Manhattan Sunset – Roy Braverman

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Hugo Thriller)
Genres :
Thriller, enquête
Personnage principal :
Inspecteur Donnelli, NYPD

On le connaît aussi sous quelques autres noms, dont Ian Manook et Peter Manoukian. C’est un écrivain intarissable. Son Freeman, en juillet dernier, m’avait subjugué et je lui avais attribué 4.7. Manhattan Sunset prolonge sa série américaine, qui se passe dorénavant à New York.

Au centre de ce thriller, l’Inspecteur Donnelli, expérimenté mais usé et obsédé par la mort de deux de ses partenaires, un il y a quinze ans (Novak), l’autre récemment (Pfiffelmann); dans les deux cas, il a été retardé (la première fois par un coup de téléphone urgent, la deuxième par un accident de la route), de sorte que ses partenaires, laissés à eux-mêmes, se sont fait tuer. Il se sent coupable au point de dialoguer constamment avec Pfiffelmann, qui lui apparaît dans toutes  les sortes de situations imaginables.

Officiellement, Donnelli enquête sur le meurtre d’une gamine (Lola) retrouvée affreusement mutilée, abandonnée dans une cour à scrap au milieu des ferrailles, entre deux amas de carrosseries. Cette enquête le mènera à une confrontation avec la pègre lituanienne, elle-même menacée par bien du monde qu’elle veut d’ailleurs éliminer. Puis, il ne peut pas se désintéresser des recherches exercées par ses collègues  pour retrouver l’assassin de son ex-femme Martha. L’identification de la gamine permet d’établir un lien avec le pédophile Guttierez sur lequel il enquêtait quand Pfiffelmann a trouvé la mort; peut-être aussi entre la mort de Pfiffelmann et celle de Martha; peut-être aussi avec l’incendie d’un orphelinat en Russie.

Le rapport n’est pas évident avec un sombre individu qui, pour venger son chat torturé, abat ses tortionnaires. Pourtant, on établit que c’est la même arme qui a servi à abattre ces truands, de même que l’ex de Donnelli, son ex-partenaire Pfiffelmann et son ami Georges. Enfin une piste que poursuivent Donnelli et la jolie Mankato (aidée secrètement par l’agent du FBI Escobar). Auxquels donneront un précieux coup de main le spécialiste en informatique, le jeune Lloyd, et la fille de Novak, Wanda. La même arme, fort bien, et le mobile alors ?

J’ai un peu simplifié. Le lecteur doit s’armer de patience et peut-être d’un crayon pour prendre des notes. C’est compliqué mais ça vaut le coût. Des chapitres courts impriment un rythme d’enfer et un débalancement garanti. Le contraste entre les laideurs de Manhattan et sa beauté (chapitre sur le Manhattanhenge[1]), à condition de pouvoir s’arrêter et savoir où regarder, maintient notre attention. Plusieurs personnages forts entourent un inspecteur acharné mais fatigué, dont les hallucinations détendent parfois l’atmosphère mais l’alourdissent souvent, surtout quand l’ectoplasme indique quelques bonnes pistes.

Il y a quelque chose de vraiment captivant dans ce roman, des chapitres audacieux comme le bad trip au LSD de Donnelli, ou le dialogue à sens unique entre Lloyd et Wanda, qui témoignent d’un écrivain qui connaît son métier, mais le lecteur doit s’attendre à trimer dur.

[1] Manhattanhenge est un événement se produisant deux fois dans l’année, pendant lequel le soleil couchant s’aligne avec les principales rues orientées Est-Ouest de Manhattan, à New York. (Wikipedia)

Extrait :
Donnelli entre chez lui sans allumer. Il traverse l’appartement et ouvre les rideaux de la baie vitrée qui donne sur la 42e. Son cœur chavire aussitôt du même bonheur triste. C’est comme ça à chaque fois. Son New York ! La bonne rue, le juste étage. Dix-septième ciel, bien mieux que le septième. Au-dessus du canyon étroit et sombre au fond duquel roule le torrent continu du trafic des gens laborieux. Et juste en dessous des sommets escarpés qui vont chercher, su-delà des terrasses, des soleils lumineux ou des lunes vertes, qui lui filent des vertiges à l’envers.
Au ras des rues, la ville essaye de donner le change. Faire croire à la vie d’une communauté affairée à croître et prospérer, à créer des boutiques, des commerces et des négoces. À brasser ses populations et ses races. À construire des empires. Du business, des richesses, des dollars par milliards. Chacun, dans la cohue, est convaincu de participer à cet engouement frénétique pour l’argent. Celui qui permet de vivre. De survivre. La course de New York bat au rythme de ses pieds impatients. Et, là-haut, c’est l’autre monde. Celui du rêve américain. Éthéré et tangible à la fois. Celui des grands bâtisseurs, des architectes audacieux, des capitaines d’industrie et des entrepreneurs sans peur.

Mahattanhenge à New York

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Amanita – Julien Guerville

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Calmann-Lévy
Genres :
Roman noir, social
Personnage principal :
Calvin, ouvrier d’usine chimique et fabriquant de drogue à base d’amanite tue-mouches

Calvin travaille de nuit à l’usine chimique de Poghorn qui recouvre la contrée d’une odeur tenace de plastique. Le jour il parcourt la montagne avec son chien dressé pour trouver les amanites tue-mouches qu’il utilise pour fabriquer la Mô, une drogue hallucinogène. Sa routine quotidienne est bouleversée le jour où Kimiyo, la femme de son frère, se réfugie chez lui. Elle a été tabassée par son mari. Et c’est la vie de toute la région qui est chamboulée quand on annonce que l’usine, la ProSol, qui empuantit la région tout en étant son principal pourvoyeur d’emplois, va fermer.

L’auteur nous décrit le quotidien des habitants d’une ville imaginaire proche des montagnes avec la mer à portée de vue. Les centres d’intérêt sont l’usine chimique, le bar et le bordel. Dans ce cadre morose, Calvin, est le personnage principal et le narrateur. Il travaille la nuit à la ProSol et quand il ne parcourt pas les montagnes, il a ses habitudes avec une prostituée pour qui il ressent si ce n’est l’amour, du moins une tendresse particulière. D’un autre côté il est troublé par la présence de la belle Kimiyo venue s’installer chez lui. Mais la plus grande qualité de Calvin, outre d’avoir un frère écrivain célèbre, est de savoir fabriquer la drogue que tout le monde ou presque consomme. C’est une drogue ancestrale à base d’amanite tue-mouches et de miel que les chamanes et les guérisseurs de l’époque utilisaient pour les rites de passage des adolescents à l’âge adulte ou pour les mariages, entre autres. Calvin a repris la recette en y incluant la vodka. Et comme cette drogue se présente sous forme de pastilles, elle est de consommation facile, en toutes circonstances. La Mô aide à supporter une existence pas toujours réjouissante.

Julien Guerville nous montre aussi comment l’usine, malgré la pollution de l’air, offre aussi, en plus des emplois, un lien social. Aussi quand sa fermeture est annoncée, les ouvriers se mobilisent pour la conserver. Des écologistes venus d’ailleurs sont, eux, pour la fermeture. Les deux groupes s’opposent. Mais c’est le maire, que les prochaines élections préoccupent, qui va sembler résoudre le problème en montant une magouille politique dont Calvin et ses potes sont complices.

Amanita est un roman réaliste et actuel. Il décrit la vie ordinaire de gens ordinaires. Plutôt qu’un roman noir, c’est un roman gris, comme l’ambiance du livre quelque peu étouffante. Mais, malgré une écriture remarquable, il me semble que ça manque de relief et d’envergure. On s’ennuie un peu en compagnie d’un Calvin très humain et sombre mais peu charismatique et même pas sympathique. C’est un premier roman honorable.

Extrait :
L’alcool et la nuit me rendaient loquace.
— La plupart des gars sont venus ici parce qu’il y avait du travail et qu’ils n’étaient pas trop regardants sur le personnel. Ils se sont installés. Et avec la ProSol ils ont eu un petit moment de répit dans une vie sans gloire. Beaucoup sont là depuis un moment. C’est leur histoire ici. Avant, ça ne compte plus. Prends Henri, il a fait de la prison. Ou Freddy, il est arrivé ici après son divorce. Paula était veuve à ce moment-là. Ils se sont connus ici. C’est la ProSol qui a fait ça.
L’alcool et la nuit me rendaient lyrique.
— Au-dessus, ils ne se rendent pas bien compte. Pour eux, on est des emplois, des fiches de paie à la fin de chaque mois. Mais pour tous ces gars-là (j’ai tendu le doigt en direction du Nutts, de l’écume se formait à la commissure de mes lèvres), c’est bien plus grand.
L’alcool et la nuit me rendaient lucide.
— Il y a un tas de trucs qui se sont créés parce que la ProSol existe. Sans elle, on serait sans doute en train de dormir sous des cartons dans les quartiers ouest, à faire deux mille bornes en bus chaque année pour ramasser les oranges de l’AOOR (je me suis essuyé la bouche avec ma manche) ou pour vider la merde de croco dans le Rauc.
L’alcool et la nuit me rendaient lugubre :
— Mais ne va surtout pas t’imaginer que c’est facile de bosser pour une boîte qui te pourrit la santé et l’environnement. Ne va pas croire qu’on n’en a pas conscience et qu’on ne pense qu’à nos petites personnes. Surtout pas. On ne pense qu’à ça. Qu’à cette odeur poisseuse qui nous tourne autour à chaque geste et à chaque pensée. Et à vrai dire, on aime cet endroit autant qu’on le déteste.

Brigitte disait : « Parfois j’oublie jusqu’à ton nom. Tu es un meuble un bruit de fond. Puis tu te dresses scintillant. Vainqueur comme un soleil levant. »

Brigitte Fontaine – Profond

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

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Verity – Colleen Hoover

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Verity)
Date de publication française : 2020 (Hugo Thriller)
Traduction (anglais) :
Pauline Vidal
Genres :
romantic suspense ou thriller domestique
Personnage principal :
Lowen Ashleigh, écrivaine

L’écrivaine Verity Crawford a été gravement blessée quand son automobile a foncé dans un arbre. Elle ne peut pas terminer la série qu’elle avait commencée et son éditeur engage la jeune Lowen Ashleigh pour prendre le relai. Fauchée, évincée par son proprio et encouragée par Jeremy, le mari de Verity, elle s’installe dans leur splendide maison du Vermont pour se familiariser avec l’œuvre de Verity.

