Trois cartouches pour la Saint-Innocent – Michel Embareck

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – L’Archipel
Genre :
Enquête journalistique
Personnages principaux :
Franck Wagner, ancien journaliste – Jeanne Moreau ancienne détenue

Depuis la mort de son épouse, Franck Wagner parcourt l’Europe au volant d’un camping-car. Ex-journaliste spécialisé dans les faits divers, maintenant à la retraite, mais pas complètement désintoxiqué de son ancien métier, il se livre à une sorte de tourisme criminel en se rendant sur les lieux où ont sévi des meurtriers qui ont défrayé la chronique de l’époque. De passage à Roche-les-Eaux il tombe sur une septuagénaire dont les traits lui rappellent vaguement quelque chose, sans pouvoir cependant y accrocher un souvenir précis. La dame en question a remarqué le regard insistant de ce vieux type et elle n’aime pas ça. Aussi sec elle va signaler à la police qu’un vieux dégueulasse tourne autour des gosses qui jouent. Ce qui vaut à Wagner de passer six heures d’interrogatoires dans une gendarmerie. Du coup Wagner s’intéresse à sa dénonciatrice dont il va finir par découvrir l’identité. Mais il ne s’arrêtera pas là, il va creuser l’affaire de celle qui a eu son moment de célébrité, il y a quelques années, dans une histoire dont on a beaucoup parlé en France.

L’intrigue tourne autour de deux personnages qui ont un long passé derrière eux, et un court avenir devant. Jeanne Moreau a 70 ans. Elle se présente comme une retraitée de l’administration pénitentiaire. Elle est devenue une vieille dame discrète et anonyme, un peu misanthrope, qui a changé d’aspect et dont les rares plaisirs sont la lecture de l’hebdomadaire de faits divers Détective et les parties de tarot avec les bourgeoises de Roche-les-Eaux. Franck Wagner, même âge que Moreau, bien que retraité reste journaliste. Un journaliste à l’ancienne qui a bourlingué en tant que fait-diversier dans pas mal de journaux. Il fonctionne par réseau : il connaît toujours la bonne personne qui fera avancer ses investigations, que ce soit dans les médias, dans la police ou dans la magistrature. Il n’utilise pas du tout les nouvelles technologies : son téléphone ne lui sert qu’à téléphoner et on ne sait qu’il a un ordinateur que parce que la police l’a fouillé à la recherche d’images pédophiles. Wagner s’astreint à une règle d’or dans ses enquêtes : il faut toujours suivre les sous. C’est un nostalgique du passé, plutôt pessimiste et souvent persifleur quand il observe notre société.

Michel Embareck, à travers l’enquête de Franck Wagner, reprend dans ce roman l’affaire Jacqueline Sauvage qui s’est déroulée en 2012. Il réexamine point par point tous les manquements de la procédure judiciaire et l’emballement médiatique qui a suivi sa condamnation à dix ans de prison. Il met en évidence les pistes qui n’ont pas été explorées car on a cédé à la facilité : on avait la victime et une accusée qui avait reconnu son geste, l’affaire était pliée. On n’a pas beaucoup creusé pour savoir s’il y avait ou pas préméditation. Il montre aussi comment la dictature de l’émotion a pris le pas sur le Code pénal et comment les rôles de victime et d’accusé ont été inversés. Il y a aussi la pression médiatique qui s’est exercée à travers les mouvements féministes et les réseaux sociaux devant l’incompréhension de la peine infligée à une femme battue qui a fini par se révolter contre son mari qui la tyrannisait, exerçant ainsi une légitime défense. C’est la version vendue par l’avocate de Jacqueline Sauvage/Jeanne Moreau. Cette affaire a fait tant de bruit qu’elle est montée jusqu’à la Présidence de la République et le Président François Corrèze a dû se dépatouiller avec ce cadeau empoisonné que lui a laissé son prédécesseur Nick Karcher ! Par dérision ou par sens de l’humour, François Corrèze a signé la grâce de Jeanne Moreau le jour de la Saint-Innocent.

C’est avec humour et ironie que l’auteur nous révèle le dessous des cartes d’un fiasco judiciaire. Il faut lui reconnaître un certain courage pour oser s’attaquer à celle qui est devenue l’icône des combats féministes et de la violence faîte aux femmes. Il risque comme son héros, Franck Wagner, de voir sa maison recouverte de tags injurieux, voire même d’être incendiée par des féministes survoltées qui n’ont pas lu son livre, mais en ont entendu parler. J’espère qu’il habite loin des grandes villes !

