Le sacre des Impies (La Trilogie des ombres -Tome 3) – Ghislain Gilberti

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Cosmopolis
Genre : Thriller
Personnages principaux :
Faust Netchaïev et les Anges de Babylone, groupuscule terroriste

Ce dernier tome de la Trilogie des Ombres commence par la naissance de l’Hydre. Des personnalités des affaires, des hommes et femmes riches et puissants, se sont rassemblées pour mettre en commun leurs idées et leurs moyens pour s’enrichir encore plus et augmenter leur influence déjà très grande. Ce qu’ils ont aussi en commun c’est la maltraitance de leurs enfants. Ces derniers se sont réconfortés entre eux, ont tissé des liens indéfectibles et sont devenus inséparables. En grandissant, ils sont devenus l’Hydre à sept têtes qui dirige les Borderline, les maîtres du trafic de drogue. Mais cette économie parallèle n’a pour but que de fournir les moyens pour le projet Babel. Il s’agit ni plus ni moins que d’abattre les fondations de la société qu’ils jugent pourrie. Pour cela ils se lancent dans le terrorisme à grande échelle. Les Borderline deviennent Les Anges de Babylone. Ce groupuscule anti-capitaliste mène des actions spectaculaires et tente d’obtenir le soutien du peuple pour provoquer le chaos qui permettrait ensuite la naissance d’une société plus juste.

Dans ce dernier volume, exit les Borderline, vivent les Anges de Babylone ! Les narcotrafiquants virent terroristes. Et même si ça paraît étonnant, leur violence monte encore d’un cran. Les armes lourdes sont sorties, les drones de guerre sont déployés. Et bien sûr, les compétences sont là pour utiliser cet arsenal high tech digne d’une armée d’un pays puissant. C’est la guerre intérieure. Les sept de l’Hydre contre les forces d’intervention de l’État. La bataille est déséquilibrée, elle est en faveur des Anges de Babylone. Il faudra une trahison pour rééquilibrer le combat. La commissaire Cécile Sanchez, personnage principal des deux tomes antérieurs, n’apparaît qu’épisodiquement dans cette dernière partie.

J’avais, jusqu’à présent, adhéré à l’intrigue, mais là je trouve que l’auteur en fait trop, ça devient totalement irréaliste. Tout aussi invraisemblable est l’évolution des narcotrafiquants nihilistes en défenseurs des opprimés, partisans convaincus de l’écologie. Beaucoup plus crédibles en trafiquants de drogue qu’en militants anti-capitalistes, les Anges de Babylone ! Et que penser de cette image biblique : Faust Netchaïev et sa compagne fendant la foule des manifestants qui s’ouvre devant eux comme la Mer rouge devant Moïse, alors que le peuple les acclame. Des narcotrafiquants terroristes et criminels deviennent les défenseurs du peuple ! C’est complètement insensé ! Il y a aussi cette fin tragico-romantique hallucinante (je n’en dirai pas plus pour ne pas divulgâcher) à laquelle je n’ai pas cru une seconde.

J’ai les mêmes réserves sur les personnages que sur l’intrigue. Capables de compréhension, d’empathie, de tendresse et même d’amour fusionnel, ces hommes et femmes sont protecteurs, amicaux, loyaux avec les membres de leur groupe. Tout comme ils sont cinglés, cruels, capables d’infliger les pires tortures, de démembrer et décapiter leurs ennemis. Toutefois les bons sentiments à l’intérieur de l’organisation ont une limite vite atteinte : le manque de soumission au chef. Il suffit de ne pas être d’accord avec lui pour finir égorgé. Je n’ai pas éprouvé la même affection que l’auteur pour ce genre de personnages qui se repaissent de la souffrance en inventant les supplices les plus sophistiqués et qui exigent la plus grande servitude envers le gang et son chef. On n’aimerait pas croiser sur son chemin ce genre de malades mentaux. Mais l’auteur nous fait comprendre que ce n’est pas de leur faute, ils ont été maltraités quand ils étaient enfants !

J’avais facilement digéré les deux premiers pavés (respectivement 730 et 620 pages) de la trilogie, mais ce dernier tome (650 pages) m’est resté sur l’estomac. Sans être un intégriste de la vraisemblance à tout prix dans un roman, il me semble qu’un peu plus de sobriété aurait été préférable à ce scénario grand spectacle et abracadabrant qu’a conçu l’auteur. On se croirait dans un jeu vidéo survolté. La violence omniprésente, la drogue sous toutes ses formes et quelques scènes de torture glaçantes dont on ne nous épargne aucun détail, font que cette trilogie n’est pas à mettre dans les mains de personnes sensibles, quel que soit leur âge. En outre, les multiples coquilles, fautes d’orthographe, de syntaxe … de cette édition ne favorisent pas la fluidité de lecture et finissent par devenir insupportables.

Dans une émouvante introduction, Gilberti nous fait part de sa difficulté à clore la trilogie et de sa crainte de décevoir une partie de ses lecteurs. C’était une bonne intuition. Et c’est ce qui m’est arrivé : être déçu. J’ai trouvé ce dernier tome pas à la hauteur des deux précédents. J’ai l’impression que l’auteur s’est laissé enflammer et, comme le docteur Frankenstein, il a perdu le contrôle de ses créatures, tombant dans une exagération néfaste. D’après les critiques que j’ai pu lire, une majorité de lecteurs a apprécié ce dernier livre de la Trilogie. Certains, complètement fascinés par ce monde violent et marginal dans lequel nous plonge Gilberti, y ont même vu un chef-d’œuvre. Pour ma part, j’estime que cette trilogie est certes puissante, mais il y manque une intrigue finale crédible et des personnages cohérents, surtout dans ce dernier livre.
Concernant l’ensemble de la Trilogie des ombres : Le Tome 1 (Sa Majesté des ombres) démarre fort, c’est le mieux réussi. La suite baisse progressivement de niveau. Ce dernier livre est loin d’être à la hauteur des précédents, surtout du premier.
Il était vraiment temps que ça se termine. Il serait bon aussi que l’éditeur fasse relire les textes qu’il édite.