Les relations de Lowen se limitent pratiquement à Jeremy, puisque le jeune fils du couple, Crew, ne fait que passer, et que Verity est clouée sur son lit dans sa chambre. Déchirée entre son désir de Jeremy et sa culpabilité du fait qu’il n’est pas encore veuf, Lowen se sent de plus en plus mal à l’aise jusqu’à ce qu’elle découvre dans le bureau de Verity des textes qui lui laissent croire que la grande écrivaine est une femme perverse et dangereuse.

Lowen parviendra-t-elle à assumer la relève de l’œuvre de Verity et l’avenir de Jeremy ?

Pour appeler ce roman  thriller, il faut avoir une conception assez large de ce qu’est un thriller, du genre : une histoire qui a un avenir qu’on ignore. Je préfère l’appellation anglaise romantic suspense, ou thriller domestique. Dans ce cas-ci, on a affaire à un trio à peu près classique où une fille en manque d’affection et un gars qui souhaite avoir des enfants et une famille poursuivent une relation ambigüe, puisque le gars est marié, mais avec une femme déficiente, qu’il entreprend d’ailleurs de placer dans une maison spécialisée. L’originalité, c’est que, selon les fouilles de Lowen dans le bureau de Verity, il est possible que cette femme soit bien différente de l’apparence qu’elle donne. Ou alors, Lowen a plus d’imagination, et de mauvaise conscience qu’elle le croit.

Ce roman a obtenu le deuxième prix du Goodreads Choice Awards, pour lequel votent des lecteurs à partir d’une liste qui leur est offerte.

Extrait :
J’ai mangé avec lui sur la véranda, installée sur une chaise longue pour mieux contempler le ciel. Au début, il n’y avait pas trop de météores mais, maintenant,  on en voit au moins une[1] toutes les minutes.
Et puis, j’ai fini par m’allonger dans l’herbe, bientôt rejointe par Jeremy.
– J’avais oublié que le ciel pouvait être si beau, dis-je doucement. Voilà trop longtemps que je vis à Manhattan.
–  C’est pour ça que j’ai quitté New York, répond Jeremy en désignant la queue d’une étoile filante.
–  Quand est-ce que vous avez acheté cette maison, avec Verity ?
–  Quand les filles avaient trois ans. Les deux premiers livres de Verity venaient de sortir et ça marchait bien, alors on s’est lancés.
– Pourquoi le Vermont ? L’un de vous a de la famille ici?
– Non, j’étais encore ado à la mort de mon père. Ma mère est décédée il y a trois ans. Mais j’ai grandi dans l’État de New York, dans une ferme d’alpagas, figurez-vous (…)
Si on était amis, je ferais quelque chose pour le réconforter. Peut-être lui prendre la main. Cependant, j’ai bien trop envie d’être autre chose qu’une amie, alors autant renoncer tout de suite (…)
Et comme il est marié… Je garde la main sur ma poitrine, sans le toucher.

[1]  Sic.

Les Green Mountains (Vermont)

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Le murmure des hakapiks – Roxanne Bouchard

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Libre Expression)
Genres :
Thriller, noir
Personnage principal :
Joaquin Moralès

Même s’il s’agit, officiellement, de la troisième enquête de Joaquin Moralès, il ne faut pas s’attendre à une enquête policière au sens classique du terme. Le lecteur doit être disposé à prendre son temps, à se laisser aller au plaisir de l’écriture, à profiter des atmosphères et des paysages gaspésiens, à observer les rudiments de la chasse aux phoques. Ça se lit comme un roman du terroir et presque comme une œuvre poétique.

Évidemment, il y aura un meurtre, des bons et des méchants. Mais ce n’était peut-être pas indispensable. Par contre, un double thriller caractérise le récit : en alternance, deux intrigues : une sorte de huis clos correspondant au chalutier de chasse aux phoques où est embarquée une agente de Pêches et Océans Canada au milieu de mâles chauvins agressifs, contrebandiers et peut-être trafiquants de drogues. Simone Lord doit se protéger contre ces hommes et eux-mêmes doivent lutter contre la tempête qui fait rage et les glaces qui risquent d’immobiliser et de détruire le bateau. Et, d’autre part, l’expédition de ski à laquelle participe Joaquin Moralès qui sera impliqué, plus ou moins malgré lui, dans le meurtre d’un jeune homme par un soi-disant partisan des Hell’s. Les temps sont durs pour Moralès qui s’habitue mal à son divorce, qui n’a pas de plaisir à s’épuiser dans son excursion de ski, et qui s’apercevra qu’il est peut-être épris de Simone Lord qui vit une aventure périlleuse sur le bateau des trafiquants.

Par la magie des communications traditionnelles et informatiques, Moralès s’efforcera de suivre et de relier les crimes qui se sont passés sur terre et sur le bateau.

Bouchard se contente de peu de personnages parce qu’elle tient à leur donner beaucoup de substance : autant dans l’entourage de Moralès, la jolie psychologue judiciaire Nadine Lauzon, que le bon ami de Joaquin, Érik Lefebvre, poursuit allègrement de ses assiduités, que sur le bateau où sont peints avec acuité le bon vieux capitaine Chevrier, le violeur et agressif McMurray, son compagnon l’hypocrite Carpentier, l’énigmatique Lapierre, et le pitoyable intoxiqué Marco Painchaud. Bouchard ne fait pas de la psychologie à deux cents, mais sa façon de comprendre en profondeur des personnages comme Moralès et Simone Lord, incapables de se compromettre dans leur vie émotive, nous renvoie à notre propre compréhension de nous-mêmes.

L’auteure ne pouvait pas non plus éviter de prendre position sur la chasse aux phoques, phénomène dramatisé sur les banquises par Brigitte Bardot elle-même il y a plusieurs années. En plus d’informations utiles qu’elle nous transmet, Bouchard nous invite à nous méfier des entreprises écologiques de tout crin car, là aussi, se cachent des fanatiques.

Loin de la rendre aveugle, l’amour que porte Roxanne Bouchard à la Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine lui permet d’observer dans un paysage grandiose un mode de vie dur et gratifiant, un peuple accueillant, pourtant secret, dans lequel il n’est pas facile de s’intégrer.

Et la langue dans laquelle cette histoire est racontée suffirait à nous remplir de reconnaissance. Pour moi, c’est son roman le plus accompli.

Extrait :
Soudain, sans comprendre pourquoi, Simone regrette d’être montée à bord du Jean-Mathieu. Les mots de Bernard Chevrier remontent à la surface de sa mémoire, pêle-mêle. Il a parlé de se sentir trahi, enragé au point de prendre de mauvaises décisions, de s’embourber dans la colère. Il lui semble à présent qu’elle-même agit peut-être ainsi depuis longtemps. Elle obéit sans cesse à la rancœur et au défi : « Je vais leur prouver que je suis capable, leur en mettre plein la vue », des décisions tournées vers les autres qui la rendent malheureuse (…)
Son ami Érik Lefebvre avait raison, elle le reconnaît. Quand il a affirmé que Simone se comportait comme une première de classe. Qu’elle se donnait des devoirs. Qu’elle ne savait pas s’amuser.
Si elle n’avait choisi que pour elle-même, sans rage ni rancune, qu’est-ce qu’elle aurait fait ? Son regard file au-delà des glaces, se perd dans le lointain (…)
Elle voudrait être en apnée du monde, amoureuse, en apesanteur de la douleur.

L’hiver en Gaspésie

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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Vies et morts de Stanley Ketchel – James Carlos Blake

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2005 (The Killings of Stanley Ketchel)
Date de publication française : 2021 – Gallmeister
Traduction (américain) :
Elie Robert-Nicoud
Genres :
Aventure, historique
Personnage principal :
Stanley Ketchel (1886–1910), boxeur, champion du monde des poids moyens

Stanislaus Kaicel n’a que seize ans lorsque ne supportant plus d’être tabassé par son père il lui plante une fourche dans le flanc et s’enfuit de la ferme familiale. Il monte dans un train en marche dans lequel il rencontre d’autres clandestins qui lui apprennent les rudiments du vagabondage en train. Il devient un hobo, un SDF se déplaçant en train. Il adopte le surnom de Steelyard Steve et parcourt tout l’Ouest américain. Les rails l’amènent à Butte, ville industrielle baptisée la colline la plus riche du monde. Il devient videur dans un des nombreux saloons de la ville. Un organisateur local de combats de boxe a remarqué sa prédisposition à se servir de ses poings et en a conclu qu’il pourrait se débrouiller sur un ring. C’est ainsi qu’il commence une carrière de boxeur. Il change son nom en Stanley Ketchel. Ses combats victorieux s’enchaînent. Surnommé The Michigan Assassin il finit par devenir champion du monde des poids moyens. N’ayant plus d’adversaire à battre dans sa catégorie il décide de s’attaquer au titre de champion du monde des poids lourds. Ce titre est détenu par Jack Johnson, premier boxeur noir à le remporter. Ce dernier, surnommé le Géant de Galveston, mesure 15 centimètres et pèse 23 kilos de plus que lui, mais ce n’est pas ça qui va l’impressionner. Le combat est conclu, il a lieu le 16 octobre 1909. C’est une étape décisive dans la vie de Stanley Ketchel.

Stanley Ketchel

Le roman retrace la vie de Stanley Ketchel. Il est beaucoup question de boxe, mais ce n’est pas un livre sur la boxe, c’est un livre sur un homme qui était boxeur. Blake fait une biographie romancée de ce sportif qui a eu une vie courte, mais intense. Il montre une trajectoire peu commune : enfance difficile avec un père brutal et alcoolique, vagabond, employé de saloon et finalement champion. L’auteur fait le portrait d’un homme très déterminé, jamais en proie au doute, parfois un peu présomptueux. Son goût de la vie l’a poussé à commettre quelques excès : fêtes copieusement arrosées, parties de poker dans des tripots et fréquentations assidues de jolies femmes, souvent des prostituées. En plus d’être un champion, Ketchel s’est révélé être un admirable chanteur et un danseur hors pair. Succès assuré auprès des dames ! Il en profitait. C’était un homme libre et flamboyant, mais aussi un combattant féroce et dur au mal.