Extrait :
Pour cela, le grand public devait gober le tragique roman de l’épouse modèle martyrisée pendant près d’un demi-siècle par un tyran domestique doublé d’un pervers incestueux. Les chaînes d’info en continu, gardiennes de la doxa, n’ayant couvert aucun des deux procès, ne purent apporter la moindre contradiction à un enfumage industriel. Puisque l’émotion nuit gravement à la réflexion, l’opinion s’abreuva donc à la source de l’avocate et des activistes du comité de soutien, d’autant que le récit se voulait en noir et blanc. Des affabulations servies prémâchées à destination d’une foule ignorant tout du déroulement des audiences et des attendus des verdicts. Forte de la caution d’une sénatrice grenouille de bénitier, d’un député très à gauche, d’intellectuels des deux sexes, l’avocate fut l’invitée des journaux télévisés. Elle jeta de l’huile sur le feu de brousse en alignant mensonges par omission et contre-vérités, même si, parfois, des présentateurs lui apportèrent la contradiction du bout des dents.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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La faiseuse d’anges – Sandrine Destombes

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Hugo, Poche)
Genres :
Enquête, thriller
Personnage principal :
Maxime Tellier, commissaire à Paris

Enquête ? Thriller ? Pas facile de classer les romans de Sandrine Destombes. En France, des femmes de 40 à 50 ans sont assassinées (on pourrait dire massacrées, parce qu’elles n’ont plus de visage, ni d’organes génitaux), particulièrement en Normandie. Une cellule de crise a été créée à Lisieux, gérée par le capitaine Vincent Gouvier. Maxime (Max) et son équipe y participent : Jeanne l’expérimentée, Thomas le jeune, José le franc-tireur et Paul, efficace, car il sait écouter. Max est soutenue par son vieux mentor, Enzo, et par un psychiatre profileur, le docteur Landberg.

Et, comme si l’enquête sur les cinq femmes assassinées n’était pas suffisante, Max doit aussi trouver le meurtrier de Catherine Louvier, la ‘dame aux camélias’. Et elle demeure hantée par la mort de sa mère, il y a trente ans, dont elle a été plus ou moins témoin, sa mémoire de l’événement étant en grande partie effacée.

Il s’agit moins d’un roman de détection (impossible pour le lecteur de jouer avec l’enquêteur pour déduire l’assassin à partir des indices) que d’une description plutôt réaliste du travail policier au quotidien. La structure elle-même ne ressemble pas à une sorte de crescendo qui aboutirait à LA révélation : une fois que le tueur des femmes massacrées est découvert (ou se découvre lui-même), la vie continue.  Maxime offre à l’épouse de Gouvier une piste pour qu’elle retrouve ses parents biologiques. Enfin, et on s’en doute un peu, Maxime retrouve celui qui a tué sa mère et apprend le rôle qu’Enzo a joué dans toute cette histoire.

J’aurais tendance à classer ce roman dans la catégorie des polars psychologiques : l’enquête n’est pas tellement spectaculaire, la détective n’est pas très attachante parce qu’elle est traumatisée par le drame qu’elle a vécu et les cauchemars qui la hantent. C’est moins le dévoilement progressif du meurtrier des femmes massacrées qui guide le récit que le règlement successif des problèmes qui étouffent la personnalité de Maxime. En ce sens, la description d’une femme marquée par une fêlure post-traumatique est bien réalisée : son refus des relations rapprochées, son besoin d’être seule et de régler elle-même ses problèmes, la méfiance (parfois même l’agressivité) qu’elle éprouve vis-à-vis de son psychiatre, même l’admiration qu’elle éprouve pour Enzo (car, si l’admiration rapproche, elle ne tient pas moins l’autre à distance), bref, c’est la transformation par étape d’une telle personnalité qui constitue l’essentiel du récit.