Extrait :
«… Nous sommes là, dans le même espace que vous, et pourtant nous ne vivons pas du tout dans le même monde. Nous sommes les anges noirs qui se saisiront du sceptre et de la couronne quand le trône se fissurera. Nous sommes votre pire cauchemar, mais aussi votre plus grand espoir quand Paris, New York, Tokyo et les autres mégalopoles chuteront, tout comme Babylone a chuté avant elles. Regardez Paris trembler ! »
Enfin, il conclut avec maestria :
« Nous sommes un mal nécessaire et nous sommes nombreux. Nous sommes armés pour l’Apocalypse, prêts à survivre et à régner. Nous sommes votre futur et, un jour ou l’autre, il vous faudra composer avec nous pour garantir votre survie dans un monde au système débranché. Quand l’échelle de prédation sera redevenue plus naturelle, nous serons ouvertement au sommet. Alors, prenez de l’avance, rejoignez-nous en refusant l’esclavagisme moderne. »

Comme les minutes passent, les Who laissant la place à « Hurt », de Nine Inch Nails, certains pensent encore qu’il y a une tension à désamorcer. Les paroles dévastatrices rendent l’instant encore bien plus tragique.

Nine Inch Nails – Hurt

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

 

 

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Les Suicidées – Val McDermid

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Splinter the Silence)
Date de publication française : 2017 (Flammarion)
Traduction : P. Chambon et A. Baignot
Genre : Enquête
Personnages principaux : Carol Jordan, policière – Tony Hill, profileur

Ça faisait un bout de temps que j’avais lu un roman de McDermid : elle publie beaucoup (au moins une brique par année) et je trouve très inégales ses histoires. Mais elle a du talent et on ne s’ennuie pas avec elle.

Des féministes sont prises à partie sur les réseaux sociaux, insultées, agressées, menacées de mort. Dans une courte période de temps, trois d’entre elles semblent avoir choisi de se donner la mort. Elles n’étaient pas suicidaires, mais la pression qui s’exerçait sur elles semble être venue à bout de ce qu’elles pouvaient endurer.

Carol Jordan, la policière spécialisée dans les crimes horribles et compliqués, est arrêtée pour alcool au volant mais, comme on a besoin d’elle pour diriger une escouade spécialisée, la cause est étouffée en bonne partie. Son ami, le profileur Tony Hill, entreprend de lui faire passer son addiction à l’alcool. L’équipe se forme pendant que le tueur, qui déguise ses meurtres en suicides, prépare son prochain coup.

La façon de procéder de Tony, c’est de trouver le mobile pour parvenir à identifier le tueur. Or, on découvre que, sur les scènes de crime, sont peu dissimulés des livres d’auteures associées au féminisme qui se sont suicidées : Virginia Woolf, Anne Sexton et Sylvia Plath.1 Et les récentes victimes se seraient tuées de la même manière que ces auteures. Si on réussit à établir un lien entre ces livres, ces auteures et les victimes, on finira par trouver le mobile, puis l’assassin. Mais faut faire vite, parce que le mystérieux personnage qui déguise ses meurtres en suicides est sur le point d’en commettre un quatrième.

Le problème est original mais pas très compliqué. C’est pourquoi plusieurs autres petits problèmes surviendront : Carol se sortira-t-elle de son arrestation et de son problème d’alcoolisme ? Sa relation avec Tony se gâtera-t-elle davantage (problème récurrent depuis presque 20 ans) ? Qui est la taupe qui rôde autour ou dans la brigade ? Le contexte dans lequel se développe l’enquête est bien actuel : la difficulté qu’ont bien des hommes à accepter l’idée que des femmes puissent s’intéresser à leur autonomie plutôt qu’à leur famille; la cruauté des réseaux sociaux anonymes où n’importe qui peut accuser n’importe qui de n’importe quoi : les agressions verbales contre les femmes émancipées n’ont aucune limite; l’impuissance des forces policières à protéger les femmes menacées ou à censurer les violences anonymes via internet.

Un petit bonus : le recrutement des membres de l’équipe selon leur spécialité, qui nous rappelle vaguement les bons moments des Sept Mercenaires de Sturges (1960) ou des Sept Samouraïs de Kurosawa (1954).

Quelques réserves, cependant : les principales scènes d’action de l’intrigue policière se passent sur l’ordinateur de Stacey; l’affrontement véritable a lieu moins de 50 pages avant la fin. Et on ne peut pas dire que la tentative de Tony pour empêcher le pire est très convaincante. Ce n’est pas un reproche à l’auteure : McDermid s’intéresse plus au travail policier en général et à la recherche du mobile en particulier qu’à la résolution concrète du problème. Je crois aussi que c’est volontairement qu’elle met en scène une Carol Jordan insupportable et un Tony Hill qui tend à racheter sa culpabilité par de fréquentes autoflagellations.

La réflexion qui cherche le mobile ne doit pas être distraite par les exploits des super-héros.

1 Ces trois femmes ont bien existé et se sont suicidées selon les méthodes décrites par l’auteure.

Extrait :
Rien qu’à les voir, on pouvait deviner qu’il s’agissait d’une nouvelle équipe, songea Carol. Les visages étaient familiers mais animés d’une nouvelle énergie. Même s’ils exerçaient tous ce métier depuis des années, ils paraissaient alertes et stimulés, chargés à bloc et prêts à l’action (…)
Paula fut la dernière à s’attarder autour de la nouvelle machine à café.
Si tout ça foire, on pourra toujours ouvrir un bar, dit-elle en finissant par s’installer à table.
C’est bon de savoir qu’on a une autre solution, commenta Carol. Bon, qui veut commencer ?
Kevin prit la parole pour faire un bref compte rendu de son voyage à Sunderland.
Ce type est complètement hors du coup, conclut-il.
Même son de cloche avec quelques variantes pour Alvin (…)
Carol demanda à Paula :
Comment ça s’est passé pour vous ?
La bonne nouvelle, c’est qu’aucune des femmes à qui j’ai parlé n’avait l’air suicidaire, annonça Paula (…) Par contre, Zoe Brewster, une romancière qui vit à Norwich, a déclaré que les jeux vidéos étaient misogynes et incitaient les garçons à mépriser les femmes. Ursula Foreman, blogueuse, journaliste et web designer, a récemment parlé du sexisme dans les séries télé ainsi que de ses conséquences sur l’image des jeunes femmes et l’attitude des hommes. Elles ont toutes deux reçu le même type d’insultes que nos victimes, et en même quantité. S’il s’en tient à ces critères-là, alors elles sont les cibles les plus probables, d’après moi.

Bradfield – le canal

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Les Anges de Babylone (La Trilogie des ombres -Tome 2) – Ghislain Gilberti

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Métropolis
Genre : Thriller
Personnages principaux :
Cécile Sanchez, commissaire à l’Office Central pour la Répression des Violences aux Personnes (OCRVP) – Les membres du réseau de trafiquants de drogue Borderline

La commissaire Cécile Sanchez a été débarquée pour des raisons politiques de l’affaire Borderline. Le gang a disparu. D’autres en ont profité pour prendre sa place. Le trafic de drogue s’est réorganisé, deux frères marocains dominent alors le marché alsacien. Mais les Borderline sont de retour. Ils ont décidé de récupérer leur ancien territoire. Une guerre des gangs se déclare. Elle se termine rapidement par la liquidation en bonne et due forme des nouveaux barons. Devant l’hécatombe de morts provoquée par la résurgence de Borderline, la hiérarchie policière décide d’envoyer la commissaire Sandrine Torterottot à Strasbourg pour reprendre l’enquête. Celle-ci fait appel à Cécile Sanchez pour l’épauler. Pendant ce temps le chef des Bordeline, Faust Netchaïev, sort de prison après avoir purgé une peine de dix ans. Tout recommence comme avant. On apprend tout de même que le trafic de drogue n’est qu’un objectif intermédiaire, il y en a un autre bien plus grand sur lequel vont commencer à travailler les Borderline.

Durant un quart de ce Tome 2, les personnages sur le devant de la scène dans le précédent Sa Majesté des ombres ont disparu : – pas de Cécile Sanchez à qui on a retiré l’affaire – Zacharie Coscas le policier infiltré, est considéré comme mort – tout comme Michel Grux le Chacal et Faust Netchaïev l’Hyène est en prison. Dans cette première partie du roman, l’auteur nous montre le savoir-faire des Borderline pour se débarrasser des ennemis qui ont eu l’outrecuidance de s’installer sur leur ancien territoire. Plus tard on voit apparaître de nouveaux protagonistes, notamment la commissaire Sandrine Torterottot qui va remettre Cécile Sanchez dans le bain.

On découvre l’organisation et son code d’honneur. L’Hydre à sept têtes est le centre de commandement. Les tatouages permettent à chaque membre de savoir à qui il a affaire et quelle est sa position dans la hiérarchie du système. La devise Ecce Lex (ceci est la loi), tatouée à l’intérieur du poignet, rappelle le serment sacré de fidélité que chacun doit à l’organisation. On entraperçoit aussi un personnage fort inquiétant : Murmur, appelé aussi le Marionnettiste en raison de son expertise en suggestion mentale et en manipulation. Le vrai projet des Borderline, sous le nom de Babel, n’est guère plus rassurant bien qu’on n’en connaisse encore rien.

Même si l’intrigue est globalement bien construite, on a quand même  l’impression de tourner en rond par moments. Comme dans le tome précédent les Bordeline arrivent toujours à s’en sortir, leurs chefs en tout cas. Ils arrivent à déjouer les pièges tendus par des policiers pourtant compétents . Ça peut durer longtemps ! En étant pointilleux on peut aussi déceler quelques incohérences : à un moment donné la commissaire Sanchez se retrouve à la merci du gang, elle pourrait être liquidée mais elle est épargnée, alors que quelques jours plus tard leur chef ordonne de la faire abattre. Il y a aussi une histoire de balle en caoutchouc un peu tirée par les cheveux. On pardonnera ces quelques approximations. Dans une trilogie, il faut bien préserver les personnages importants pour pouvoir développer une suite intéressante. De même que dans le premier tome quelques scènes gores peuvent choquer les âmes sensibles.

Comme à la fin du livre 1, rien n’est vraiment terminé dans ce deuxième volet. L’auteur a fort habilement entretenu l’envie de connaître le fin mot de cette sombre histoire. Ce sera dans Le Sacre des Impies qui conclura la trilogie.

Extrait :
Un groupe comme Borderline, coupé des circuits criminels habituels et vivant comme des ascètes malgré des bénéfices colossaux, c’est assez rare pour être noté. Jamais Bruno Bassou, qui en a pourtant vu des vertes et des pas mûres durant sa longue carrière au stups, n’a jamais rien rencontré de tel, de son propre aveu. Surtout, il ne comprend pas leur mode de vie. Pourquoi dealer des kilos pour ne pas profiter ? Où est l’intérêt ? Habituellement, les caïds des cités se font avoir avec leurs belles voitures et leurs montres à dix mille euros. Mais là, rien de comparable.

leurs tatouages démontrent les compétences et racontent le passé de chaque individu au sein de l’organisation.

Niveau de satisfaction
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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La Mort du Temple (T2, Corpus Christi) – Hervé Gagnon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020
(Hugo & Cie)

Genres : Historique, aventure
Personnage principal : Hugues de Malemort, templier

Malgré l’intérêt historique indéniable du premier tome de La Mort du Temple, j’étais resté sur ma faim, parce que les tomes 1 et 2 ne sont pas vraiment relativement autonomes. Le premier tome nous abandonnait en plein mystère. Gravement amoché, Hugues de Malemort se retrouvait dans un lieu secret, entouré de personnages menaçants qu’il ne connaissait pas ou qui ne paraissaient pas ceux qu’il croyait connaître. On le menace de mort à moins que … ?

C’est à cela que répond le premier chapitre du deuxième tome. Hugues a été entraîné dans une crypte par un groupe d’Apostats, apparemment mené par le vieux Johannès, et comptant Gersande Benvoglio qui l’avait secouru auparavant, son vieux copain Raoul, Ponz de Fortefoy et Pierre de Marseille. Les Apostats croient en Dieu mais refusent de croire que Jésus est le fils de Dieu. En réalité, certains de ses disciples ont créé une fausse représentation : la résurrection, les miracles, l’assomption. Un personnage s’est rapproché de tout ça, c’est Gestas, un jeune juif d’Alexandrie, le Christ véritable, dont la naissance fut annoncée par l’étoile du matin et qui fut baptisé par Anup le Baptiste. On lui prêtait le pouvoir de guérir les malades, de chasser les mauvais esprits, de voir l’avenir. Plusieurs croyaient qu’il était le sauveur promis aux Juifs par Yahvé. Le charismatique Gestas séduisait les foules. Un peu comme le faisait Jésus de Nazareth, petit prophète comme il y en avait des centaines. Les deux, Jésus et Gestas, furent crucifiés en même temps. Seul Gestas en réchappa. Les apôtres de Jésus constatèrent sa mort, mais certains d’entre eux, dont Pierre et André, firent courir le bruit que Jésus était ressuscité. Ceux qui s’opposèrent à cette stratégie, Simon, Matthieu, Jude et Jean (selon les Évangiles de Thomas) ont été chassés par les premiers.

Peu de temps après la crucifixion, Thomas retrouva Gestas, le décapita et lui déroba la Magna clavem, la pierre philosophale aux pouvoir étendus et ambigus même pour celui qui la possède. Or, la mission des Apostats est de garder cette pierre. Mais c’est justement cet objet sacré qui était dissimulé dans la barrique qui a été volée en même temps que les pierres précieuses. Si Hugues accepte de continuer à chercher le contenu de la barrique volée, il le peut, à condition de devenir membre des Apostats, ce qui implique de renier Jésus, de cracher sur le crucifix et de ne plus faire le signe de croix. S’il n’accepte pas, il meurt.

Pendant que Hugues s’interroge, les soldats du Roi Philippe Le Bel, avec la complicité du Pape Clément, forcent les portes de la Commanderie, pourchassent et emprisonnent les Templiers, et organisent un système de tortures qui ferait pâlir les disciples de Sade. Le Roi se doute bien que les richesses des Templiers ont été déplacées ailleurs, mais on veut savoir où est la pierre philosophale que le Temple devait protéger. Seuls les Templiers qui sont devenus Apostats, en plus de Gersande, savaient où était cachée la pierre mystérieuse, qui était maintenant disparue avec la barrique dérobée. Comme tout le monde est soupçonné, tout le monde est torturé, spécialement les Templiers, accusés d’hérésie, d’idolâtrie et de sodomie.

La violence sévit à l’intérieur comme à l’extérieur de la Commanderie et c’est dans ces conditions que Hugues recherche la pierre et celui qui a organisé le vol; au prix du meurtre de la plupart de ses amis, torturés au point où ils sont mieux morts que vivants. Tout est sale et sanglant. Peu d’amitié résiste à l’argent ou à la peur. Le monde décrit par Hervé Gagnon est impitoyable pour les enfants, les femmes et les pauvres. En historien minutieux, l’auteur se complaît dans la peinture de l’horreur d’un univers qui ne convient qu’à ceux qui possèdent le pouvoir militaire ou religieux. Et, comme Gagnon appelle un chat un chat, la fresque est difficilement supportable, même pour des lecteurs accablés par la pandémie.

Le problème reste de savoir si Hugues trouvera la pierre et le voleur. Il y a donc un certain suspense, agrémenté de folles poursuites, d’échappées belles, de passages secrets, et de rencontres inattendues. Mais l’intrigue elle-même reste moins fascinante que l’époque et la scène où se déroule l’action. On ne ferme pas le livre en se disant : « Ouf ! Notre héros s’en est sorti in extremis ! », mais plutôt : « Ah, si j’avais eu un aussi bon prof d’histoire ! »

Un bonus : en cette époque où les grenouilles de bénitier s’irritent et se scandalisent de l’usage ou même de la simple mention d’un mot, les comportements obscènes et le langage vulgaire de bien des personnages du roman ont un petit quelque chose de rafraîchissant.

Extrait :
– L’Ordre n’est pas très aimé, constata une fois de plus le sergent.
Il n’a rien fait pour se faire aimer. La plupart des habitants de Paris lui vouent une rancune justifiée, que ce soit pour le vil prix d’achat des marchandises ou celui, élevé, de leur revente, reconnaissez-le. Sans compter le fait que les Templiers n’ayant à répondre à personne a ouvert tout grand la porte à tous les excès. Le Templier est reconnu pour s’enivrer et devenir aussi violent avec les hommes qu’insistant avec les dames. Alors, oui, le Temple est honni et personne à Paris ne pleurera son sort. En ce sens, le roi avait la partie belle.
Hugues ne répondit rien. Il savait qu’elle avait raison. En suivant les petites rues, ils atteignirent leur destination. La scène était celle qu’il avait souvent vue : des miséreux couverts de pustules et de croûtes, des mendiants en haillons, de véritables estropiés légitimes, mais aussi de faux infirmes, des catins fatiguées de leur journée, des coupe-jarrets prêts à occire n’importe qui pour quelques sous, des voleurs, des enfants crasseux qui ne semblaient appartenir à personne et des pauvres d’esprit qui gesticulaient en se parlant à eux-mêmes. Çà et là, des couples copulaient au vu et au su de tous, debout ou à quatre pattes, telles des bêtes en chaleur.

La pierre philosophale

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Sa Majesté des ombres (La Trilogie des ombres -Tome 1) – Ghislain Gilberti

Par Raymond Pédoussaut ou Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 – Éditions Ring
Genre :
Thriller
Personnages principaux :
Cécile Sanchez, commissaire à l’Office Central pour la Répression des Violences aux Personnes (OCRVP) – Les membres du réseau de trafiquants de drogue Borderline

Le Réseau Fantôme irrigue l’Alsace de drogues d’excellente qualité. À Mulhouse, la Villa Venezia est la plaque tournante du trafic de drogues. Le commissaire divisionnaire Frietblatt décide que ça a assez duré, il monte une intervention d’envergure mal préparée, pensant en finir avec le fameux Réseau Fantôme. L’opération tourne au fiasco, les policiers tombent dans un piège soigneusement préparé. De nombreux policiers sont tués. Le sergent Michel Grux, surnommé le Chacal à cause de ses méthodes violentes et souvent illégales, affronte Faust Netchaïev dit l’Hyène, un des organisateurs du réseau. Le combat est sauvage, les adversaires en sortent tous les deux gravement blessés. Le commissaire Frietblatt, lui, s’en sort sans dommages en réussissant à masquer son incompétence et sa légèreté.
Sept ans plus tard, devant le nombre de morts violentes en Alsace qui ne cesse d’augmenter, la commissaire Cécile Sanchez de L’Office
Central pour la Répression des Violences aux Personnes (OCRVP) est envoyée sur place, officiellement pour prêter main-forte au commissaire Frietblatt, officieusement pour enquêter et trouver le lien entre toutes les victimes. Elle ne sera pas reçue à bras ouverts par Frietblatt et son équipe bien décidés à ne pas lui faciliter la tâche. Mais Cécile n’est pas impressionnée, elle connaît son affaire et elle a le soutien de sa hiérarchie. Elle va s’attaquer au Réseau Fantôme malgré les obstacles que les policiers locaux vont ajouter à tous les autres.

Le Réseau Fantôme est ainsi surnommé parce qu’il est à la fois omniprésent et invisible. Leurs produits circulent dans toute la région sans qu’aucune interpellation ne débouche jamais sur rien de concret. C’est en fait une armée de l’ombre dont le fonctionnement et les méthodes échappent complètement aux investigations du Service des stupéfiants. Ses membres, les Borderline, vouent une fidélité sans borne au cartel. Jusqu’à la mort, qu’ils n’hésitent pas à donner dès que la police commence à s’intéresser à un de leurs revendeurs, coupant ainsi toute piste menant à l’organisation. Les Borderline ne sont pas qu’un réseau de vente de drogue, c’est une entreprise puissante, structurée, organisée militairement, lourdement armée.

Cécile Sanchez essaie de comprendre le fonctionnement au lieu de foncer tête baissée. Elle forme une équipe, met en place des surveillances, se montre discrète. Elle avance, lentement, mais efficacement. Mais des événements inattendus vont contrarier ses plans.

Ce roman vous prend complètement, vous happe, ne vous lâche plus. Le rythme ne faiblit jamais. L’intrigue, très bien élaborée, est soutenue par des personnages forts. Dans le camp des bons, nous trouvons notamment :
– Cécile Sanchez, elle a une formation de mentaliste ce qui la rend particulièrement efficace dans les interrogatoires. Elle arrive à faire craquer les plus endurcis des malfrats. On l’a surnommée Torquemada, du nom du moine dominicain de l’Inquisition espagnole. Mais c’est aussi une organisatrice brillante et intelligente avec une grande capacité d’analyse.
– Michel Grux, le Chacal, a d’autres méthodes. C’est un flic violent qui sait aussi mener efficacement les interrogatoires … à grands coups de baffes et de poings. Il est resté sergent à cause de ses méthodes radicales, mais personne ne nie son efficacité et d’autres s’attribuent ses nombreux succès.
Dans le camp des méchants, ils sont nombreux. On peut citer, entre autres :
Faust Netchaïev, l’Hyène, un type dont le regard fait peur, qui ne craint ni la douleur ni la souffrance. Il est un des organisateurs des Borderline.
– Pas plus rassurante est Lolita No, une grande cicatrice en travers du visage, borgne, un bandeau sur l’œil, tout son corps est en tension permanente. Elle commande l’escadron de la mort chargé d’éliminer les traces qui pourraient conduire au réseau.
Dans le camp des salauds, la palme revient au commissaire Jean-Marie Frietblatt, un type grossier, imbu de lui-même et prêt à tout pour conserver sa position.
Et puis il a un drôle d’agent double, un policier infiltré dans le réseau
Borderline qui est alternativement Zacharie Coscas le flic, ou Fabio Costes le narcotrafiquant. Le gars ne joue pas un rôle, il devient l’un ou l’autre suivant les circonstances. Il est doué et séducteur aussi : il ne laisse pas indifférente Cécile Sanchez ni même la terrible Lolita No.
On trouve aussi toute une galerie d’autres personnages secondaires tout aussi intéressants et souvent bien inquiétants.

Sa Majesté des ombres et le premier volume de la Trilogie des ombres. C’est un roman dense, prenant et haletant. La fin de ce tome 1 est un peu frustrante, car on sent bien que ce n’est que le premier round d’un combat sans merci. Cette fin provisoire n’est pas satisfaisante pour le lecteur qui a hâte de connaître la suite qui vient avec les Anges de Babylone.

Extrait :
« Ils sont déterminés, ils vont au bout de leurs menaces, poursuit-elle avec une flamme dans les yeux. Tuer ce gosse ne changeait rien pour eux : le mal était fait. Mais leur sens de l’honneur exacerbé et jusqu’au-boutiste les a poussés à trois longues semaines de recherches et de traque pour que leur justice soit appliquée. Nous savions déjà qu’ils travaillent selon une méthodologie rigoureuse, on peut aujourd’hui ajouter à cela qu’ils suivent une ligne de conduite stricte, sans doute appuyée par une réglementation intérieure précise et sévère. C’est un grand pas en avant. Comme je vous le répète depuis le début, notre but est de les comprendre et nous venons de faire une avancée majeure dans ce sens. »
Elle se tourne à nouveau vers ses hommes et note leur attention. Aussi, lâche-t-elle une dernière précision.

« Borderline n’est pas une simple bande de narcotrafiquants. Avec eux, le paysage criminel tout entier a changé. Il vous faudra oublier toutes vos idées reçues, tous vos préjugés. Il sera nécessaire de briser volontairement toutes vos habitudes et vos réflexes. Pour la première fois dans votre carrière, vous ne devez plus raisonner comme des flics, vous détacher totalement de vos rôles et de vos fonctions tout en continuant à respecter le code de procédure. Borderline n’est pas un simple gang : c’est une révolution criminelle. »

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Portée disparue – Colin Dexter

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1976 (Last Seen Wearing)
Date de publication française : 2020 (L’Archipel)
Traduction : Élisabeth Luc
Genre : Enquête
Personnages principaux : Inspecteur Morse (Oxford)

C’est mon deuxième Dexter-Morse en peu de temps. Le charme de la nouveauté ne joue plus mais, au-delà de la séduction, mes observations gagnent en précision : je comprends mieux pourquoi j’ai été séduit.

Dans Portée disparue, le problème est simple : la jeune Valerie Taylor est disparue depuis plus de deux ans; l’excellent enquêteur Ainley s’est attelé à la tâche sans avoir rien découvert, sauf peut-être la dernière journée où il est allé à Londres mais, en revenant, il s’est tué dans un accident de voiture, sans avoir pu communiquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Et, le lendemain, les parents de Valerie reçoivent une lettre de leur fille : « Tout va bien. Bons baisers, Valerie ».

On confie à Morse la mission de retrouver la petite, qui doit avoir maintenant 19 ou 20 ans. Morse est peu enthousiaste : d’une part, si Ainley n’a rien trouvé en 2 ans, il ne voit pas ce qu’il pourra faire de plus; d’autre part, il est persuadé que Valerie est morte et que, malgré l’opinion d’un spécialiste, la lettre envoyée aux parents est un faux. Armé de son fidèle sergent Lewis, il enquête auprès de l’entourage de la jeune fille au lycée Roger Bacon et dans sa famille, tout en écumant les pubs et les boîtes à strip-tease de Londres à la recherche d’une piste.

Servi par une imagination explosive qui déconcerte le pauvre Lewis, Morse entrevoit plusieurs pistes, la plupart brillantes, mais qui ne mènent nulle part. Cependant, comme disait l’autre, « une fois qu’on a éliminé l’impossible, ce qui reste doit être la vérité, même si elle est improbable ». Encore faut-il pouvoir déterminer ce qui reste et, dans ce cas-ci, c’est d’autant plus obscur que Morse ne tient pas tellement à ce que la vérité apparaisse toute nue.

Ce qui rend les romans d’enquête de Dexter captivants, c’est que lecteur est, la plupart du temps, dans la tête de Morse : nous sommes directement en contact avec sa façon de penser, plus exactement avec tout le travail de la réflexion qui examine des hypothèses, met à l’épreuve des arguments, imagine une issue, revient sur ses pas, et aboutit à une conclusion, qu’il restera à vérifier expérimentalement. Or, quand on a l’impression que tout est clarifié, (et qu’il reste encore le tiers du roman à lire), on s’aperçoit que quelque chose ne colle pas et, donc, que l’idée de Morse était fausse. L’inspecteur paraît alors découragé, démoralisé, il ingurgite quelques pintes de bière, passe une bonne nuit, et rebondit allégrement le lendemain matin, sûr de son coup cette fois. Le processus recommence sans nous lasser parce que les commentaires de Morse nous divertissent, que ce soit pour taquiner ou encourager Lewis, pour critiquer une interprète de Wagner, pour apprécier une silhouette féminine, ou pour traiter de con un con.

Dexter aime les jeux compliqués et le lecteur ne doit pas hésiter à revenir sur ses pas pour revoir une scène, relire un texte, vérifier un horaire. Souvent, au début d’un chapitre, des personnes parlent, ou quelqu’un écrit quelque chose, et on ne sait pas de qui il s’agit. Dexter exige de nous une attention constante. Et son humour, fin et discret, nous garde éveillés. Enfin, si la reconstitution d’un crime comporte une erreur, à nous de la dénicher.

Les esprits simples s’abstiendront. Dexter joue serré.

Extrait :
Il n’eut même pas l’idée de rentrer directement chez lui. Il était pleinement conscient, même s’il ne pouvait pas l’expliquer, du fait étrange que son esprit n’était jamais aussi résistant et alerte que quand il semblait abattu. Dans ces moments-là, son cerveau s’agitait en tout sens dans son crâne comme un tigre féroce dans une cage étroite, tournant en rond avec des grognements furieux et meurtriers. Pendant tout le trajet de retour, il avait eu l’impression d’être un joueur d’échecs vaincu après une lutte acharnée, qui revoit d’un œil critique ses mouvements, analysant les raisons de sa défaite. Déjà, une nouvelle idée très étrange germait au fin fond de son esprit et il fut impatient d’arriver.
À 23h57, il était penché sur le dossier Taylor avec la concentration frénétique d’une doublure de dernière minute qui n’a que quelques instants pour mémoriser un long texte.
À 2h30, le sergent de nuit, portant sur un plateau une tasse de café fumant, frappa doucement à la porte et entra. Il trouva Morse, les mains sur les oreilles, le bureau jonché de papiers, avec sur le visage une expression de si profonde intensité qu’il s’empressa de poser le plateau, referma la porte et s’éloigna vivement.

Lycée Roger Bacon (Kidlington)

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Le Triomphant – Clément Milian

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Les Arènes
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Cinq combattants qui traquent un autre combattant monstrueux : la Bête

Ce siècle de guerre était le siècle des tueurs. Ils sont cinq, ils se battent pour la France. Ils vivent dans la guerre depuis leur naissance. L’ennemi est anglais. Mais un autre ennemi est parmi eux, combattant à leur côté. Ils l’appellent la Bête. Ils ont décidé de le tuer.
Loin de la guerre, Diane, son père, sa mère et son frère, vivaient dans une ferme isolée. Quand la Bête est passée par là, ils ont tous été tués, seule Diane a échappé à la mort. Dans son errance, elle rencontre Fillette, une petite fille d’à peine six ans, seule et abandonnée. Ensemble, elles vont essayer de survivre.

Le contexte historique du roman n’est pas précisé, mais on devine qu’il s’agit de la période qu’on a appelée la guerre de Cent Ans qui a opposé, de 1337 à 1453, le royaume d’Angleterre et celui de France. Au début, on ne sait pas non plus pourquoi cinq combattants français ont décidé de tuer un des leurs, avant de comprendre qu’il s’agit pour eux de se débarrasser d’une sorte de monstre qui massacre sans distinction ennemis et alliés, hommes, femmes et enfants. Une machine à tuer, d’une redoutable efficacité, qui n’est animée que par le meurtre et la destruction.

Dans une ambiance de chaos, les cinq guerriers qui se sont donné comme mission de détruire la Bête sont aussi convaincus d’y perdre leur propre vie et peut-être d’y gagner leur salut éternel. Ils figurent la possible rédemption. La Bête symbolise la guerre et la mort. D’un autre côté, une femme et une enfant luttent pour se sortir de ce cataclysme tout en apportant au passage un peu de réconfort aux mourants. Elles représentent la paix et l’espoir.

Le style est remarquable : phrases brèves et percutantes, chapitres courts. Il se dégage de ce roman concis une sorte de poésie d’apocalypse. C’est un conte épique, noir et fascinant.

Extrait :
Elle allait vers eux quatre alignés, traînant son marteau sur le sol, si grande qu’elle paraissait un arbre. Ils avaient oublié comme elle en imposait, toujours parée pour le combat.

Le mur de feu qui approchait à moins d’une lieue la grandissait, elle, si proche. Le vent la portait et repoussait les flammes que la pluie, déjà, se chargeait d’apaiser.
Sous les trombes d’eau, la Bête ruisselait.
Il fallait la voir, ses larges épaules, son heaume et son bouclier de cuir noir, ses plates lourdes qu’elle portait comme du pain, ses mains fermes, larges, des bras forts et puissants, la couleur inconnue de ses yeux.
Elle scintillait.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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La fille du temps – Josephine Tey

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1951 (The Daughter of Time)
Date de publication française : 1969 (Julliard, 10/18)
Traduction (anglais) : Michel Duchein
Genre : Enquête historique
Personnage principal : Alan Grant, inspecteur à Scotland Yard

Au début des années 50, Ngaio Marsh et Josephine Tey étaient reconnues comme deux des meilleures auteures de polars d’enquête qui succédaient à Agatha Christie qui se consacrait maintenant au théâtre (trois pièces jouées simultanément à Londres en 1954). Elles n’ont pas été traduites avant la fin des années 60 et, probablement à cause de problèmes de distribution, et malgré l’adaptation de Jeune et Innocent (Young and Innocent) d’Hitchcock en 1937, c’est la première fois que je mets la main sur un roman de Tey. En un sens, c’est un bon coup parce que La fille du temps a été classé comme un des dix meilleurs romans policiers au monde (dans les années 50). Par contre, je dirais que c’est un roman trop original et particulier pour compétitionner avec ce qu’aujourd’hui on appelle des polars. Ce qui n’enlève rien à ses qualités d’écriture et de conception nettement supérieures. Tey a écrit six romans dont l’inspecteur de Scotland Yard est Alan Grant. Jeune et innocent était le premier en 1936; La fille du temps est le dernier de son vivant (1951); le dernier est posthume, Un cadavre sur le sol.

Cloué sur un lit d’hôpital, la jambe cassée, l’Inspecteur Grant, fatigué de regarder le plafond, décide de mener une enquête. Grâce à des livres que lui apportent des amis, et à une collection de portraits que lui fournit son amie comédienne Marta Hallard (Grant a la réputation de déchiffrer l’essentiel d’une vie à partir d’un visage), Grant va se passionner pour le personnage de Richard III. L’aide la plus précieuse viendra d’un jeune américain passionné d’histoire, Brent Carradine, qui lui fournira bien des textes et, surtout, qui réfléchira avec lui pour éclaircir le cas de Richard III : a-t-il vraiment fait tuer ses deux neveux pour déblayer le chemin vers la royauté ?

On va commencer par montrer que le livre de base sur lequel toutes les rumeurs se fondent pour dénigrer Richard n’a pas été écrit par Thomas More, qui s’est contenté de le recopier, mais plus probablement par John Morton qu’Henri VII nomma archevêque de Cantorbéry. En réalité, c’est donc ce vire-capot opportuniste qui aurait été la source des écrits de l’historien Holinshed et des personnages de Shakespeare. On consulte les documents, on les confronte, on analyse les justifications, on multiplie les hypothèses, on évalue leur pertinence, et on finit par déterminer une vérité historique qui avait échappé à la plupart des historiens qui répétaient des conceptions traditionnelles sans avoir pris la peine d’en éprouver les fondements. Une fois que ces erreurs sont devenues des convictions, bien malvenu serait celui qui tenterait de les rectifier.

Cette enquête est admirable : on assiste à une véritable investigation historique et, même si le destin de Richard III nous est personnellement assez indifférent, on est heureux de participer, d’une certaine façon, à une réhabilitation en bonne et due forme. C’est aussi certain qu’un bon policier doit emprunter quelques méthodes utiles aux historiens, mais cette façon de procéder n’est qu’une infime partie du travail policier. C’est ce qui fait que j’éprouve quelque difficulté à comparer ce genre de roman avec des romans policiers comme tels. C’est un roman que j’ai beaucoup aimé, moins sans doute que si j’étais un Anglais soucieux de son passé, mais parce qu’il résulte d’un tour de force incomparable. Et c’est cela mon problème : pour évaluer, il faut comparer.

Comme roman historique ou épistémologique (si je puis me permettre), je n’hésiterais pas à mettre un 4.9. Comme polar, ou roman noir, ou thriller, c’est difficile de dépasser 4. Mais je promets de retrouver un vrai polar de Josephine Tey.

Extrait :
C’est drôle, ne trouves-tu pas, que si on révèle aux gens la vérité à propos d’une histoire fausse à laquelle ils croyaient, ils soient furieux, non contre celui qui leur a appris l’histoire fausse, mais contre celui qui rectifie l’erreur. Ils n’aiment pas voir leurs croyances renversées : cela doit leur donner un vague sentiment d’inquiétude. Ils préfèrent refuser d’y réfléchir. On comprendrait qu’ils soient indifférents, mais pourquoi sont-ils hostiles ? Bizarre !

Richard III

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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La chasse est ouverte – David Osborn

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 1974
(Open Season)

Date de publication française : 1977 (Éditions Hachette) et 2020 (Archipoche)
Traduction : Michel Ganstel
Genre : Thriller
Personnages principaux : Ken, Greg et Art, chasseurs spéciaux – Un mystérieux vengeur

Alicia a été violée. Le procureur dissuade ses parents de porter plainte. Elle n’aboutirait à rien, les trois coupables représentent la fine fleur de la jeunesse américaine dans leur ville de Ann Harbor dans le Michigan. Ce sont des garçons de bonne famille, de bons élèves. Leur parole prévaudrait sur celle de la modeste Alicia. Des années plus tard, les trois violeurs, Ken, Greg et Art ont prospéré, fondé une famille. Ils ont de belles épouses, des enfants magnifiques, de jolies maisons. Ils ont pris l’habitude, tous les ans, d’aller passer quinze jours dans la région des lacs, dans le nord du Michigan où ils possèdent un pavillon de chasse. Ils pratiquent une chasse spéciale : ils enlèvent un couple, homme et femme, s’amusent un peu avec eux puis les relâchent en pleine nature en leur laissant un peu d’avance avant de se lancer dans une traque mortelle et une mise à mort. En toute impunité. Mais cette année, quelqu’un d’autre les guette, un chasseur aussi, prudent et méticuleux. Son gibier à lui c’est les trois amis.

Ce livre a été publié la première fois aux États-Unis en 1974 et en France en 1977. Cette année, il a été réédité par Archipoche. Plus de quarante après, il n’a pas pris une seule ride.

L’auteur met d’abord en scène ce trio d’amis depuis leur enfance. L’impunité et la réussite sociale leur ont procuré un sentiment de toute-puissance. Leur vie familiale et professionnelle est satisfaisante, mais elle manque de piquant, d’adrénaline. C’est ce qu’ils vont chercher dans leur séjour annuel au pavillon de chasse situé dans une région isolée et peu fréquentée en cette saison d’automne. Alors les bons bourgeois, quadragénaires, pères de famille et maris exemplaires se transforment en prédateurs cruels et sadiques, avant de reprendre leur vie pépère jusqu’à l’année prochaine. Ils ne le savent pas, mais cette année quelqu’un d’autre est là, aux aguets. Quelqu’un qui les connaît très bien, qui est au courant de leurs habitudes. Cette fois, ils vont vraiment avoir des sensations fortes !

Ce roman n’est pas qu’un thriller avec de l’action, de la tension et du suspense. Ces ingrédients sont bien présents, mais en plus l’auteur fait aussi une description subtile des personnages et des liens qui les unissent. Il décrit comment Alicia, la jeune fille violée, se retrouve seule au monde, abandonnée de tous. Il montre aussi les frustrations et les rêves qui habitent le couple adultère qui servira de proie aux chasseurs. Et si les membres du trio de violeurs meurtriers ont l’air de s’entendre parfaitement, en réalité chacun méprise l’autre. Ce sont surtout leurs turpitudes qui les unissent. Avec leurs épouses, ce n’est pas non plus le grand amour, leur attachement est basé sur le paraître et l’hypocrisie.

Le livre a été adapté au cinéma par Peter Collison sous le titre Open Season aux États-Unis et en France sous le titre La chasse sanglante. À sa sortie en France il a été interdit aux moins de 18 ans pour incitation à la violence.

La chasse est ouverte est un excellent thriller. C’est aussi une description décapante d’une certaine bourgeoisie américaine déliquescente.

Extrait :
C’était vrai, et ils restèrent tous deux pensifs. Le mystère du tireur sans visage rendait leur position encore plus angoissante. Soudain, chez eux, une arme inconnue avait fait entendre sa voix, et tout leur univers se trouvait sens dessus dessous. Un instant plus tôt, ils étaient bien en vie, joyeux, s’amusant, profitant de l’excitation de leur chasse particulière. Ils avaient déjà liquidé Martin, ils venaient de liquider Nancy. Ils allaient pouvoir se reposer, avec la satisfaction du devoir accompli, en arrosant leur succès avec de grandes rasades de bourbon. Ce soir, ils allaient peut-être faire une partie de Monopoly, un jeu bien délassant. Demain, ils allaient recommencer une de leurs bonnes parties de chasse.
Mais, désormais, ils n’étaient plus des chasseurs. Ils étaient devenus le gibier.

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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Ubik – Philip K. Dick

Par Raymond Pédoussaut ou Michel Dufour

Date de publication originale : 1969 (Ubik)
Date de publication française : 1970 (Robert Laffont)
Traduction : Alain Dorémieux
Genre : science-fiction
Personnages principaux : Joe Chip, chasseur de télépathes

Ce roman est considéré comme le chef-d’œuvre de Dick. C’est le seul auteur de science-fiction publié, depuis 2007, dans la Library of America (équivalent de La Pléiade). Par ailleurs, ses œuvres ont inspiré des films troublants : Blade Runner, Total Recall, Minority Report. C’est donc avec confiance que je me suis lancé dans Ubik.

Je ne suis pas un fan de la science-fiction, mais c’est un domaine que j’ai déjà beaucoup aimé. Le point de départ de ce roman est prometteur : d’un côté, Raymond Hollis engage des psis, télépathes et précogs, capables de déchiffrer le présent et d’anticiper l’avenir; de l’autre, la compagnie de protection de Glen Runciter, qui combat le pouvoir des psis de Hollis en utilisant des neutralisateurs efficaces. Or, l’adjointe du millionnaire Stanton Mick, Miss Wirt, demande à Runciter de lui louer une équipe d’onze neutralisateurs, parce qu’elle craint qu’au moins deux télépathes aient envahi l’entreprise pour laquelle elle travaille, Techprise, située sur la lune. Les neutralisateurs de Runciter se rendent sur la lune où ils rencontrent Stanton Mick. Des irrégularités rendent Runciter méfiant; il ordonne à sa bande de retourner sur la terre. Mais une bombe explose : tous sont blessés, et Runciter presque mort.

Alors que Joe Chip tente de réorganiser la compagnie, il semble que plusieurs objets soient victimes d’une régression temporelle : les cigarettes séchées, le café moisi, la crème surie; bientôt le temps paraît reculer, on se retrouve en 1939; et les membres du groupe commencent à vieillir prématurément et à se décomposer. On dirait, cependant, que Chip reçoit des messages de Runciter. Deux types de forces s’opposent : celles qui veulent aider les neutralisateurs et celles qui souhaitent les faire disparaître. La plupart finissent d’ailleurs par disparaître. Quant à Joe Chip, autour de qui se condense l’aventure, son destin ne sera pas banal.

On est loin du Meilleur des mondes de Huxley ou de 1984 d’Orwell, dans lesquels il y avait quelque chose à comprendre, et quelque chose de très actuel, même si le roman de Huxley a été écrit en 1931 et celui d’Orwell en 49. Ubik paraît plus tard (1969), mais l’imagination de l’auteur est plus gratuite, volatile, au sens où elle ne se nourrit pas d’une bonne part de la réalité. De sorte qu’on finit par être perdu en face d’une sorte de délire.

On a dit que Dick avait « peint le portrait d’une humanité à l’agonie, dominée par la technologie ». Ou encore qu’il s’agit «  d’un vertige contagieux. On lit Ubik et on devient bizarre. Le réel se dissout, l’imaginaire se répand partout, le monde se fait cosa mentale, c’est éprouvant et c’est ineffaçable ».

C’est vrai que c’est éprouvant.

Extrait :
Joe ouvrit la porte et entra chez lui.
Le living-room sentait légèrement la graisse cuite, une odeur qu’il n’avait plus retrouvée depuis son enfance. Se rendant à la cuisine il en découvrit l’origine. Sa cuisinière avait régressé. Elle s’était transformée en un ancien modèle à gaz avec des brûleurs obstrués et une porte de four incrustée de noir qui ne fermait pas entièrement. Il regarda stupidement la vieille cuisinière qui témoignait d’un long usage – puis il se rendit compte que les autres accessoires de cuisine avaient subi de semblables métamorphoses. La machine à homéojournal avait entièrement disparu. Le grille-pain s’était réduit à une antique camelote non automatique à l’allure bizarre. Pas même de système d’éjection, constata-t-il en manipulant tristement l’objet. Le réfrigérateur qui s’offrait à sa vue était un énorme modèle hydraulique, une relique surgie de Dieu sait quel lointain passé : il était même plus archaïque que le General Electric à tourelle qu’il avait vu à la télévision dans le spot publicitaire. C’était la cafetière qui avait été le moins modifiée; en fait, par un côté, elle avait même été améliorée – elle ne possédait plus de fente destinée à la monnaie et son fonctionnement de toute évidence était gratuit.

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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