En relatant la vie de Ketchel, Blake montre aussi l’Amérique des années 1900 avec ses hobos, ses cités industrielles, ses salons, ses combats de boxe et surtout le racisme. Un racisme exacerbé quand l’insolent nègre Jack Johnson devint champion du monde des poids lourds en humiliant le champion blanc en titre. C’était si insupportable pour les blancs que l’ancienne gloire Jim Jeffries qui s’était retiré invaincu, se sentit obligé de reprendre les gants et de défier Johnson dans le but de rétablir la suprématie blanche en récupérant le trophée. Il aurait dû s’abstenir, cela aurait évité un affront cinglant pour lui et une vexation supplémentaire pour la population blanche.

Je ne sais pas si ce livre est un triomphe comme le proclame le bandeau dont les mots sont attribués à James Ellroy, mais c’est sans nul doute un livre puissant et captivant.

Extrait :
Puis arriva la nouvelle d’Australie de la défaite humiliante de Tommy Burns, qui cédait son titre à Jack Johnson, le premier Noir à le remporter.

Le colonel en était déprimé et se mit en colère.
— Le champion, un Nègre ! Mon Dieu ! Qui aurait pu croire qu’on en arriverait à une situation pareille, c’est du joli !
La vaste majorité de l’Amérique partageait ce sentiment. On implorait Jim Jeffries de toutes parts pour qu’il remette les gants et aille assommer ce négro du Texas.
La première réaction de Ketchel en entendant la nouvelle fut de maudire cette opportunité envolée de prendre le titre à Burns, car il avait la conviction qu’il l’aurait battu facilement. Contrairement à Burns, Johnson était un véritable poids lourd. Mais même s’ils l’avaient surnommé le Géant de Galveston, il n’était pas aussi costaud que Jeffries.
— Je vais vous dire une chose, déclara-t-il au colonel. Moi, je n’aurais pas eu besoin de quatorze rounds pour me débarrasser de Burns. Ce bamboula n’a même pas pu le mettre K.-O.

Combat Jack Johson contre Stanley Ketchel (1909)

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

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Tout écartillées – Marie-Ève Bourassa

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2021 (VLB)
Genres :
Enquête, noir
Personnage principal :
Georges Kirouac, ex-flic, détective

Après trois romans policiers dont l’action se déroulait dans le Red Light des années 20, Marie-Ève Bourassa écrit aujourd’hui un polar qui utilise comme toile de fond le Québec des années 1967-1976, de l’Expo Universelle aux Jeux Olympiques. Le Red Light n’est plus ce qu’il était, mais on trouve des bars pour tous les goûts un peu partout à Montréal.

L’ex-flic devenu détective Georges Kirouac habite un petit appartement au-dessus de l’Escale, qui est devenu son quartier général. C’est là que la jolie Roxy lui demande de retrouver un film porno dont elle aurait été la vedette sans trop le vouloir. Or, ce film semble être convoité par bien des gens différents, ce qui ne rend pas facile la tâche de Georges. Au même moment, son frère ennemi, Raoul Gariépy, toujours policier, avec qui il descend quelques bières et se chamaille quotidiennement, lui apprend que Simon Saint-Amour, ancien felquiste [1] qui leur avait causé bien des problèmes, serait de retour au Québec.

Georges poursuit Roger Caouette qui aurait tourné le film; puis les motards, les Enfants du Chaos, qui auraient investi dans le film et détiendraient une copie. En même temps, il est engagé par une femme, madame Larson, qui pense que son mari la trompe. De son côté, Raoul soupçonne qu’entre Saint-Amour et sa femme Linda, séparée de lui et qui vit maintenant dans une commune, il y aurait une sorte d’aventure.

Il semble qu’une taupe serait active parmi les policiers. Des armes et des explosifs auraient été volés et, lors d’une descente, un jeune policier est tué. Georges n’a toujours pas trouvé le film. Mais il aperçoit Larson avec le chef des Enfants du Chaos. Pendant ce temps, Raoul découvre que son informateur Riendeau, amant de Saint-Amour, a été tué. Ce dernier apprend à Georges que le film Tout Écartillées n’est plus en possession des Enfants du Chaos; il aurait été vendu. Georges se méfie du beau Saint-Amour, mais il est sexuellement attiré par lui et accepte d’organiser une rencontre entre Raoul et lui. Ça tourne à la catastrophe : un autre policier se fait descendre, Saint-Amour s’envole, et la vraie taupe piège Raoul pour le tuer.

Ultimes rebondissements où chaque personnage est étonnamment lié à chacun. Roxy est disparue et revient sous une autre identité; madame Larson n’est pas celle qu’on pensait. La vraie taupe du service de police est sur le point de se faire tuer. Entre Georges, Raoul, St-Amour et son complice Yves Simard, la table est mise pour un règlement de comptes impitoyable, d’autant plus qu’il y va de la vie de la fille de Georges, Mary-Noël.

On est loin de la sobriété des premiers romans de Bourassa. C’est long, les personnages se multiplient et leur description frise souvent la caricature; le décor (l’atmosphère entre l’Expo Universelle et les Jeux Olympiques) se réduit pratiquement à des tripots minables où règnent l’alcool, la drogue et les prostituées; les scènes frisent souvent le vaudeville ou le grand guignol. Le détective et le policier ne sont pas seulement des antihéros; ce sont des gars dans la quarantaine, simplistes, vulgaires et pratiquement alcooliques. Difficile de croire au sérieux de l’intrigue. On dirait plutôt une bande dessinée. Le défi que Bourassa me semble avoir voulu relever, c’est de créer une histoire remplie de personnages qui n’ont pas l’air d’avoir de rapports entre eux, puis de les relier plus ou moins artificiellement.

Certains apprécieront sans doute cette audacieuse tentative; pour ma part, j’ai été déçu.

[1] Felquiste, i.e. FLQ ou Front de Libération du Québec, mouvement révolutionnaire luttant pour l’indépendance du Québec avec violence (bombes, enlèvements…), de 1963 à 1972.

Extrait :
Lorsque Georges rouvrit enfin les yeux, la naïade lui sourit. Mais voilà qu’elle arborait le visage de Simon Saint-Amour.
Ses lèvres touchèrent la pointe de son gland. Une décharge électrique traversa le corps de Georges, qui se crispa.
Aaaah ! Fuck ! s’écria-t-il, terrorisé, en repoussant ce fantôme de son passé. Non !
Hey ! protesta la naïade redevenue femme en tombant sur le tapis. C’est quoi, ton crisse de problème ?!
Caouette éclata de rire. La blonde se mit à l’insulter, tant et si bien que les nerfs du cinéaste lâchèrent : il abandonna sa caméra pour ressortir son arme à feu. Une demoiselle cria. Georges, paniqué, remonta son pantalon. Une fois boutonné, il chercha un endroit où se terrer.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Meurtres avec vue – Thomas King

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2002 (DreadfulWater Shows Up)
Date de publication française : 2021 (Alire)
Traduction :
Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Thumps DreadfulWater[1]

Thomas King, né en 1943 en Californie, est de descendance allemande, grecque et cherokee et, comme on a souvent tendance à confondre l’auteur et son personnage principal, on le prend d’abord pour un autochtone. D’autant plus que ses œuvres écrites portent en grande partie sur les Premières Nations, plus précisément sur les relations entre la société nord américaine et les peuples autochtones. King lui-même ressemble plus à un Américain, ou mieux à un Canadien. Après avoir travaillé comme photojournaliste en Australie, il s’installe au Canada en 1980 où il alterne essayiste, romancier et animateur télé, puis s’engage comme professeur d’anglais à l’Université Guelph en Ontario. Son premier roman policier est écrit en 2002 : premier d’une série de cinq mettant en vedette l’ex-flic devenu photographe, Thumps DreadfulWater (sic), qui ne renie pas ses origines indiennes et qui demeure à Chinook dans les montagnes du Montana, à deux pas de la réserve.

Quelque temps avant l’inauguration du casino et du Buffalo Mountain Resort, un luxueux complexe hôtelier pratiquement encastré dans les montagnes, un cadavre est découvert dans une des riches unités de ce complexe : il s’agit de Daniel Takashi, responsable de l’installation du système de gestion informatique du casino, spécialiste de la Genesis Data System. Comme le laisse entendre le shérif Hockney, quasi sosie de John Wayne, l’affaire doit être réglée rondement. Thumps ne veut pas se mêler du travail du shérif, qui lui rappelle, d’ailleurs, qu’il n’est plus flic mais photographe; mais Hockney est persuadé que le coupable est Stick Merchant, qui a déjà voulu s’opposer avec quelques membres de la réserve (les Aigles rouges) au projet du complexe et du casino même si, financièrement, le conseil de bande et la cheffe Claire se réjouissaient de l’aide matérielle dont ils profiteraient. Or, Claire est la mère de Stick et l’ancienne amante de Thumps. Et elle lui demande de venir en aide à son fils, qui est disparu depuis le meurtre.

Thumps commence donc par chercher Stick. Cet ancien flic est sympathique, peu enclin à la violence, d’une intelligence moyenne, mais minutieux et obstiné. Il compétitionne avec sa chatte, Freeway, pour savoir qui va dormir le plus longtemps; mais, quand il est éveillé, son sens de l’observation lui permet de poser les bonnes questions. On ne le prend pas tellement pour un amérindien et le fait que Claire lui dise d’aller chier, qu’il marmonne quelques bouts de phrase en français (souvenirs d’une partie de son éducation), et qu’il dévore un sandwich au jambon et au brie, une salade césar et un morceau de tarte aux cerises, le rapprocherait plutôt d’un Québécois, en tout cas d’un Canadien. En fait, Thumps se considère d’abord comme un homme et aimerait bien que tout le monde soit d’abord considéré ainsi. C’est donc un homme comme tout le monde qui part à la recherche de Stick, qui devra régler aussi deux  autres meurtres, collaborer et se méfier de la police officielle, et jouer au golf avec des rupins qui pourraient bien être des assassins.

L’enquête est bien menée, et la lecture d’autant plus facile que King l’agrémente d’un sens de l’humour continuel. On ne sombre pas dans la mystique du western : les personnages sont nuancés et les situations plausibles. Le lecteur se pose les mêmes questions que Thumps, qui résume souvent ses démarches; on peut facilement suivre son raisonnement et déduire la solution.

[1] Littéralement : Eau Redoutable.
Les Amérindiens portent souvent des noms imagés. Ce nom-ci est d’origine cherokee.

Extrait :
La décision la plus difficile que Thumps devait prendre chaque matin, c’était à quel moment se lever. Neuf heures, c’était trop tôt. Dix heures, ça allait. Onze heures, c’était mieux (…)
Ce jour-là était une exception. La course effrénée des derniers jours avait chamboulé son rythme intérieur. Lorsque le soleil amorça l’ascension du versant est des montagnes, Thumps s’était réveillé. Se lever à l’aube trois jours de suite, c’était carrément obscène. Sous le jet de la douche, il songea qu’un travailleur autonome devrait avoir au minimum le luxe de déterminer son emploi du temps. Thumps n’était pas à proprement parler un travailleur autonome. Bien sûr, l’État de la Californie lui versait une petite pension. Mais s’il calculait le nombre de photos qu’il avait vendues au cours des quatre derniers mois, « chômeur autonome » serait une description plus juste.

Les Rocheuses du Montana

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Un voisin trop discret – Iain Levison

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2021 (Parallax)
Date de publication française :
2021 – Éditions Liana Levi
Traduction :
Fanchita Gonzalez Batlle
Genre :
Thriller humoristique
Personnages principaux :
Jim, chauffeur Uber – Kyle et Grolsch, soldats des Forces spéciales – Madison et Corina épouses respectives de Kyle et Grolsch

Kyle est militaire dans les Forces spéciales. C’est un ambitieux qui a déjà tracé sa carrière : passant par l’armée et l’université il a prévu de finir ambassadeur. Mais il y a un hic : il est gay. Or le mariage et une famille sont des signes de stabilité appréciés par l’armée, ils favorisent les promotions. Qu’à cela ne tienne ! Kyle propose à Madison, son amie d’enfance, de l’épouser. Ainsi il se procure une famille toute prête et il apporte à Madison et son fils tout le confort matériel qui leur a manqué jusque-là.
Grolsch est aussi dans les Forces spéciales, il fait équipe avec Kyle. C’est un butor, alcoolique et brutal, qui dépense tout son argent avec sa maîtresse, sans rien donner à Corina, son épouse. Grolsch a deviné que Kyle est gay. Les deux hommes se détestent. Si Grolsh révélait les orientations sexuelles de Kyle, cela serait la fin de la belle carrière envisagée.
Jim, la soixantaine, est chauffeur Uber et voisin de Corina. C’est un misanthrope qui parle le moins possible et évite de rencontrer des gens hors de son boulot. Mais les circonstances le mettent en contact avec Corina, sa nouvelle voisine. Il va même la prendre en sympathie et l’aider. Mais Grolsch, le mari de Corina, de retour d’Afghanistan, trouve cela bizarre, ça lui déplaît.

Dans ce roman Levison compose avec malice des couples improbables qui finalement fonctionnent mieux que des couples ordinaires. Ainsi entre Kyle, gay, et Madison, hétérosexuelle, il n’y a pas d’amour physique, mais se sont installés un respect et une affection que bien des couples traditionnels pourraient envier. Et quand cette famille spéciale se sent menacée, elle prend les mesures définitives pour se préserver et ce n’est pas l’épouse hétéro la moins déterminée. De même entre le vieux Jim et la jeune Corine s’installe une amitié discrète, mais réelle. Et quand la jeune femme et son fils sont mis en danger par un mari égoïste et violent, Jim est là pour rétablir la situation.

L’intrigue, habilement construite, met en place la convergence d’intérêt de ces deux couples singuliers pour éliminer la cause de tous leurs soucis. C’est avec une sorte d’espièglerie que Levison montre comment les actions des deux binômes se percutent en un même point : les escaliers de l’immeuble où habitent Jim et Corina. On pourrait craindre à un certain moment que la fin de ce roman ne nous amène vers une conclusion morale où le crime ne resterait pas impuni : un vieil inspecteur, proche de la retraite, découvre la correspondance des empreintes trouvées sur le lieu d’un accident d’escalier bizarre avec celles d’un membre de gang de braqueurs qu’on croyait mort. Le mystérieux Jim va-t-il faire les frais de la sagacité de la police ? C’est mal connaître Levison qui profite de cette péripétie pour terminer par un grand éclat de rire.

Comme dans chacun de ses romans Levison décrit avec humour et sarcasme la société et ses travers. Sa plume est acérée et son ironie mordante. Il y a souvent dans ses livres un défi à la bienséance et aux valeurs morales, c’est vrai dans Un voisin trop discret. Réjouissant et jubilatoire !

Extrait :
Pendant la cérémonie, Kyle observe la famille de Grolsch. Les parents sont des fermiers desséchés typiques pleins de leur supériorité morale, enchantés de leur rôle de sel de la terre au cœur brisé. Ce genre est fréquent à Bennett. La mère a l’air parfaitement gentille, mais il sait qu’elles sont toutes comme ça. Au lycée, il était toujours stupéfait de voir comme l’étaient les mères des brutes. Les plus charmantes et plus accueillantes dames de l’ouest du Texas qui offraient du pain de maïs et du thé glacé bien sucré après que leurs fils avaient passé le plus clair de l’entraînement de football à parler de flanquer des raclées aux tantouzes.
Le père a tiré sa révérence il y a dix ans, passager dans sa propre vie. Kyle connaît aussi ce genre. Vertueux et rigide, et s’assurant que vous le remarquiez. Il obéit à sa femme et ne se plaint pas, en tout cas pas à elle. S’il est comme son propre père (et pourquoi ne le serait-il pas ?) il passe probablement ses soirées avec son portable soit sur le forum d’un groupe haineux quelconque, soit à essayer de baiser un artiste de l’arnaque portugais qu’il prenait réellement pour une jeune femme. Son propre milieu d’origine n’est peut-être pas si différent de celui de Grolsch, pense-t-il, mais ils ont évolué tout à fait différemment.

… il est étendu, les pieds sur la cinquième marche et la tête sur le sol.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Bienvenue à Gomorrhe – Tom Chatfield

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (This is Gomorrah)
Date de publication française :
2020 (Hugo Thriller)
Traduction :
Valéry Lameignère
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Azi Bello, hacker

C’est le premier roman de Tom Chatfield (Prix Douglas Kennedy 2020 du meilleur thriller étranger), considéré au Royaume-Uni comme un des grands penseurs de la révolution digitale. Son expérience dans la signification et la manipulation des outils propres à l’ère numérique sert de base essentielle à ce roman. C’est évidemment un peu risqué parce que bien des romans policiers ont été détériorés par le recours aux ordinateurs qui rendaient pratiquement inutiles les enquêteurs.

Le roman est touffu, les personnages nombreux, et les intrigues confuses (ce qui est probablement voulu par l’auteur). D’une part, un jeune Anglais musulman, Kabir, expert en informatique, est devenu un valeureux partisan de l’armée islamique, mais il cherche maintenant à s’en sortir. Son cousin Hamil a été abattu devant lui. Sa cousine Munira sert de lien avec l’histoire principale, alors qu’elle entre en contact avec Azi Bello, hacker super compétent et super secret, qui pitonne dans une bicoque quelque part en Angleterre. Spécialiste du darknet et de la plupart des sites encore plus secrets, dont Gomorrhe, c’est avec une grande prudence qu’il communique avec Munira, qui prétend avoir peur pour sa vie parce qu’elle possède des documents préjudiciables à l’état islamique. En fait, Azi ne veut pas vraiment la rencontrer, mais on le force à le faire : il devient le pion d’une organisation secrète, qui a découvert toutes ses ruses et tous ses trucs de hacker, et on compte sur lui pour piéger Munira pour, prétend-on, mieux la protéger. Mais elle-même sera enlevée par une autre organisation (est-ce vraiment une autre ?) et Azi devra se sauver à Athènes, puis à San Francisco où, lui et son vieil ami Ad, tomberont sous les ordres de ce qui est peut-être la NSA. Une nouvelle mission les oblige à infiltrer les bâtiments sophistiqués de Gomorrhe, l’Existential Institute, protégés par des robots géants, et par un système de détecteurs agressifs, dont ils ne s’extirperont pas indemnes. Une fois sortis de là, comment pourront-ils empêcher la mise à mort de milliers de personnes et la destruction de la ville de Görlitz ?

J’ai tâché de simplifier un peu les multiples intrigues qui caractérisent ce roman long et complexe. Il y a là-dedans beaucoup de personnages, mais ils apparaissent plutôt comme des annexes de machines alambiquées, dont les objectifs ultimes sont fixés par des organisations secrètes, qui se piègent les unes les autres. Les passages par Berlin, Athènes et San Francisco n’atténuent pas l’embrouillamini de l’ensemble : pour un passionné des technologies numériques, toutes les villes se ressemblent plus ou moins. Surtout quand on est poursuivi par on ne sait qui, et qu’on ne sait vraiment plus avec qui on communique sur le net. Même nos héros ne comprennent pas ce qui se passe, et ce n’est pas le lecteur qui va pouvoir les aider.

Extrait :
À l’instant où Munira est partie, Azi s’est précipité sur l’ordinateur, ses doigts parcourant le clavier à toute vitesse (…) Ils ont créé une attaque du dauphin à partir de ce laptop et, en théorie, le hack reste prêt à jaillir des haut-parleurs – à retentir silencieusement au moment précis décidé par Azi. S’il est parvenu à régler le déclenchement de l’attaque sur l’instant où Munira a donné ses instructions orales au système, le MacBook devrait pouvoir accéder à son compte d’administratrice.
Toujours en théorie (…)
Ils sont entrés. Azi peut le voir sur l’écran du MacBook. Un log des événements système générés par le compte principal d’Amira Dewan. Il est définitivement trop tard pour empêcher le centre de données d’être noyé sous l’eau – l’opération semble irréversible – et la brèche ouverte par le robot-méduse est bien trop haute pour être atteinte par des hommes blessés, dont l’un grièvement. Mais il a repéré une fonction intitulée Sortie neuf que Munira a manifestement utilisée pour quitter les lieux.
Azi regarde la sortie neuf s’ouvrir quelques secondes sur l’écran, puis se refermer. Ça doit correspondre au moment où Munira est partie. Il attend les quelques secondes qu’il lui a fallu pour la franchir, et qui passent comme des heures. Puis il déclenche à nouveau le déverrouillage, regarde la porte s’ouvrir… et rester comme par miracle dans cette position.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Les Aventures étranges de l’agent IXE-13, l’As des espions canadiens – Pierre Saurel

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Éd de l’Homme), 1947 (Police Journal)
Genre :
Espionnage
Personnage principal :
IXE-13, alias Jean Thibault

Cette œuvre de Pierre Saurel, alias Pierre Daignault, est un phénomène unique dans la littérature québécoise : de 1947 à 1966, bien avant James Bond et OSS 117, Saurel a fait paraître 934 fascicules de 32 pages, mettant en vedette un agent secret canadien-français, Jean Thibault, ou mieux IXE-13, qui a fait la pluie et le beau temps pendant et après la guerre de 39-45. Entre 20 000 et 30 000 exemplaires par semaine, soit plus de 20 millions d’exemplaires en 20 ans. Les Éditions de l’Homme ont eu la bonne idée de rééditer une quinzaine de ces romans en deux tomes, pour rendre hommage à cet hénaurme écrivain, méconnu en haut lieu parce qu’il travaillait au niveau de la culture populaire. J’ai traversé le premier tome avec plaisir et nostalgie : ce sont les 7 premières aventures d’IXE-13.[1]

Les thèmes de ces nouvelles sont ceux des romans d’espionnage courants : trouver et détruire une base secrète dans le Golfe du Lion qui assure le ravitaillement en armes et en marchandises des sous-marins allemands (Le repaire de la mort); éliminer un groupe d’espions allemands qui sabotent des pièces de sous-marins dans une usine (La tigresse); vol de plans secrets à Berlin au moment où la France est attaquée par l’Allemagne (Aux mains de la gestapo); organiser l’évasion du docteur Woodbrock (ou le tuer) qui a été enlevé à Vichy et est gardé prisonnier en Allemagne, (L’évasion du Dr Woodbrock); intervenir en Gaspésie où un sous-marin allemand a été repéré (Le mystérieux fauteuil no 24); dérober le contenu top secret du coffre-fort réputé invulnérable du savant allemand Adolf Freffel (Le secret du coffre-fort); regagner la France, alors qu’IXE-13, Marius et Gisèle Tuboeuf sont poursuivis par la Gestapo (Un piège). C’est à l’occasion de ces premières aventures que Jean Thibault rencontrera et fera équipe avec le Marseillais Marius Lamouche et la jolie Française Gisèle Tuboeuf.

La structure des récits est assez classique : présentation des principaux personnages et explication d’une mission; observation du terrain et IXE-13 fait un plan; on se rapproche de l’objectif; contre-attaque des Allemands (plus tard, ce sera les Russes); mission accomplie. Le langage est simple; beaucoup de dialogues; actions rapides clairement décrites. Mystique du western : les méchants sont vraiment méchants et les bons sont très très bons. La personnalité de Gisèle et le caractère impulsif de Marius sont rapidement exposés; Saurel insiste surtout sur les traits de caractère de Jean Thibault, en tant que Québécois des années 50 : paternaliste avec les femmes (surtout Gisèle qui deviendra sa conjointe), familier avec ses hommes mais conscient de son autorité; manifestant une certaine piété (on l’aperçoit, une fois, faisant sa prière avant de se coucher).

Des enquêtes ont montré que les romans d’IXE-13 étaient plus populaires chez les hommes que chez les femmes, et plus aussi chez les ados que chez les adultes. Je crois que c’est Oscar Wilde qui disait qu’il n’y avait pas de grande et de petite littérature, mais plutôt de la bonne et de la mauvaise. Les aventures de l’as des espions canadiens, c’est de la bonne littérature dans son genre. Beaucoup de jeunes Québécois ont développé leur goût de la lecture à partir de ces histoires, un peu comme, plus tard, joueront le même rôle les aventures dont vous êtes le héros.

Un autre méconnu qui a participé activement à ce projet IXE-13, c’est le peintre André L’Archevêque, dont la page titre de chaque fascicule est habilement imagée par un dessin qui rend compte  avec intelligence et sensibilité de l’atmosphère de l’époque.

En 1972, l’écrivain et cinéaste Jacques Godbout (musique : François Dompierre) a tourné avec les Cyniques (groupe de 4 humoristes québécois) la comédie musicale IXE-13, inspirée directement des romans de Saurel mais délibérément caricaturale. C’est un très beau film agrémenté d’airs amusants et lyriques. C’est quand même moins émotivement poignant que, quinze ans plus tôt, les lectures hebdomadaires des aventures de l’as des espions canadiens.

[1] Je ne les avais pas déjà lues; j’ai commencé à lire les IXE-13 aux environs de 1956, avant les Bob Morane et les Biggles.
De 1944 jusqu’à la fin des années 60, c’est la période faste du polar québécois sous forme de fascicule.
cf. Spehner Norbert, Scènes de crimes (Éd Alire, 2007, p. 179 à 222).

Bande sonore 1971 :       https://youtu.be/L6oiqjB9snQ
Film :                                https://youtu.be/0U45eWwz9zw

Extrait :
1939.
Le monde entier traverse une puissante crise. L’Allemagne commence à faire des siennes.
Les mois passent.
Un beau jour, tous les Canadiens pouvaient lire en grosses lettres sur la première page des journaux : « L’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne. »
Ce qui devait infailliblement arriver venait de se produire.
Quelques jours plus tard, le Canada suivait l’exemple de l’Angleterre (…)
Le lieutenant Georges Dupont était l’homme préposé aux inscriptions.
C’était un as qui, dès le début, savait en voyant le candidat si ce dernier pourrait rendre de précieux services aux Nations Unies.
– Suivant !
Une jeune secrétaire fit entrer une espèce de colosse, en qui les amateurs de tennis auraient vite reconnu Jean Thibault.
– Asseyez-vous.
– Merci.
Le lieutenant prit une fiche.
– Votre nom ?
– Jean Thibault.
– Votre âge ?
– Vingt-six ans.
– Quelles langues pouvez-vous parler couramment ?
– Le français, l’anglais et l’allemand.
– Connaissez-vous un peu d’autres langues ?
– Oui, je sais un peu d’espagnol et pas mal d’italien.
– Mais où donc avez-vous appris toutes ces langues ?
– Durant cinq ans, je suis allé en Europe représenter le Canada dans les tournois de    tennis. J’ai aussi pris des cours de langues étrangères.
– En quelle année avez-vous terminé vos études ?
J’ai fait mon cours classique, puis j’ai étudié le droit. Je suis diplômé en aéronautique.
Vous pouvez donc conduire un avion ?
Oui, je puis conduire un avion et un sous-marin (…)
Avez-vous pratiqué d’autres sports à part le tennis ?
Oui, j’étais champion de boxe au collège, j’ai aussi joué au football et au hockey.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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L’heure du loup – Pierric Guittaut

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Les Arènes
Genre :
Roman noir
Personnage principal :
Major de gendarmerie Fabrice Remangeon

Le major Fabrice Remangeon est de retour au pays natal. C’est pour des motifs disciplinaires qu’il a été renvoyé dans cette petite ville de Sologne. Il doit traiter l’affaire de la jeune Maëva dont le corps a demi dévoré a été retrouvé en forêt. Les loups sont revenus, ce sont les premiers accusés. Remangeon n’est pas aussi affirmatif, il se borne à constater que les morsures sont d’un grand canidé, ce pourrait être un chien. Une battue est organisée pour abattre les trois loups dont la présence est attestée par des pièges photographiques. Elle se finira de façon aussi sauvage qu’inattendue.

L’intrigue, relativement simple, montre l’effervescence qui s’empare d’une ville de Sologne quand le cadavre d’une jeune fille de 14 ans est retrouvé mutilé. Les loups ! Ce seraient donc eux puisqu’on sait qu’ils sont de retour. Les peurs ancestrales et les fantasmes liés à ces animaux mythiques ressurgissent. Et quand une battue est organisée, la tension monte d’un cran entre les chasseurs et les défenseurs des animaux sauvages. Au passage l’auteur dénonce l’hypocrisie de certains écologistes qui se trouvent être aussi les pires pollueurs par l’intermédiaire des méthaniseurs, ces unités de fabrication de biogaz à partir de déchets agricoles, qui leur permettent de toucher de bonnes subventions. Le Major Remangeon doit gérer la situation et mener l’enquête.

C’est un drôle de bonhomme ce major. Imposant physiquement, grand, costaud, le crâne rasé, il est surnommé Loup-garou à cause de son caractère taciturne et ses dons de rebouteux et de coupeur de sort. Il a une fâcheuse tendance à se prendre pour le mâle alpha : il entretient une relation torride avec sa maîtresse, une bombe d’origine gitane. Sa femme connaît l’infidélité de son mari mais celui-ci ne se sent pas tenu de s’expliquer. Et comme si ça ne lui suffisait pas, au détour d’une constatation d’une deuxième attaque de loups, il baise aussi deux sœurs, des relations de jeunesse. Plus tard, blessé et humilié, les femmes qu’il n’a pas su aimer lui feront payer le prix de son arrogance. Il s’apercevra, un peu tard, que ce ne sont pas des louves soumises.

Dans la deuxième partie du livre, on découvre une évolution importante des personnages par rapport à la première partie : la femme de Remangeon n’est ni dépendante ni résignée; la maîtresse n’est ni amoureuse ni sexuellement accro; et le chômeur, pilier de bistrot, est finalement plein de bonnes intentions. Quant au major Fabrice Remangeon, il est plus fragile qu’il ne le pensait. Une belle leçon de vie salutaire. La fin des illusions et le retour à la réalité.

On notera également un rapport viscéral à la nature. Une nature plus menaçante qu’amicale. Dans un état de conscience modifié Remangeon ressent toute l’hostilité de la forêt primitive qui le rejette, lui et tous les hommes. Des considérations politiques sur les écologistes, l’autosuffisance alimentaire, les voitures électriques ou les métaux rares peuvent agacer ou satisfaire, suivant les opinions de chacun.

Il y a dans ce livre une dimension quasi mystique typique de cet auteur. Un bon roman noir.

Extrait :
Remangeon réfléchit quelques instants. Sa dernière expérience en forêt chez les sœurs Leleu ne cesse de le hanter depuis plusieurs jours. Jusqu’ici, le militaire s’est montré assez peu enclin à formaliser ou analyser les états de conscience modifiée qu’il lui arrive de traverser, allant même jusqu’à se réfugier dans une forme de déni à ce sujet. Cette fois, le Solognot se dit qu’un cap a été franchi. Un cap potentiellement dangereux. En saisissant le guidon de sa machine au moment de saluer Marie et Gisèle d’un air absent, Fabrice avait pris conscience que la forêt venait de tenter de lui dérober quelque chose. De lui arracher une part de lui-même. Il n’était plus question de source réjuvénatrice, d’énergie positive, de retraite sereine, de lieu de calme et de réflexion, de retour à la nature. Une forme d’hostilité assumée s’était manifestée à son encontre. La vieille forêt s’était dévoilée pour quelques instants dans son essence la plus primitive et la plus authentique, celle où il n’est plus question de romantisme sylvestre mais où s’affrontent d’antiques puissances telluriques par-delà le Bien et le Mal, une lutte à mort physique et métaphysique où forces et faiblesses définissent votre place et votre rôle dans la chaîne cosmique.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Une lame de lumière – Andrea Camilleri

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012 (Una lama di luce)
Date de publication française :
2016 (Éd. Fleuve noir, Pocket)
Traduction :
Serge Quadruppani
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Commissaire Montalbano

C’est un auteur qu’il faudrait toujours avoir sous la main. Peu importe l’intrigue, on lit toujours Camilleri avec un certain sourire.

Montalbano doit résoudre deux affaires : d’abord, la jolie Loredana di Marta a été agressée, volée et plus ou moins violée, en revenant de chez son amie Valeria Bonifacio au début de la nuit. Son époux, beaucoup plus âgé qu’elle, soupçonne son ancien amant Carmelo Savastano. Il brutalise Loredana en l’interrogeant sur le supposé viol. De sorte que, lorsqu’on découvre le cadavre de Savastano, tué d’une balle, puis brûlé dans une auto, c’est le mari qui est soupçonné et incarcéré. Montalbano  est agacé par quelques détails : il charge l’expérimenté Fazio d’examiner certains aspects de l’incident et confie à Augello la tâche délicate de séduire, s’il faut aller jusque là, la charmante Valeria.

En même temps, le commissaire est impliqué dans la recherche de deux Tunisiens et un troisième homme qui participeraient à un trafic d’armes;  travail qui sera bientôt pris en main par le dottore Sposito de l’anti-terrorisme.

Enfin, notre bon commissaire est profondément troublé par le fait qu’il semble être tombé en amour avec l’entreprenante Marian, alors qu’il ne paraît toujours pas prêt à rompre avec la fidèle et persistante Livia. Ni ses jeux avec le crabe, ni ses festins gastronomiques, ni ses méditations sur la véranda ne parviennent à le relaxer.

Ce sont d’ailleurs les événements qui choisiront pour lui.

Camilleri, c’est avant tout une question d’atmosphère. Les histoires sont bien ficelées, mais ce n’est pas l’essentiel. Montalbano a de belles intuitions, est souvent colérique avec ses hommes, maladroit avec les femmes, assez mal dans sa peau, mais ce n’est pas grave. Il passe à travers la vie et ses drames comme si c’était la moindre des choses. Et, même si ses hommes ne sont pas vraiment ses amis, il se dégage de leurs rapports une franche camaraderie qui réchauffe le cœur.

C’est pourquoi on sort toujours de ses romans un peu  plus heureux.

Extrait :
Il fallait prendre son mal en patience avec c’tes gens qui avaient l’habitude de parler en queue de cochon, de manière entortillée, jamais explicite. Tôt ou tard, il allait entrer dans le vif du sujet.
 – Hier soir, avec nous, reprit l’avocat, il y avait un très vieux paysan des Cuffaro; de temps en temps nous l’invitons parce qu’il nous met de bonne humeur en nous racontant des histoires formidables. Ah, la vieille civilisation paysanne désormais disparue ! Cette globalisation qui fait disparaître nos antiques, nos saines racines !
Montalbano comprit le jeu.
– Vous avez éveillé ma curiosité. Mettez-moi de bonne humeur, moi aussi. Vous pouvez me raconter une de ces histoires ?
Mais bien sûr, avec grand plaisir ! Donc, il y avait un chasseur de lions auquel un jour ses compagnons de battue jouèrent un tour. Ayant vu un indigène qui avait vu un âne et l’avait recouvert d’une peau de lion, ils l’achetèrent et le cachèrent entre les arbres. Le chasseur le vit et tira. Et il se fit photographier avec le lion qu’il croyait avoir tué. Ainsi tout le monde se convainquit que c’était vraiment lui qui avait tué le lion, alors que non seulement ce n’était pas lui, mais que le lion n’était même pas un lion, mais un âne.

La terrasse de Montalbano

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Après toi, le chaos – Carlos Montero

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017
(El desorden que dejas)
Date de publication française :
2021 – Hachette livres
Traduction de l’espagnol (castillan) :
Anaïs Goacolou
Genre :
Thriller
Personnage principal :
Raquel Valero, professeure de littérature

Raquel est professeure de littérature en Galice. Elle ne fait que des remplacements. Une opportunité se présente à elle : un remplacement de sept mois à Novariz, la ville d’origine de son mari. Sur place elle apprend que celle qu’elle remplace s’est suicidée. Le premier contact avec ses élèves est tendu, elle subit des provocations. Parmi les copies de ses élèves de terminale, elle trouve écrite sur une feuille la phrase : et toi, combien de temps tu vas mettre à mourir ? Surmontant sa peur, Raquel commence une enquête pour savoir ce qui est arrivé à Viruca, son prédécesseur dans le poste, pas par curiosité, mais simplement pour se protéger, pour éviter de subir le même sort. La situation est angoissante, d’autant plus que le mari de la défunte pense qu’elle ne s’est pas suicidée, mais qu’elle a été assassinée. Mais déterrer cette histoire n’est pas sans danger. Raquel va l’apprendre à ses dépens.

Le roman est bâti autour de Raquel, professeure de littérature, et de Viruca, qui était dans le même poste avant elle. Leurs trajectoires sont symétriques et sachant comment l’une a fini, l’autre à de quoi s’inquiéter. D’autant plus que lorsqu’elle commence à fouiller dans la vie de Viruca, on fait chanter Raquel en ressortant des images d’un passé tumultueux. Qui s’oppose à ce qu’on se penche sur le sort de Viruca et pourquoi ?

Au fur et à mesure de ses investigations, Raquel s’aperçoit qu’elle ne peut faire confiance à personne. Elle se bat sur tous les fronts : pour savoir ce qui s’est passé, pour assurer ses cours, pour sauver son couple. Et comme ce n’est pas une superwoman, elle a des failles creusées dans son passé notamment après la mort de sa mère, elle a peur, hésite, doute, mais avance quand même, mettant en danger d’abord son mariage puis sa propre vie. Raquel est seule et même quand elle a des alliés provisoires, elle finit par se demander si ce ne sont pas des ennemis. Elle se bat un peu contre tout le monde et souvent contre elle-même.

Il n’y a aucun temps mort dans le déroulement de l’histoire. Les retournements de situation et les coups de théâtre nombreux assurent un suspense permanent. Il se passe toujours quelque chose pour maintenir le lecteur sous tension.

Le livre a fait l’objet d’une adaptation en série de huit épisodes sur Netflix. C’est l’auteur, Carlos Montero, qui a aussi réalisé la série et obtenu un beau succès.

Extrait :
— Voilà, ton mariage. Et du coup, touchée au cœur, tu cèdes. C’est juste une éval, après tout, hein ? Ça peut se justifier, à tes yeux et à ceux des autres. Mais ensuite ils vont de demander d’autres trucs, plus tordus ou plus honteux, et tu hésiteras beaucoup. Mais tu te verras obligée de céder aussi. Tu te sentiras très mal, tu commenceras à te détester. Et c’est comme ça que débutera ta chute progressive. Et elle est inévitable. Parce que tu te rends comptes que tu feras n’importe quoi pour sauver ton mariage. Mais le prix est très élevé, parce que tu viens de devenir otage. Et de te transformer en ce que tu détestes le plus, en quelqu’un qui se fait manipuler, tu deviens la pire facette de toi-même, une lâche, une vendue, et surtout une mauvaise prof. Vraiment nulle, et tu ne le supporteras pas, tu culpabiliseras d’avoir renoncé, de t’être laissé entraîner, et si tu essaies de redresser le tir il sera trop tard. Tes actions n’auront aucune justification, personne ne te pardonnera si tu veux faire marche arrière. Parce que non seulement on t’aura obligée à faire quelque chose de mal, mais ce sera sûrement illégal aussi. Donc ni la CPE, ni le proviseur, ni tes collègues, ni tes élèves ne te le pardonneront. Ton mari non plus, parce qu’évidemment il finira par savoir. Et ce sera la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Tu te sentiras coincée, au fond du trou, isolée, et peut-être que la seule issue que tu verras, ce sera d’en finir. De disparaître. Prendre des cachets, te trancher les veines, te pendre, te noyer ?

Image de la série Netflix

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Jeux d’été – Diane Vincent

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Triptyque)
Genre :
Enquête
Personnages principaux :
Josette Marchand, massothérapeute – Vincent Bastianello, policier à Montréal

Dans Peaux de soie, on avait vu à l’œuvre l’enquêteur Vincent Bastianello et sa conjointe Josette Marchand, massothérapeute et co-enquêtrice. On les retrouve ici et c’est toujours Josette la narratrice.

On découvre dans le Parc Baldwin du Plateau Mont-Royal le corps mutilé d’une jeune violoniste française. On lui a apparemment prélevé, avec une dextérité chirurgicale, des tatouages qui ornaient plusieurs parties de son corps. Aucune trace laissée par l’assassin, aucun indice, aucune piste. Les policiers partent de zéro. La première partie du récit se passe à Chambéry dans la Savoie, où avait vécu la victime : on essaie de la connaître à travers les gens qui l’ont fréquentée.

Vincent et Josette reviennent au pays plutôt bredouilles. À Montréal, ils sont aidés par Kevin, le fils de Josette, et Chana, sa femme, que Josette considère comme sa fille. On élabore des hypothèses pour cerner la personnalité du tueur. On finit par imaginer qu’il doit appartenir à un groupuscule de droite, et l’auteure en profite pour décrire les radios et les journaux poubelles, de même que quelques manifestants; on suppose que ces groupes doivent convenir au psychopathe qui a assassiné Sara.

Josette et Vincent admettent qu’ils sont dépassés; leur pseudo-stratégie repose sur l’impression que le tueur va devenir de plus en plus impatient et qu’il va donc commettre des erreurs et, pendant ce temps, ils ne préviennent pas Chana des risques qu’elle court. De fait, le piège qu’ils tendent au collectionneur de tatouages ne marche pas tellement. Et, pendant ce temps, Chana se retrouve à la merci du tueur.

Au fond, l’inefficacité des enquêteurs n’est pas, pour l’auteure, d’une importance capitale. Par l’intermédiaire de Josette, l’auteure se plaît à décrire son plaisir d’être à Chambéry, à souligner les bons moments de l’amitié, puis à stigmatiser la mouvance de droite misogyne, raciste, anti-immigration et suprématiste. De son côté, le lecteur n’est pas branché directement sur l’action; il a l’impression qu’on lui raconte des histoires où les beaux hasards foisonnent.

Extrait :
J’errai de cafés en bistros une bonne partie de l’après-midi, écoutant les uns et les autres parler de l’affaire du jour mais sans chercher à m’infiltrer dans les conversations. Jusqu’à ce que j’aperçoive un bel Italien de quelques années mon cadet en quête d’un lieu pour partager un premier apéro avec une femme accueillante. Le centre de Chambéry était suffisamment circonscrit pour qu’on y retrouve, même sans un rendez-vous fixe, celui ou celle que l’on désirait voir. J’entraînai Vincent jusqu’au Café de Paris, endroit suffisamment animé pour qu’on puisse partager en toute discrétion les dernières nouvelles devant un kir royal à la violette.

Parc Baldwin

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Le dernier chant – Sonja Delzongle

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions de l’épée
Genre :
Technopolar
Personnage principal :
Shan Soun, virologue

Au Québec, sur le fleuve Saint-Laurent, flottent des milliers de cadavres d’animaux marins. Une baleine bleue pousse un chant d’agonie avant de périr. Au Congo, dans la réserve d’Abio, quatre gorilles adultes sont morts. Les autres sont prostrés et semblent pleurer. Au Kenya, 300 éléphants ont perdu la vie dans la réserve de Tsavo. Partout des animaux sauvages ou domestiquent meurent. Un phénomène bizarre est observé : des larmes se sont formées au coin de leurs yeux, les animaux qui vont mourir semblent pleurer. Shan Soun, chercheuse à l’Institut de virologie de Grenoble, prend en charge le dossier de ces hécatombes d’animaux. Son enquête va l’emmener bien au-delà de ses compétences, dans une affaire qui mettra en danger non seulement sa vie, mais aussi l’avenir de notre planète.

L’intrigue se situe dans un futur très proche : elle commence en août 2021 et se termine à l’automne de la même année. C’est une intrigue de grande ampleur. Autour de la branche principale, celle des morts massives d’animaux, se déploient d’autres branches qui partent un peu dans tous les sens. Ainsi nous en apprenons beaucoup sur les sons, particulièrement ceux à basse fréquence. Nous découvrons ce qu’est le hum, un bruit, un genre de bourdonnement que certaines personnes entendraient et qui leur rendrait la vie insupportable. L’autrice aborde aussi le projet HAARP avec son antenne géante de Gakona en Alaska qui serait susceptible de provoquer des changements climatiques. Le bruit du Moho, lui vient de la limite entre le manteau supérieur de la terre et la croûte terrestre. Il est aussi question de la fréquence de la terre. Et bien sûr certains esprits malveillants jouent aux apprentis sorciers en essayant de manipuler ces technologies. Les animaux, plus sensibles que les humains, sont les premières victimes du bruit qui tue. Mais ce n’est pas tout : le transhumanisme et la lutte contre la mort sont aussi abordés. L’amortalité est la prolongation de la vie, c’est une étape vers l’immortalité. Nous faisons également connaissance avec la fantastique Turritopsis nutricula, la méduse immortelle.

On sent que, dans ce roman, Sonja Delzongle aborde des sujets qui la fascinent. La difficulté est d’expliquer des études scientifiques de façon simple et non rébarbative tout en essayant de ne pas dénaturer le sujet et de caser le tout dans une œuvre de fiction avec des personnages, du suspense et de l’action. Pas facile ! L’autrice ne s’en sort pas mal du tout, mais ce qui peut devenir indigeste c’est la multiplication des sujets. Parce qu’en plus de l’impact des sons à basse fréquence, du transhumanisme en passant par la télomérase et les accélérateurs de particules, l’autrice ajoute l’application TWD (Talk With Deads) permettant de discuter virtuellement avec des proches décédés. Ça fait beaucoup ! Et ça fait un peu catalogue de sujets fascinants et intrigants. Cependant, Sonja Delzongle réussit à bâtir une intrigue qui, tout en abordant de multiples thèmes, tient quand même la route et provoque la réflexion.

Le dernier chant est un technopolar ambitieux. Il présente certaines découvertes et expérimentations scientifiques passionnantes, mais il met aussi en évidence les dangers qu’elles représentent quand elles sont dans les mains de ceux qui cherchent puissance et domination.

Extrait :
– Oui, Deepak, je ne voulais pas parler en ton nom, mais tu partages en effet notre position. Après avoir réalisé des centaines, des milliers d’enregistrements sonores de la nature en plus de trente ans de carrière, nous en sommes arrivés à ce constat. La terre n’a jamais vibré de cette façon. Et pourtant, je persiste, cela reste un bruit naturel. C’est juste que nos activités polluantes en tout genre, les ondes et les basses fréquences, dont la terre est bombardée en permanence, l’amplifient. Comme une sorte de boomerang qui nous reviendrait en pleine face. Or, il faut savoir que les basses fréquences les plus puissantes sont d’origine naturelle. Les séismes, les volcans, les tsunamis, les océans, le vent. Tout cela produit des ondes auxquelles les animaux sont particulièrement sensibles, avant même que l’humain s’en ressente. Mais lorsque ça arrive, il est en général trop tard.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Irrécupérables – André Marois

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Héliotrope)
Genre :
Thriller
Personnage principal :
sergent-détective Steve Mazenc

On retrouve ici des personnages déjà vus dans Bienvenue à Meurtreville, deux ans auparavant, mais les deux histoires sont indépendantes. Le sergent-détective Mazenc connaît mieux la région et s’est trouvé un chalet pas loin de Mandeville dans Lanaudière. Le conseiller Chevalet est maintenant à la retraite mais n’hésite pas à intervenir pour mettre un peu d’ordre dans la communauté.

Mazenc est incommodé par le fait de trouver presque tous les jours une canette de boisson énergisante sur le bord de son terrain. Il décide de trouver le pollueur et de le sermonner. Sans se douter qu’il s’embarque ainsi dans une aventure qui le dépasse de beaucoup.

Le policier, ayant fait analyser les empreintes laissées sur la canette, apprend que ce sont celles de Richard Lenoir qui est le principal suspect dans le Massacre des Innocents de la Côte-Nord, en fuite depuis un an, recherché pour avoir tué sa femme, sa fille et son gars. Mazenc s’arrange pour rencontrer Lenoir sans révéler son identité. Ce dernier lui donne un coup de main pour fendre et corder son bois. Après son départ, un gaillard au crâne rasé, apparemment drogué, menace Mazenc de son pistolet. Il lui attache les mains et cherche à le faire entrer dans son véhicule. Mais deux coups de feu l’incitent plutôt à s’enfuir : c’est Lenoir qui est revenu. Le policier est tout mêlé : qui est ce gorille qui l’accuse de lui avoir gâché la vie ? Et comment ce type plutôt cool qu’est Lenoir pourrait avoir tué sa femme et ses enfants ? Il semble d’ailleurs que la vie de Lenoir soit en danger; ce pour quoi il se réfugie chez Steve.

Une deuxième partie, Un an plus tôt sur la Côte-Nord, nous ramène en arrière : Lenoir raconte ce qui s’est passé et qui a mené au meurtre des membres de sa famille. On comprend pourquoi il est recherché par la police mais aussi par des tueurs implacables.

De retour à Mandeville, chez Steve. Lenoir vient de finir de raconter son histoire. Tout à coup, les deux hommes sont pris au piège et des AK-47 criblent de balles la maison. D’abord, Dupras (le gars au crâne rasé) et un compère tirent sans discontinuer. Puis, les gars du Nord et le sergent Vigneault arrivent à leur tour. La police et Chevalet surviennent; les frères Lalancette également. C’est la nuit, les spots de la maison sont détruits, on n’y voit guère et les tirs viennent de partout. Bref, pour Steve, c’est le bordel !

S’il parvient à s’en tirer, Mazenc devra résoudre bien des problèmes. Comment expliquer tout ça à ses supérieurs et que faire de Lenoir ?

Marois a le don de raconter de bonnes histoires. Ici, le tempo est remarquable : au début, on met les pièces en place; puis, un intermezzo éclaire les paramètres de la situation; enfin, c’est un final endiablé où il n’est pas certain qu’une chatte retrouverait ses petits.

Bien joué.

Extrait :
– Le plan, c’est d’attendre qu’il fasse jour.
– Ça, c’est ton plan. Moi, j’en ai un autre.
Steve s’apprêtait à le menacer avec son Glock, mais il y renonça aussitôt. Richard le dévisagea froidement. Il marcha jusqu’à la fenêtre explosée par les tirs, puis bondit dehors tête la première : culbute avant, redressement rapide et course vers le boisé voisin. Les tirs d’AK-47 réveillèrent ceux qui s’étaient assoupis, bientôt suivis de détonations de fusils de chasse, puis d’un pistolet du côté police. Le tonnerre dura quelques secondes et le calme revint, presque irréel  (…)
Steve descendit au sous-sol. Il arma son Glock, déverrouilla la porte et l’ouvrit lentement. L’accès débouchait côté rivière, sous la galerie.
Il sortit, le doigt sur le pontet, se colla aussitôt au mur de bois rond, inspecta les abords. Ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité. Les formes les plus sombres des arbres et du BBQ se détachaient faiblement (…)
Encore deux heures avant que le soleil ne se lève. On peut en faire, des conneries, pendant tout ce temps.
Mazenc recula et buta soudain contre quelque chose. Contre quelqu’un, en fait. Le canon d’une arme s’enfonça dans son dos.

Le traversier Bella Desgagnés

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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L’Évaporée du Red Light – Maxime Houde

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Alire)
Genres :
Enquête, noir
Personnage principal :
Stan Coveleski, détective privé

Montréal, fin des années 40. Stan Coveleski, ex-flic et aujourd’hui détective privé, a l’agréable surprise de trouver dans son bureau Loretta Lamour, danseuse au cabaret Full Moon, venue l’engager pour retrouver son amie Gisèle Boisvert, cigaret-girl au même cabaret, disparue depuis quelques jours. Les deux amies habitent dans une maison de chambres à Notre-Dame-de-Grâce. Stan lui pose quelques questions et on s’entend : 15$/jour plus les dépenses.

Le cas n’intéresse pas la police et la morgue n’a pas eu de nouvelles de Gisèle. À la maison de chambres, aucun locataire n’a quoi que ce soit à dire, et la chambre de Gisèle ne contient rien de pertinent. Ça commence à se corser un peu quand Stan rencontre son ami Leduc au Full Moon; de temps en temps, il accepte de travailler avec Stan. Le gérant Jimmy Coonan prétend ne pas s’intéresser à la vie privée des membres de son personnel, et il introduit Stan auprès de son staff. Tout ce que Stan apprend c’est qu’un type  au chapeau à longue plume a serré un bras de Gisèle dans la ruelle et a cherché querelle à l’intérieur du cabaret avant d’être viré manu militari par le bouncer. En sortant du Full Moon, Stan se fait tabasser par le Balafré et le géant Lenny, qui lui conseillent de laisser tomber la recherche de Gisèle. Parvenant, en fin de compte à gagner sa voiture, il est assommé par deux autres lascars et conduit dans une riche demeure.

Le ton est donné. Et on reconnaît le style roman noir américain des années 30-55. Houde a lu les romans de Hammett, Chandler, McDonald, et il a vu les films noirs interprétés par Bogart, Mitchum, Hayden. On retrouve dans ses romans le détective solitaire et paumé, la secrétaire ambigüe, les méchants hommes de main, souvent d’anciens lutteurs, le caïd sadique, le bon méchant, les ripoux évidemment, et la blonde sulfureuse. Dans la riche demeure, Stan rencontre, en effet, le méchant distingué Benjamin Katz qui lui offre 5 000$ pour retrouver Gisèle. Il est asticoté par sa fille Sylvia. Après une certaine entente avec Katz, il rentre chez lui.

Puis, Gisèle lui donne rendez-vous au Café Monarch. Gisèle n’y est pas, mais Lenny et le Balafré l’amènent à Rivière-des-Prairies et lui tirent dessus. Stan coule dans la rivière et se demande s’il préfère mourir noyé ou au bout de son sang. Stan n’est pas une mauviette, il sait échanger des coups, mais sa meilleure arme demeure l’humour, y compris vis-à-vis de lui-même.

Rescapé, conduit à l’hôpital, tiré de là par son ami policier, il rentre chez lui, nourrit un chat de ruelle, téléphone à sa secrétaire et rebondit dans l’action. Ses aventures sont loin d’être terminées; retrouver Gisèle ne met pas fin à l’histoire. Il faut aussi se débarrasser de Victor, le fils de Katz qui se prend pour le dauphin. Enfin, tout semble finir dans la joie quand la belle Loretta exprime sa reconnaissance à Stan. Mais, au matin, de nouveaux malfrats l’assomment et le conduisent dans un entrepôt désaffecté. Un capo de New York est en train de se livrer à un nettoyage en profondeur. On fait comprendre à Stan que sa vie ne tient qu’à un fil. Il comprend aussi que les têtes du Red Light seront impitoyablement remplacées et qu’il ne risque pas de manquer de travail.

En rentrant chez lui, il espère que le matou l’attend.

La série noire américaine des années 40 ne m’a jamais séduit, sauf au cinéma. Ces romans qui mettent en scène un détective mal foutu, alcoolique et plus ou moins impuissant ne me disent pas grand-chose. Dans le cas de Coveleski, c’est différent. Lui-même n’est plus une loque comme il l’a été après la mort de sa femme; il est toujours mal pris mais finit toujours par s’en sortir, souvent grâce à son humour. Puis, le fait que ça se passe à Montréal fin des années 40, pour un Montréalais c’est certes une valeur ajoutée : les références socioculturelles rendent l’histoire encore plus plausible. Le travail de recherche de Houde est impeccable : c’est vraiment comme ça que ça se passait à l’époque du Red Light.

C’est mon septième Coveleski et je le trouve de plus en plus désennuyant, sympathique, attachant même.

Extrait :
Quand la portière fut ouverte, j’empoignai Sylvia par un coude et la projetai sur la banquette. Puis je me glissai au volant du roadster, en l’obligeant à se pousser du côté passager. La manœuvre dura deux ou trois secondes. L’instant d’après, j’avais mon Beretta à la main et enfonçais mon canon dans les côtes de Sylvia.
Elle esquissa un sourire ironique.
Vous entendez plus à rire, monsieur Coveleski.
Votre pistolet ?
Je l’ai pas.
Vous permettez que je vérifie ? Je vous ai vue vous en servir, cet après-midi. Je préfère ne pas prendre de chance.
Allez-y.
Je glissai la main dans son trench, palpai ses flancs.
Prenez votre temps, dit-elle d’un air espiègle.
Je l’aurais bien palpée toute la nuit mais, quand je fus certain qu’elle n’était pas armée, je reculai dans mon coin (…)
Où est Gisèle ?
Je l’ai amenée en lieu sûr
Pourquoi vous l’aidez ? Vous avez même risqué votre vie pour elle cet après-midi.
Honnêtement, j’ignorais que les choses en arriveraient là. Mais j’étais pas pour me laisser tirer dessus sans riposter.

Red Light de Montréal

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Solitudes – Niko Tackian

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions de l’épée
Genre :
Thriller
Personnages principaux :
Nina Mellinsky, lieutenante de police – Élie Martins, garde au parc régional du Vercors

Élie Martins est un miraculé. Laissé pour mort, avec une balle dans la tête, il s’est réveillé sur la table d’autopsie. Il a conservé la vie, mais a perdu complètement la mémoire. C’est dans le Vercors qu’il a commencé une vie vierge de tout passé en devenant garde au parc régional. Nina Mellinsky est lieutenante de police. Elle aussi a essayé de recommencer une autre vie loin de Paris. Mais si elle a toute sa mémoire, il y a pourtant il y a un événement qu’elle voudrait effacer de ses souvenirs. Élie va faire une macabre découverte : une femme morte et nue est suspendue à l’arbre taillé, un grand pin à crochets planté au milieu d’une zone désertique recouverte de neige. La police et en particulier Nina Mellinsky va mener l’enquête sur cette étrange mise en scène, d’autant plus surprenante que la victime a un message en grec ancien inscrit dans la chair de son dos. En le découvrant, Élie qui ne se souvient pourtant de rien sait qu’il est à son intention.

Le cadre de ce roman est le Vercors en plein hiver avec ses hauts plateaux recouverts d’une épaisse couche de neige. L’impression d’être coupé du reste du monde est accentuée par la tempête qui sévit pendant plusieurs jours. Dans ce décor grandiose, mais oppressant, la découverte d’un cadavre spectaculairement exposé va semer la perturbation dans cette région habituellement si calme en cette période.

Dans cette nature rude et austère, les habitants sont singuliers. Chef Réda Bensaïd est agent de l’ONF. Fils d’émigré algérien, il a passé trois ans dans une communauté mohawk du Québec et en est revenu transformé. Maintenant c’est un sage, un peu sorcier. Jacques Lavandier est un berger de 75 ans. Il est aveugle ce qui ne l’empêche pas de voir. Il perçoit l’aura des gens et les couleurs des sentiments : le bleu de l’apaisement, le rouge de la colère et ces derniers temps l’indigo, la couleur de la mort qui rôde. Élie Martins est arrivé dans le Vercors il y a dix ans. Totalement amnésique, il s’est reconstruit ici. Les montagnes et ses habitants sont toute sa nouvelle vie. Mais son passé oublié va quand même le rattraper.

La lieutenante Nina Mellinsky est arrivée à Grenoble cinq ans plus tôt, pour tenter d’oublier un épisode douloureux de sa précédente affectation, aux stups à Paris. Elle n’est pas ravie d’être appelée pour intervenir dans le Vercors. Elle déteste la neige. Elle a la réputation d’être une tête de mule qui ne lâche jamais rien. Ce qui convient parfaitement pour traquer un tueur en série qui avait fait sept victimes il y a quelques années et qui semble avoir repris du service. On l’avait appelé le Philosophe à cause de sa passion pour le grec ancien qu’il utilisait pour graver un message dans le dos de ses victimes.

Le Vercors enneigé avec ses tempêtes de neige, sa brume épaisse et ses températures sibériennes offre un cadre favorable à des événements fantastiques : un loup sauveteur et la magie du Chef Réda.

Le cadre impressionnant et parfaitement rendu ainsi que des personnages originaux et attachants font de ce roman un thriller d’excellente facture.

Extrait :
Malgré l’horreur des faits et le traumatisme de sa séquestration, Nina ne pouvait s’empêcher de ressentir un sentiment de pitié. Deux enfants nus sur une plage, le visage effacé par leurs propres parents. Deux enfants qui avaient cherché leur résilience dans le crime. Deux enfants qui n’avaient finalement trouvé que la douleur et la mort. Elle repensa à la pile de livres découverte chez Diane Sedefkar. Son histoire ressemblait à une épopée mythologique, une tragédie grecque censée avoir des vertus philosophiques ou morales… mais lesquelles ? La souffrance entraînait la souffrance, comme la violence ou la haine. Était-il seulement possible d’échapper à ce cycle infernal ? Nina avait envie de croire que oui.

Paysage du Vercors

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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