Extrait :
Max avait mis un temps fou à se sentir bien dans sa peau. Elle avait toujours eu peur du jugement des autres, peur de décevoir, d’en faire trop ou pas assez. Elle se persuadait de ne pas être assez forte, pas assez vive, pas assez tout. Enzo avait tenté d’y remédier. Il n’avait eu de cesse de lui répéter à quel point il la trouvait exceptionnelle, à quel point il était fier d’elle, mais cela n’avait jamais suffi. Ce n’est qu’en devenant commissaire que Max avait commencé à croire un tant soit peu en elle. Moins de choses à prouver, peut-être. Moins de temps pour s’interroger sur elle-même, sûrement.

Basilique de Lisieux

Niveau de satisfaction :
3.3 out of 5 stars (3,3 / 5)

 

 

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Le silence des carpes – Jérôme Bonnetto

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Éditions Inculte
Genres :
Enquête, géographique
Personnage principal :
Paul Solveig, 32 ans, programmeur informatique

Deux événements fâcheux frappent le même jour Paul Solveig : le robinet de la cuisine fuit et sa femme le quitte. Pour la fuite, il appelle un plombier, pour sa femme, il ne fait rien. Le plombier, un exilé tchèque, a laissé tomber une photo lors de son intervention. Elle représente sa mère disparue en 1977 sans laisser la moindre trace alors qu’elle était à Blednice, une petite bourgade de Moravie. Le régime communiste l’aurait éliminée parce qu’elle était réfractaire à la politique d’alors. Maintenant que le robinet est réparé et que sa femme s’est barrée, Paul, qui en a marre à la fois de la vie parisienne et de son boulot, voit là l’occasion de faire un changement d’horizon salutaire : il part en Moravie à la recherche de la mère du plombier tchèque.

Il y a dans ce roman toute une panoplie de personnages hauts en couleurs, comme le truculent monsieur Veselý, un sculpteur qui a entassé dans une cour toutes ses œuvres dont il ne sait que faire.  Il y a aussi Míla, une jeune femme qui aime la liberté au-delà de tout, elle multiplie les conquêtes masculines mais ne se laisse jamais emprisonner. Quant à Antonín c’est un réalisateur de films expérimentaux et un critique perçant, spécialiste du cinéma tchèque. Des gens sympathiques mais un peu marginaux voire totalement farfelus. Ce sont les nouveaux amis de Paul Solveig. Le méchant, car il y en a quand même un, est un ancien sous-fifre de la police politique du régime communiste qui, à l’époque, a dénoncé des gens réputés rebelles. L’homme est maintenant vieux, méprisé, seul dans une maison sale et vétuste. Il incarne parfaitement le poème Seuls et vaincus[1] (bien que Christiane Taubira s’adresse aux racistes et non aux ex-communistes).

On a connu plus consistant comme intrigue que celle d’un bon petit gars qui, suite à une déception, part sur un coup de tête dans un bled étranger pour se refaire la cerise. Alors certes, c’est raconté avec humour et fantaisie, mais pour donner du corps au roman, l’auteur est obligé de broder sur ce scénario ultraléger. Nous avons alors droit à une multitude de digressions qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’intrigue principale. L’objectif principal de Jérôme Bonnetto était semble-t-il de rendre hommage au pays dans lequel il a choisi de vivre (il habite Prague) plutôt que de bâtir une intrigue bien ficelée. Alors l’auteur a inventé un prétexte pour que son personnage principal déambule au cœur d’une Tchéquie qu’il peut ainsi décrire avec tendresse et affection. Il nous parle de son cinéma, sa littérature, ses fêtes populaires, ses bars et même de son football et de la façon de tirer des penalties : la fameuse Panenka[2] (les connaisseurs du football comprendront).

Ce livre donne une image positive de la Tchéquie et de ses habitants. C’est un roman à lire si vous avez un intérêt pour ce pays ou si vous envisagez de le visiter mais si vous cherchez une histoire forte, ce n’est pas ce que vous trouverez ici. Il y a peu d’action et c’est souvent trop verbeux, contrairement au livre précédent du même auteur : l’excellent La certitude des pierres. Le silence des carpes se lit facilement, il provoque souvent le sourire et il est empreint de légèreté et de nostalgie. C’est une gentille histoire, loin d’être inoubliable.

[1] Poème de Christiane Taubira chanté par Gaël Faye et Melissa LaVeaux :
https://www.youtube.com/watch?v=1kEyS4xIGZ8

[2] https://www.youtube.com/watch?v=VxXWIZULgyw

Extrait :
De retour dans la capitale, je m’octroyai encore quelques jours pour solder ma vie parisienne. Je confiai mon appartement à une agence, fis une croix sur mon allocation-chômage devant les premières difficultés des démarches à entreprendre et je réunis le nécessaire. Je savais que je partais pour longtemps, résolu à me consacrer aux choses essentielles, et j’avais pour cela un projet à ma mesure : retrouver dans un pays à la langue inconnue, la mère d’un faux plombier exilé qui figurait sur une vieille photo floue.
J’ai acheté un peu de littérature tchèque, quelques DVD, une grande valise et je me suis envolé.

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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La Sentinelle – Roz Nay

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Hurry Home)
Date de publication française : 2020 (Hugo Thriller)
Traduction (anglais) : Vincent Guilluy
Genre : Thriller
Personnages principaux :
Alexandra et Ruth

Moses River, petite ville du Colorado dominée par les Rocheuses. Alexandra Van Ness aime son travail auprès des services de protection de l’enfance et mène une vie tranquille avec son ami Chase qui possède un loft spacieux. L’arrivée de sa sœur Ruth, plus âgée de sept ans, qu’elle n’a pas vue depuis 10 ans, risque de brouiller les cartes : ex-droguée qui multipliait les mauvaises fréquentations, Ruth a besoin d’aide : elle s’est sauvée de son dernier chum qui la battait, est apparemment sans le sou, et est enceinte. Alexandra et Chase l’accueillent même si la cadette (25 ans) confie à Chase que Ruth sème la pagaille partout où elle va. La vie à trois se déroule tant bien que mal.

Arrive dans le décor Éli, l’ex de Ruth qui, en se sauvant, lui a dérobé une boîte contenant de la cocaïne et du fric. Ruth met au courant Alex et Chase, sauf qu’elle a égaré la boîte en question. Bien qu’elle leur dise qu’elle n’a puisé ni dans la coke ni dans l’argent, sa présence commence à gêner sérieusement ses hôtes. Alex, dont l’enfance a été marquée par un drame, est obsédée par l’idée de sauver les enfants aux prises avec des parents qui ne les méritent pas. Elle noircit la réputation de Ruth et entreprend de l’isoler en dressant contre elle son ami Chase, Morris, le directeur des services de protection de l’enfance, et le policier Sully : Ruth vit-elle une situation qui lui permet d’élever son enfant ?

Le récit alterne les points de vue d’Alex et de Ruth. Les autres personnages sont vraiment secondaires. Le point de vue de chacune exprime ce qui se passe, ce qu’elle fait et ce qu’elle pense. L’auteure évite le piège de l’introspection complaisante, même si chacune a tendance à se donner le beau rôle. Le suspense consiste à savoir ce qui va se passer, même si on devine assez aisément le déroulement final. Pour nous compliquer un peu la vie, Roz Nay, qui sait bien qu’on prend pour acquis que les filles nous racontent ce qu’elles font, omet une petite scène capitale. Ce qui est difficilement pardonnable.

Certains lecteurs, amateurs de portraits psychologiques, se satisferont peut-être de la description minutieuse de quelqu’un qui met beaucoup d’énergie à se mentir à soi-même. Mais l’amateur de thriller reste sur sa faim. Ce n’est peut-être pas la faute de l’auteure si son histoire tragique d’une famille éprouvée s’est retrouvée dans la catégorie des thrillers.

Extrait :
Alex est froide, distante, détachée. Alors pourquoi prend-elle la peine de m’aider, de m’héberger chez elle ? Peut-être que les soeurs, même furieuses l’une contre l’autre, s’aiment toujours… Mais les repas sont tendus et elle prend soin d’être déjà partie le matin quand je me lève. Chase, lui, est toujours là, comme un chien fidèle. Mais il y a une forme de méfiance dans son attitude envers moi. Quand il se surprend à sourire à quelque chose que je viens de dire, un instant de panique se lit dans son regard, comme s’il venait juste de se rappeler qu’il n’est pas censé m’apprécier. Il ne me fait plus de smoothies.

Village au pied des Rocheuses

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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La face nord du cœur – Dolores Redondo

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (La cara norte del corazón)
Date de publication française : 2021 – Éditions Gallimard
Traduction de l’espagnol : