense de notre planète en danger. Avant qu’il ne soit trop tard, des mesures draconiennes doivent être prises. Un justicier vert incarne les actions susceptibles de changer le processus inexorable de destruction de la terre. Ces actions sont violentes, elles provoquent des morts. Le sauveur, Green Man, est traqué par la police, mais une partie de la population, surtout les jeunes, l’approuve et le soutient.

L’idée, sans être très originale, est louable. Cependant cette prise de position s’avère empreinte d’une certaine naïveté, d’un idéalisme aveugle et même d’un élitisme assez agaçant. Par exemple, Green Man est diplômé d’une université prestigieuse (Yale). Il possède des compétences de haut niveau dans plusieurs domaines, il n’est pas seulement bon dans des disciplines très différentes, c’est le meilleur. Son fils est formidable au foot, marquant toujours le but de la victoire. Sa fille, elle, est timide, mais quand elle prend la parole devant une foule, elle subjugue son auditoire et naturellement elle convainc tout le monde. Bref, Green Man et les siens, quand ce ne sont pas des génies, sont formidablement talentueux. De même le policier Tom Smith est diplômé d’une grande école et ses études ont été si brillantes qu’il a impressionné ses professeurs qui se souviennent de lui des années après. En plus il est doté d’un instinct quasi-surnaturel. Le gars est à lui seul plus efficace qu’une armée d’experts très pointus dans leur domaine. Le roman ne se distingue pas par la finesse ni la subtilité. C’est dans de gros godillots américains qu’on avance.

Cependant le côté thriller est assez réussi. Il y a du suspense et de l’intensité dans la description des préparatifs des attentats et dans la traque sans merci de la police. Il est aussi à noter que le portrait du Président des États-Unis n’est pas flatteur : c’est un type grossier, vulgaire et coléreux (ça rappelle un certain président), il passe son temps à regarder des matchs de football américain à la télévision.

Les principaux personnages sont tiraillés entre leur sens du devoir et leurs convictions. Green Man part en croisade pour sauver le monde, mais il ne supporte pas que ses actions fassent des victimes innocentes, surtout des enfants. Le jeune policier Tom Smith veut attraper le terroriste tout en approuvant son combat pour protéger la planète. Ellen, l’ancienne maîtresse de Green Man, soutient son action, mais désapprouve la violence.

Finalement, ce sauveur de la planète est montré comme un homme déterminé et plein d’humanité, mais aussi comme un terroriste angoissé, un peu pleurnichard. Green Man est un roman engagé, pétri de bonnes intentions, dont le mérite est d’être d’une actualité brûlante et d’aborder des problèmes fondamentaux, mais dont la réalisation est souvent maladroite et naïve.

Extrait :
« Mais certaines priorités nous dépassent tous. Il est des combats qui nous demandent d’oublier ce que nous sommes individuellement pour embrasser une cause bien plus grande. Attaqués comme nous le sommes, nous sommes sommés de nous défendre. Ce qui est attaqué, ce sont nos vies, la possibilité même de notre existence, notre avenir sur cette planète. Ce sont les générations à venir qui se retrouvent sous le joug de cette menace. Quand on se sent ainsi menacés, on ne reste pas sans rien faire. On passe à l’action. Et le temps est révolu où cette action pouvait en rester aux modestes mesures pacifiques, à la prévention. Malgré sa force redoutable, le tigre du Bengale ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Tout comme l’éléphant de Sumatra, aussi impressionnant soit-il. En tant que prochains sur la liste, nous nous devons de riposter, et avec toute la hargne nécessaire ! »

Exploitation pétrolière

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Américain, Écologie, Moyen, Thriller | Laisser un commentaire

Stigmates – Richard Ste-Marie

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2021 (Alire)
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Francis Pagliaro (Sûreté du Québec)

Une femme est assassinée à coups de marteau. Un seul témoin : un petit garçon caché sous une table. Un suspect : un policier, Jean Audet, le mari, porté disparu. On le retrouve; il avoue; il est coffré. Cet épisode intercalé au début de l’histoire principale semble avoir pour but de nous présenter le bon sergent-détective Francis Pagliaro et la délicatesse avec laquelle il interroge un enfant.

En 1994, Gaétan Rivard, un pharmacien apprécié par son entourage, a avoué avoir massacré une jeune femme et son enfant; depuis ce temps, il est emprisonné et passe son temps à se mutiler. Puis, il a soudain besoin de voir Pagliaro, qui ne l’a pas vu depuis 12 ans et qui, de toute façon, n’était pas impliqué dans cette enquête. Il lui remet un dessin d’enfant, se rendort et la visite se termine. Peu de temps après, Rivard tente de se suicider.

Le supérieur de Francis lui demande de reprendre le dossier vieux de vingt et un ans. L’enquête avait été interrompue brusquement parce que le suspect avait avoué. Pagliaro repart donc à zéro. Rivard est-il bien coupable du double meurtre qu’il a avoué ? Essaie-t-il de couvrir quelqu’un, son fils par exemple, un vulgaire macho agressif ? Le coupable ne serait-il pas plutôt le criminel Steve Côté qui connaissait bien la victime Florence Lussier ? Ou le médecin de Florence, Jean-Guy Caron, un profiteur de femmes un peu détraqué ?

L’enquête de Pagliaro nous est racontée dans le détail. Pagliaro, dans la mi-cinquantaine, songe souvent à la retraite, mais ça ne l’empêche pas de faire son travail méticuleusement. Bonne description du travail quotidien d’un policier. Comme Pagliaro travaille sur un cold case, les personnages rencontrés sont âgés et ne se prêtent pas à des scènes spectaculaires. Il a la chance d’en rencontrer certains qui vont lui livrer la solution. On n’a pas peur pour lui et on sait bien qu’il va s’en tirer. Au fond, c’est moins un thriller, qu’une description psychologique d’un bonhomme sympathique à qui la retraite sourira bientôt : la peinture, la musique et la philosophie, enfin !

Extrait :
Pierre-Luc, Steve Côté ou Gaétan Rivard ?
Lequel des trois avait le motif le plus probable d’assassiner Florence Lussier et son petit Jérémie ?
Pierre-Luc ?
Il possédait un passé de brutalité envers les femmes. Il avait affirmé à plusieurs reprises qu’il haïssait les prostituées et qu’il rêvait de leur régler leur compte une bonne fois pour toutes, celui de Florence en particulier. Déjà condamné durant son adolescence, ce drogué déjanté avait récidivé plus récemment. Viol avec violence aggravée.
Steve Côté ?
Rejeté par Florence et empêché de voir son fils, ce criminel avait harcelé son ex-conjointe et on l’avait aperçu rôdant autour de l’appartement des victimes. Pagliaro en détenait maintenant la preuve avec sa photo prise par Florence elle-même à travers la fenêtre, derrière les rideaux.
Gaétan Rivard ?
Pour quel motif ?

Niveau de satisfaction :
3.3 out of 5 stars (3,3 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Moyen, Québécois | Laisser un commentaire

Le candidat idéal – Ondine Millot

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions Stock
Genre :
Enquête journalistique
Personnages principaux :
Joseph Scipilliti, avocat – Henrique Vannier, bâtonnier

« Joseph, tu vas m’achever. Épargne mon visage, s’il te plaît, pour mes enfants, pour qu’ils puissent me dire au revoir. » C’est ce que dit Henrique Vannier à son collègue avocat, Joseph Scipilliti, qui vient de lui tirer trois balles dans le corps. Vannier ajoute : « Joseph, pense à mes enfants. Au moins ça, le visage. Ou bien laisse-moi la vie. » L’agresseur s’assoit dans un fauteuil, face au blessé, le regarde longuement, soulève son arme, la retourne sur lui-même et se tire une balle dans la bouche. Deux morts dans le palais de justice de Melun, ce jeudi 29 octobre 2015, annoncent les médias. Cependant Henrique Vannier survivra à ses blessures. La journaliste Ondine Millot était sur les lieux, pour une autre affaire, elle est choquée, mais ne cède pas à l’effervescence qui agite les autres reporters. Elle lit le texte posthume laissé par Scipilliti, publié sur internet, le journal indélicat. Elle décide alors d’essayer de comprendre l’origine de la violence qui a amené un avocat de tenter d’en tuer un autre avant de se donner la mort.

La lecture du journal indélicat laissé par Scipilliti est une longue suite d’accusations et de diatribes pleines de rancœur contre le monde entier, mais surtout contre son milieu professionnel, celui de la justice. Cet avocat s’imagine que les institutions veulent le soumettre et le réduire à l’impuissance. Il se présente comme un résistant à un pouvoir inique. Le bâtonnier Henrique Vannier concentre son ressentiment. Il voit en lui le candidat idéal, sans préciser à quoi. Pour l’accompagner dans la fin tragique qu’il envisage probablement. Outre la paranoïa, il ressort de ce document posthume la grande souffrance et la solitude subies par son auteur.

Dans son enquête, Ondine Millot est allée à la rencontre des familles, celles de la victime et de son agresseur. Ces familles ont beaucoup de points en commun : une origine italienne, modeste, des enfants nombreux et parmi eux un qui sort du lot, l’intellectuel de la famille. C’est Henrique pour les Vannier et Joseph pour les Scipilliti. Tous les deux deviennent avocats. Henrique va s’épanouir dans son métier, il est élu bâtonnier pour la deuxième fois, apprécié par ses pairs, il incarne le succès. Joseph, brillant aussi dans ses débuts, va peu à peu s’enfoncer dans la solitude et la dépression. Il est rejeté par ses confrères, il incarne l’échec. Deux trajectoires parallèles qui vont aboutir à des points opposés.

L’autrice raconte ses entretiens avec les membres des deux familles qui l’ont acceptée quand elles ont compris que sa démarche était de comprendre et d’expliquer, sans juger ni prendre parti. C’est souvent émouvant, parfois douloureux quand on perçoit la souffrance de Joseph Scipilliti qui s’enfonce dans la solitude et la maladie mentale sans que personne ne puisse l’aider.

Le candidat idéal est une enquête poignante sur l’autodestruction d’un individu, parachevée par une tentative de meurtre sur un homme qui lui ressemblait beaucoup au départ. Un homme qu’il aurait pu devenir.

Extrait :
Dominique Attali, l’ami fidèle de Joseph à Melun, est sans doute celui qui y a le plus réfléchi. Il connaît Henrique Vannier, l’estime et l’apprécie. Il est persuadé qu’il n’est pas le tourmenteur que le Journal décrit. « Au contraire, me dit-il, il a fait tout ce qu’il pouvait pour aider Joseph. Dans la vie, arrivé à un certain point, soit on considère que l’on est responsable de ses propres échecs, soit on pense que l’on est une victime. Joseph a fait le second choix. Il lui fallait un coupable. C’est tombé sur Henrique Vannier, parce qu’il était là, mais aussi sans doute parce que Joseph a reconnu en lui ce qu’il aurait pu devenir. Il y avait des similitudes entre eux : deux hommes brillants, intelligents, issus de milieux modestes, qui se sont faits tout seuls. Ce potentiel que Joseph possédait également, Henrique Vannier a réussi à le faire fructifier. Il a monté rapidement son cabinet, qui tournait très bien, est devenu bâtonnier. Il représentait la réussite professionnelle et l’ascension sociale auxquelles Joseph avait les capacités de prétendre. »

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Français, Remarquable | Laisser un commentaire

Eva – Arturo Perez-Reverte

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Eva)
Date de publication française : 2019 (Seuil)
Traduction (espagnol) :
Gabriel Iaculli
Genre :
Espionnage
Personnage principal :
Lorenzo Falco, espion

J’avais été complètement séduit par Le Tableau du maître flamand (1993) : sensible à l’histoire (particulièrement l’histoire de l’art), féru de littérature et amateur de jeux intellectuels, Perez-Reverte avait tout pour me fasciner. Puis, je l’ai perdu de vue : la série de cape et d’épée ne m’intéressait guère, les traductions sont rares et la distribution très inégale. Je suis tombé par hasard sur ce deuxième ouvrage de la série des Aventures de Lorenzo Falco, Eva, et j’ai hésité à m’y engager (même si chacun des trois romans a son autonomie propre). Falco est un espion franquiste; les espions au centre d’un roman sont habituellement des bons (James Bond, par exemple); et, dans la vie, les franquistes sont des méchants. On peut être fasciné par Fantômas ou par Hannibal Lecter mais, quand on est plutôt à gauche, c’est quasiment impossible de passer quelques heures à s’enthousiasmer pour un franquiste, même dans un roman.

Avec tous les risques que ça implique, j’ai tenté d’étudier l’histoire de la République espagnole de 1931 à 1936. Pas facile ! Avant que n’éclate la Guerre Civile, la République espagnole passe d’une certaine gauche (Azana, 1931) à un certain conservatisme (Lerroux, 1933), qui se heurte à une insurrection révolutionnaire en 34, suivie d’une rupture de plus en plus brutale entre la gauche et la droite et du verrouillage contre-révolutionnaire opéré par Franco, nommé chef d’État-major en 35. Les élections de 36 entraînent une réelle confusion. Après l’assassinat de Jose Calvo Sotelo (leader de la droite nationaliste et critique du gouvernement républicain du Front populaire), Franco et les militaires  se soulèvent.

Deux remarques : d’abord, les têtes dirigeantes changent, mais les administrations, en gros, demeurent. Les services secrets travaillent d’abord pour les différentes formes de République et restent en place après le soulèvement de 1936. Falco est un fonctionnaire qui travaille pour son patron, qui est toujours en place quel que soit le gouvernement. Deuxio, Falco n’est partisan ni des franquistes ni des Rouges. Il n’hésitera pas à liquider des tortionnaires des services secrets nationaux pour l’Afrique du Nord (Queralt) pour sauver une communiste russe torturée et violée. Selon lui, d’un côté comme de l’autre, on s’entretue et on torture. D’où un certain rapprochement avec Bond : officiellement, il travaille pour la Grande Bretagne mais, officieusement, il obéit à ses propres principes, dont un soupçon d’humanisme surtout quand il s’agit des femmes.

En 1937, la République espagnole, à laquelle les 2/3 du pays sont encore fidèles et alors que l’armée et la Garde civile sont divisées, expédie par prudence plusieurs tonnes d’or de la Banque d’Espagne vers la Russie. Bloqué par la flotte nationaliste, le cargo Mount Castle doit se réfugier au port international de Tanger (cf. pour l’atmosphère, le film Casablanca). Si ce cargo républicain s’efforce de reprendre la route, il sera détruit par un destroyer franquiste, accosté au même quai.

La mission de Falco consiste à convaincre le capitaine du Mount Castle de changer de camp. Falco compte sur quelques contacts à Tanger, mais une ville libre c’est  aussi une ville où chacun est prêt à trahir n’importe qui pour faire de l’argent ou pour monter en grade. Falco est continuellement suivi, souvent attaqué, et ceux de ses amis qui ne sont pas tués risquent d’être ceux qui le trahiront. Son amie ambigüe, la plus que jamais communiste Eva, appartient à ce groupe de gens dont il doit se méfier, il le sait et elle sait qu’il le sait. Jusqu’à la fin, on ignore ce qu’il adviendra du Mount Castle, et on sait encore moins comment se terminera (du moins si elle se termine) la relation équivoque entre la farouche Eva et l’imprévisible Falco.

Ça se lit facilement comme un roman d’aventures, même si beaucoup de personnages interviennent et qu’on ne sait pas vraiment qui est avec qui. Il faut suivre le rythme sans trop se poser de question. Les rebondissements ne manquent pas, mais on sait bien que Falco finira toujours par retomber sur ses pattes. Quel beau scénario pour un film d’action!

Extrait :
– De combien d’or parlons-nous ? demanda Falco.
Ferriol regarda ses ongles, indifférent.
D’après nos calculs, entre six cents et sept cents tonnes, au bas mot.
Ce qui équivaut, au cours actuel de l’or ?
Plus de deux milliards de pesetas.
Fichtre, lança Falco, admiratif. Avec ça, je ne crois pas que Staline manque de quoi s’offrir de la vodka.
Ferriol se tourna vers l’Amiral. Son sourire était si froid qu’il ne ressemblait en rien à un sourire.
Est-il toujours d’une telle insolence ?
Il a des qualités qui la compensent.
Rassurez-moi. Nommez-m’en au moins une.
L’Amiral réfléchit un instant.
La séduction est sa seconde nature.
Et quelle est la première ?
La loyauté.
Envers qui ?
Envers lui-même. Et envers moi.
Dans cet ordre ?
Dans celui-ci, oui… Mais avec assez d’envergure pour l’une et pour l’autre.

Le café de Paris

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Espagnol, Espionnage, Remarquable | Laisser un commentaire

De silence et de loup – Patrice Gain

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Albin Michel
Genres :
Aventures, roman noir
Personnages principaux :
Anna Liakhovic, journaliste – Son frère Sacha Liakhovic, moine chartreux

Après le drame de la mort de sa fille et celle de sa compagne, Anna Liakhovic, journaliste, fuit son ancienne vie. Elle se fait engager comme rédactrice des comptes rendus de travaux scientifiques menés en Arctique à partir d’un navire polaire. Sa mission commence à Titsi, une ville austère du nord-est de la Sibérie, où elle rejoint le reste de l’équipe. Lorsque toutes les autorisations délivrées par les autorités russes sont enfin réunies, le bateau prend la mer. Mais une terrible tempête cause des avaries et un membre de l’équipage est grièvement blessé. Le navire est contraint de jeter l’ancre près d’une île de l’archipel de Nouvelle-Sibérie. La mission capote définitivement quand le responsable de l’expédition trouve une mort suspecte. L’équipe se disperse, mais Anna est retenue par les Russes qui veulent lui faire payer son manque de coopération dans le trafic de défenses de mammouths mené par des militaires corrompus. Elle se retrouve seule. Le plus dur commence alors pour elle.
Sacha, le frère d’Anna, s’est retiré du monde : il est devenu moine dans un monastère de chartreux. Pendant la promenade hebdomadaire hors des murs du monastère, une femme lui remet furtivement un paquet en lui précisant : « C’est Anna qui vous l’envoie ». Cet étrange cadeau marque la fin de la sérénité de Dom Joseph (nom chartreux de Sacha).

L’intrigue nous fait voyager à travers la Sibérie. De Tiksi, au nord-est de la Sibérie, à la toundra, en passant par la station arctique de Samoylov, l’île aux mammouths, l’île Jokhov et la base abandonnée de Polyarka (observatoire hydrométéorologique international). Il y a aussi une excursion risquée en bateau en plein océan Arctique. La température varie de 32°C au début septembre à –47°C pendant la nuit polaire.

L’auteur nous plonge dans ce monde en pleine mutation où la fonte du permafrost transforme le paysage et ouvre de grands projets d’exploitation minière et de forage. Des squelettes de mammouths sont mis au jour, leurs défenses font l’objet d’un trafic auquel participent des militaires corrompus. Des virus très anciens peuvent aussi être libérés. Cependant le dérèglement climatique redouté est perçu par les autorités russes comme une opportunité d’accès à de nouvelles ressources : « Quand ils vont commencer à exploiter les richesses enfouies sous nos pieds, ce qui est aujourd’hui une réserve naturelle ne sera plus qu’un immonde cloaque puant la putréfaction de la toundra et le pétrole. »

Ce qui est aussi montré dans ce livre c’est que l’homme est un prédateur, de la nature et des femmes. La violence des hommes s’exerce envers les femmes et même envers les petites filles. Le harcèlement sexuel, la pédophilie et la prostitution enfantine sont mis en scène.

C’est dans cet environnement très rude à la beauté mortelle qu’évolue la journaliste Anna, d’abord au sein d’une équipe scientifique, puis seule et abandonnée au milieu de la toundra en pleine nuit polaire. C’est avec talent que l’auteur décrit sa lutte pour survivre et les dangers auxquels elle est confrontée : le froid d’abord, l’obscurité, les ours et les loups.

L’auteur alterne les chapitres concernant les aventures d’Anna en Sibérie et ceux traitant de la vie monacale de son frère Sacha. Le lien entre les deux est le carnet de voyage que la femme a remis à Sacha. Il a été rédigé par Anna, plus d’un an auparavant, il ramène le moine à sa vie d’avant, celle qu’il veut absolument oublier.

Ce n’est ni dans les paysages glacés de Sibérie ni dans un monastère que le frère et la sœur trouveront le réconfort et l’oubli qu’ils y étaient venus chercher.

De silence et de loup est à la fois un magnifique récit d’aventures et un roman noir saisissant dans lequel l’émotion trouve une bonne place. Un beau et fort roman !

Extrait :
Sans lumière, je crois que je deviendrais folle. Accolée à la cabane, il y a une remise avec un tas de bois à l’intérieur, du bois flotté fendu en bûchettes d’une trentaine de centimètres, ce qui me laisse à penser que la Léna ne doit effectivement pas être bien loin. Il y a aussi une hache, un long pic en métal et quelques outils. Je remplis de neige par trois fois la bouilloire noire et cabossée, pour obtenir à peine un quart de litre d’eau dans lequel je fais infuser le thé. Installée devant la fenêtre, je n’arrive toujours pas à croire que je suis là, seule dans ce grand vide. La nuit polaire est une sorte de crépuscule. La toundra s’étire vers le néant, blanche dans un ciel de suie, sans arbres et sans vent. Sans bruit. Rien. C’est terriblement angoissant. Oppressant et beau à la fois. D’une pureté désolante et primitive. Je n’avais jamais ressenti ça auparavant en arpentant ces terres gelées. Il faut dire que je ne sortais jamais seule, personne n’est autorisé à faire ça. C’est fou comme les compagnons de route concentrent nos attentions, gommant ainsi
l’austérité et le silence.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

 

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Aventure, Coup de Cœur, Français, Roman noir | Laisser un commentaire

Était-ce lui ? – Stephan Zweig (1881-1942)

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
Non déterminée
Date de publication française : Romans, nouvelles et récits II (Gallimard, La Pléiade, 2016; Poche 2021)
Traduction (allemand) :
Laure Bernard
Genre :
Noir
Personnage principal :
Betsy, une épouse bien tranquille

Strictement parlant, il ne s’agit pas exactement d’une nouvelle policière. Bien sûr, il y a meurtre et enquête. Et j’étais heureux de constater que ce grand écrivain s’était intéressé à un genre voisin du polar. En réalité, les nouvelles de Zweig ont  presque toutes un petit côté suspense, la plupart du temps sous la forme d’une situation problématique dont on ne voit pas très bien l’issue. Zweig aime jouer avec le lecteur, mais sa force est surtout sa sensibilité qui lui permet de décrire subtilement des relations humaines complexes aux avenirs intrigants.

Zweig me semble plutôt oublié aujourd’hui, alors que c’est un écrivain majeur qui a marqué la première moitié du XXe siècle avec des essais littéraires (Nietzsche, Dostoievski, Freud …) et des études historiques (Fouché, Érasme, Marie-Antoinette, Magellan …) qu’on aurait intérêt à relire aujourd’hui. Grand humaniste, ami de Romain Rolland, les nazis le déchoient de sa nationalité; Zweig s’exile alors au Brésil, compose des œuvres marquantes (Le Monde  d’hier, biographie nostalgique) et, pratiquement convaincu du triomphe de Hitler, se suicide avec sa femme en 1942.

Dans un bourg calme et verdoyant de la campagne anglaise, un couple d’âge mûr s’est installé dans un coin tranquille près de Bath pour se consacrer aux fleurs et aux livres. Puis, un jeune couple se construit une maison non loin de chez eux. La jeune femme est charmante; le colosse de mari, rempli d’énergie, ne cesse de parler et de bouger :  « Il se rendait presque insupportable par cette façon sonore, bruyante qu’il avait d’être perpétuellement heureux ».

La sérénité du couple de retraités est fortement troublée jusqu’à ce le voisin achète un chien, puis que son épouse accouche d’une petite fille. L’enthousiasme débordant du mari se concentre alors sur le chien, puis sur le bébé.

Coup de tonnerre dans un ciel serein : un drame éclate. Un commissaire de police intervient et se livre à quelques expériences avant de conclure qu’il ne s’agit pas d’un accident. Pourtant, bien des témoins affirment n’avoir vu personne traîner dans les environs. Betsy, la dame retraitée, est certaine de connaître l’assassin, mais elle ne peut faire connaître publiquement son opinion parce qu’il lui manque la preuve ultime.

Extrait :
Personnellement, je suis quasiment certaine que c’est lui l’assassin. « Betsy, me dit toujours mon mari, tu es une femme intelligente, tu es prompte et pénétrante dans tes observations, mais tu te laisses emporter par ton tempérament entier, et tu es souvent trop hâtive dans tes jugements ». Il me faut donc me faire violence, parce que cette preuve ultime me fait défaut, et faire taire mes soupçons auprès de tous les autres. Mais chaque fois que je le rencontre et qu’il s’avance vers moi de son air bonhomme et amène, mon cœur se fige. Et une voix intérieure me dit  « C’est lui, et lui seul, l’assassin ».

La campagne anglaise près de Bath

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Allemand, Remarquable, Roman noir | Laisser un commentaire

La lune du chasseur – Philip Caputo

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Hunter’s Moon)
Date de publication française : 2021 –
Les Escales Éditions
Traduction de l’anglais (États-Unis) :
Fabrice Pointeau
Genre :
Littérature blanche
Personnage principal :
Will Treadwell, proprétaire d’un pub, guide occasionnel de chasse et vétéran de la guerre du Vietnam

La lune du chasseur est un roman en sept histoires indépendantes.
Histoire 1 – Protecteurs : Will, fils d’une famille aisée, tombe souvent dans des excès. Ses deux copains, Paul et Tom, sont ses gardiens, ceux qui réparent les pots cassés.
Histoire 2 – Chagrin : Hal, 85 ans vit dans le souvenir de son épouse décédée. Il décide d’aller chasser le cerf avec son fils, mais les deux hommes entretiennent un antagonisme mutuel.
Histoire 3 – Rêveurs : Un jeune délinquant, Lonnie, ne contrôle plus ses nerfs et devient meurtrier. L’affrontement avec Will Treadwell se prépare.
Histoire 4 – La nature de l’amour sur la dernière frontière : Un père et son fils sont partis pêcher en Alaska. Ils s’opposent souvent, mais pour le père c’est l’occasion de mieux connaître un fils qui est encore pour lui un inconnu qu’il apprécie peu.
Histoire 5 – Perdu : Will se perd avec sa chienne dans une forêt qu’il connaît pourtant bien. Contraint de passer la nuit dehors, il fait une rencontre.
Histoire 6 – L’hôte : Lisa, veuve de Will, tient une maison d’hôte. Elle entretient une relation intime avec un client marié.
Histoire 7 – Lignes de départ : Will et son ami participent à un programme destiné aux anciens combattants afin de soigner les traumatismes psychologiques de la guerre.

Le fil qui relie ces histoires est un lieu : la péninsule supérieure du Michigan (sauf la 4 qui se situe en Alaska) et un personnage Will Treadwell, vétéran de la guerre du Vietnam. Ce dernier apparaît parfois comme personnage principal, parfois comme un des personnages secondaires, parfois son nom est juste cité.

Plus que les intrigues ce qui retient l’attention ce sont les relations entre les personnages. Des relations souvent difficiles quand elles ne sont pas conflictuelles. C’est avec beaucoup de finesse et de profondeur que Philip Caputo analyse les rapports entre un père et son fils ou l’évolution des sentiments entre une femme et son amant. Les différents personnages des sept histoires sont tous plus ou moins en crise existentielle. Ils sont dans un certain mal-être, ils se demandent quel est le sens de leur vie. Lisa, dans l’histoire 6, est la seule femme à tenir un rôle important, autrement ce sont des histoires d’hommes, et souvent de chasse.

L’autre point remarquable est la description de la nature. Tel un peintre, l’auteur nous montre toute la beauté sauvage du Michigan ou de l’Alaska. Des scènes de chasse sont le prétexte à de magnifiques descriptions de paysages.

Par sa forme cette œuvre est à mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles. C’est dans une ambiance à la fois poétique et mélancolique que Philip Caputo révèle la fragilité des hommes et la force de la nature.

Extrait :
Rick a gardé la longe. Nous la coupons en tranches que nous embrochons sur des brindilles de saule taillées en pointe avant de les faire rôtir sur le feu et de les manger avec les mains. Si nous étions vêtus de fourrures, nous ressemblerions à un groupe de chasseurs-cueilleurs du néolithique. Nous sommes tellement affamés que le filet maigre ne nous remplit pas le ventre, alors Rick va chercher un oignon et un poivron vert qu’il mélange à des morceaux d’épaule pour concocter un ragoût. Je ne me rappelle pas avoir déjà mangé quelque chose d’aussi bon. Une petite dose de whisky dans un gobelet en fer-blanc, sirotée tandis que le soleil de fin de journée teinte le haut des montagnes, conclut le repas en beauté.

La péninsule supérieure du Michigan

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Américain, Littérature blanche, Remarquable | Laisser un commentaire

L’équation de plein été – Keigo Higashino

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011
Date de publication française : 2014
(Actes Sud, Babel Noir)
Traduction (japonais)  :
Sophie Refle
Genre :
Enquête
Personnages principaux :
Yukawa (physicien), Kyöhei (jeune garçon)

Les romans japonais ne sont pas plus déconcertants que bien des romans scandinaves ou sud-africains. D’abord, le nom des personnages ne contient pas trois ou quatre consonnes de suite; à peine trois ou quatre syllabes de deux lettres, une consonne et une voyelle. Quand on se salue, on fait la courbette plutôt que de se serrer la main; coutume à imiter en période de pandémie. Les spécialités des repas gastronomiques sont différentes des nôtres (langues de bœuf, igname, riz aux céréales, bol de bouillon de queue de bœuf), mais l’objectif est semblable : l’enquêteur Kusanagi est séduit par « l’équilibre entre le goût et la consistance ». Pour accompagner ces mets, le physicien Yukawa reconnaît qu’il existe de très bons vins japonais. Par ailleurs, les relations homme/femme ressemblent aux nôtres, les flirts sont peut-être plus retenus que passionnés, et les problèmes de stationnement aussi intenses.

Dans la station balnéaire Hari-Plage, désertée depuis la crise économique des années 2008-2010, l’Auberge Rokugansö accueille deux clients : le professeur Yukawa, qui s’est lié d’amitié avec le jeune garçon Kyöhei, neveu des propriétaires de l’auberge, et le policier à la retraite Tsukahara, qui est venu assister à des séances d’informations tenues par la compagnie DESMEC, qui projette l’exploitation des sols océaniques dans la région. Un groupe d’écologistes, dont fait partie Narumi, la fille des propriétaires de l’auberge, s’oppose à ce projet.

Or, le commissaire Tsukahara disparaît le soir même de son arrivée. On retrouve sa dépouille affaissée sur des rochers au bord de la mer. Accident, selon la police du coin; meurtre selon la préfecture de Tokyo. Chargé de l’enquête le policier tokyoïte Kusanagi communique souvent avec son bon ami le physicien Yukawa qui erre, mine de rien, à Hari-Plage et aux alentours, tout en aidant le jeune Kyöhei à faire ses devoirs et à s’initier à la vie.

L’enquête est compliquée : que venait faire à Hari-Plage le commissaire Tsukahara (qui ne s’intéressait pas particulièrement aux fonds marins) ? Pourquoi avait-il réservé une chambre à l’Auberge Rokugansö ? Quel rapport avec M. Samba, un type qu’il avait fait condamner il y a seize ans ? Et si Tsukahara n’est pas tombé de la digue, qui l’a transporté là ? Quel est le mobile de ce meurtre ?

Pendant qu’un grand nombre des policiers de Tokyo ne savent plus où donner de la tête, les informations amassées par Kusanagi et sa jeune collègue Utsumi, combinées aux observations et réflexions de Yukawa, parviennent à éclaircir les données du problème. Alors que l’interprétation de la préfecture de police de Tokyo donne l’impression, au milieu du roman, que tout est réglé, la façon de voir les choses de Yukawa et ses amis élargit la dimension du problème : ce qui s’est réellement passé est une véritable tragédie qui risque de détruire au moins deux autres vies.

Toute cette histoire est compliquée, mais cohérente et bien composée. Plusieurs personnages sont décrits en détail et on peut les comprendre de très près. La relation entre le vieux prof et le jeune garçon est particulièrement touchante et inspirante; c’est rare, dans un roman policier, qu’un jeune enfant soit décrit sans caricature et sans complaisance. Yukawa ferait un bon héros d’une série télévisée : solitaire, réservé, fin observateur et grand déducteur, ses qualités pédagogiques et sa soif de vérité caractérisent un homme qui sort de l’ordinaire, sans avoir besoin d’être spectaculaire. Et, comme il n’est pas policier, ses principes moraux obéissent moins à la légalité officielle qu’au bon sens et aux sentiments humanitaires.

Bref, un grand roman, une histoire solide, une belle leçon d’humanité.

Extrait :
Yukawa répondit par un mouvement de tête magnanime au geste de la main de Kusanagi, qui l’attendait à proximité des portillons de la sortie.
– Tu as bronzé !
Oui. Je passe plus de temps dehors que prévu.
Je te plains.
Kusanagi savait qu’il était à Hari-Plage pour faire des recherches sur les fonds marins mais il n’avait aucune envie d’en savoir plus.
Une fois qu’ils eurent quitté l’enceinte de la gare, Yukawa s’arrêta et regarda autour de lui.
Qu’est-ce qui te prend ?
Cela ne fait qu’une semaine que j’ai quitté Tokyo, mais j’ai perdu l’habitude de ces gares immenses. Tokyo est une grande ville, et ses gares le sont aussi.
La vie à la campagne te séduit ?
Pas du tout, elle ne me convient absolument pas. Voir une foule de gens aller et venir m’apaise. Ici, on trouve un taxi quand on en a besoin. À propos, où est ta voiture ?
À peine venait-il de le demander qu’un Pajero rouge foncé vint s’arrêter au bord du trottoir. Ils s’empressèrent d’y monter, Kusanagi a l’avant, Yukawa à l’arrière.
Kaori Utsumi les salua tout en démarrant.
Kusanagi m’a tout raconté. Vous avez bien travaillé ! Ça ne doit pas être facile, puisque ce n’est même pas une enquête officielle.
C’est encore plus difficile pour vous, non ? Vous voilà encore une fois embarqué dans une drôle d’histoire !
Yukawa ne répondit pas immédiatement, comme s’il prenait le temps de choisir ses mots.
Cette fois-ci, je ne suis pas sûr que ce n’est pas de mon plein gré. J’aurais très bien pu ne rien faire, si j’avais redouté la difficulté. Oui, j’aurais aisément pu refuser de vous aider.
Sans aucun doute. On n’a d’ailleurs pas compris pourquoi tu te montres si coopératif cette fois-ci. Il y a une raison ?
Je vous en ai déjà parlé, il me semble.
Ces conséquences néfastes sur la vie d’une certaine personne, c’est ça ? Tu ne veux pas nous dire de qui il s’agit.
Les deux policiers l’entendirent soupirer.
Je finirai peut-être par le faire, mais ce n’est probablement pas si important.

Exploitation des fonds marins

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Japonais, Remarquable | Laisser un commentaire

Au printemps des monstres – Philippe Jaenada

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Mialet-Barrault
Genre :
Enquête d’écrivain
Personnage principal :
Lucien Léger, alias l’Étrangleur, accusé de meurtre d’enfant

Le 27 mai 1964 le cadavre d’un jeune garçon est découvert dans les bois de Verrières en Seine-et-Oise (aujourd’hui Essonne). Il s’agit de Luc Taron, 11 ans. Dans un premier temps les investigations de la police ne donnent rien jusqu’à ce qu’un individu inonde la police et les journaux de messages dans lesquels il revendique l’assassinat. Cinquante-six messages en tout dans lesquels il nargue les parents, la police et les médias. Il signe l’Étrangleur. L’auteur de ces messages se fait arrêter bêtement, se jetant tout seul dans la gueule du loup. C’est un infirmier, un homme qui paraissait timide et effacé. Il s’appelle Lucien Léger, il a 27 ans. Après avoir avoué, il se rétracte et affirme n’être pour rien dans la mort du jeune Luc Taron tout en reconnaissant être l’auteur des messages. Il raconte alors une histoire compliquée dans laquelle il aurait accepté d’endosser le crime pour protéger quelqu’un. La police et la justice ne le croient pas, il est jugé et emprisonné. Il passera 41 ans en prison, devenant même le plus vieux prisonnier de France. Philippe Jaenada revient sur cette affaire qu’il décortique dans tous les sens et comme il le dit lui-même : si c’était aussi simple, je n’aurais pas passé quatre ans à écrire ce gros machin (je ne suis pas fou).

L’auteur a probablement été obsédé pendant des années par cette affaire de l’Étrangleur. Non seulement il a consulté des tas de documents d’archives, mais il aussi visité les lieux où se sont déroulés les évènements, où ont vécu les personnages. Il a fait beaucoup de pèlerinages dans les pas des protagonistes pour s’imprégner des ambiances même si soixante ans après il y a eu de grands changements.

Jaenada retrace avec minutie cet épisode qui a mis le pays en ébullition à l’époque. Il en fait une analyse méticuleuse en mettant l’accent sur la complexité de l’affaire. Rien n’est simple, rien n’est évident et les apparences sont souvent trompeuses. Après avoir démêlé un écheveau embrouillé, dans lequel à peu près tout le monde ment, il en arrive à une conclusion bien différente de celle de la justice de l’époque.

Il développe aussi le portrait des personnages marquants. Il ne cache ni ses détestations ni ses sympathies pour certains d’entre eux. Parmi ceux qu’il exècre il y a un trio de personnages sombres et malsains formé par : – Yves Taron, le père de la victime et escroc sans scrupules – Jacques Salce, un homme inquiétant et néfaste – et un dénommé Molinaro, personnage énigmatique. Inversement il montre de l’empathie pour le soi-disant Étrangleur Lucien léger, victime plus que bourreau, ainsi que pour Suzanne Brulé, la mère du garçon assassiné. Mais celle pour qui il a beaucoup d’affection c’est Solange Léger, l’épouse de l’inculpé. L’auteur accuse aussi un certain nombre de policiers et de magistrats de ne pas avoir fait leur boulot ou de l’avoir mal fait, par négligence, facilité ou simplement par incompétence. Parmi eux, il s’en trouve un auquel aucune excuse n’est accordée, c’est Maurice Garçon, le plus grand avocat du XXe siècle, « responsable de ce fiasco, de cette injustice, de ce scandale … il s’est comporté comme un lâche, un fourbe. » (ceux qui ont lu La serpe du même auteur seront étonnés).

Ce livre est touffu et foisonnant. Un peu trop : quelques couches de gras en moins n’auraient pas nui à cette œuvre, mais c’est le style de l’auteur de faire de multiples digressions, des parenthèses, de se mettre en scène. C’est sympathique : on a souvent l’impression que c’est une discussion à bâtons rompus, qu’on est dans une réunion amicale autour d’une bonne table avec Jaenanda qui nous raconte une histoire aussi tragique que rocambolesque.

Au printemps des monstres est un gros livre (750 pages) dans lequel Philippe Jaenada, selon son habitude maintenant, s’attaque à une affaire judiciaire présentant de nombreuses zones d’ombre, lui donnant un éclairage si nouveau qu’il transforme la vision qu’on en avait. Passionnant !

Extrait :
On ne saura certainement jamais ce qui est vraiment arrivé à Luc Taron. Tout ce que l’on peut dire, c’est que Lucien Léger a été condamné – et a passé plus des trois quarts de sa vie d’adulte incarcéré – sans preuve, sans témoin, sans mobile. Hormis ce qu’il a lui-même écrit pendant quarante jours délirants alors qu’il était certain de n’être jamais pris, pas la plus infime preuve, pas le moindre témoin, pas l’ombre d’un mobile. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que si tout, de loin, paraît finalement à peu près simple, rien ne l’est. Vraiment rien. Cette histoire, du début à la fin et sous tous ses aspects, est la meilleure illustration imaginable de l’une des règles d’or édictées par la sagesse populaire, qui a roulé sa bosse : il faut se méfier des apparences. Dans cette histoire, rien ni personne n’est ce qu’on croit, ce qu’on a cru. Tout – vraiment tout – est en réalité trouble et complexe. Et moche. La seule chose à peu près sûre, c’est que Lucien Léger n’a pas tué Luc Taron.

Lucien Léger après son arrestation

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Français, Remarquable | Laisser un commentaire

Flots – Patrick Senécal

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Alire)
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Florence, 8 ans

Drummondville, 15 mars 2020 : la covid a pris d’assaut le Québec. Le gouvernement procède à un début de confinement. Josée Janelle n’a pas de nouvelle de sa sœur depuis un certain temps. Elle se rend chez elle. C’est comme si la maison avait été lessivée par un ouragan : tout est sale et désordonné; le dépanneur, qui communique avec la maison, est fermé; Sébastien et Maryline, les parents, sont disparus. Une petite fille de huit ans, Florence, est assise dans le divan, silencieuse et boudeuse. Josée appelle la police. Le patrouilleur Légaré ne parvient pas à faire parler Florence. Survient l’intervenant de la DPJ, qui demande en douceur à Florence où sont ses parents. Florence monte dans sa chambre et se met au lit pour lire.

En juillet, Florence a commencé à écrire son Journal, un cadeau de son oncle pour lui permettre de mieux se comprendre. Persuadée qu’on ne peut pas le lire puisque c’est un journal intime, elle y rédige tout ce qui se passe dans sa vie, à l’école comme chez elle, ses plaisirs et ses frustrations, ses loisirs avec ses parents, ses jeux avec ses amis, sa façon de les comprendre et de se comporter avec eux.

Le lecteur passe donc de la rédaction des événements aux effets de ces événements. Par exemple, les policiers découvrent l’état de délabrement dans lequel l’appartement a été laissé tandis que nous, lecteurs, suivons les actes qui ont abouti à cette situation. Les policiers finiront par trouver quelques cadavres et nous comprendrons comment on en est arrivé là. Il ne faudrait pas croire pour autant que l’histoire s’arrête là. Même quand Florence va cesser d’écrire, quitter la maison et se retrouver au Centre Jeunesse de la Mauricie, et que la police va devoir l’interroger sans ménagement, l’aventure de Florence sera loin d’être terminée.

Comme c’est un roman de Senécal, on s’attend à ce qu’il y ait plusieurs cadavres, et c’est un fait. Et la mise à mort de ces victimes est, pour le moins, scabreuse. C’est certain que bien des lecteurs interrompront leur lecture. Mais, dans plusieurs autres cas, il devient au contraire difficile de lâcher le roman. Grâce à une habileté démoniaque, Senécal parvient à nous faire voir et sentir la réalité par les yeux de son personnage principal, dépourvu sans doute d’empathie et de sentiment de culpabilité, mais aussi dénué de sadisme et de réelle méchanceté, de sorte que nous assumons cette tragédie macabre avec sérénité. Un réel coup de force de l’écrivain !

Les fidèles de Senécal retrouveront plusieurs procédés habituels de l’écrivain, dont l’usage de personnages récurrents, par exemple, dans ce cas-ci, le personnage de Michelle Beaulieu, fille dangereuse du tueur en série Jacques Beaulieu[1].

[1] Cf. 5150, rue des Ormes; Aliss, Hells.com, Faims

Extrait :
On est mardi. Aujourd’hui, grand-maman  Laura est morte et on est allés à l’hôpital. Moi, ça ne me tentait pas tellement parce que j’étais super fatiguée parce que je m’étais couchée tard hier, mais maman voulait que je vienne avec eux autres. J’ai vu grand-maman morte dans son lit, mais je ne voyais pas de différence de quand elle était en vie. Elle était couchée avec les yeux fermés et la bouche ouverte comme d’habitude. Mais elle ne faisait plus de bruit. C’est parce qu’elle ne respirait plus. Quand on est mort, on arrête de respirer, c’est comme ça. Maman pleurait parce qu’elle était triste. Papa aussi était triste même si ce n’est pas sa maman à lui. Là, j’ai pensé que grand-maman ne me donnerait plus de bonbons-tire-Sainte-Catherine et qu’elle était la seule personne qui m’en donnait, alors j’ai commencé à pleurer. Papa a dit ça te fait de la peine de perdre ta grand-maman, hein ? J’ai dit que c’est parce que je n’aurais plus de bonbons-tire et qu’elle n’était vraiment pas fine d’être morte. Maman a ri un petit peu, mais c’était un rire bizarre, comme si elle ne riait pas pour vrai. Elle a toujours l’air un peu folle quand elle rit comme ça.

Drummondville sous la neige

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Québécois, Remarquable, Thriller | Laisser un commentaire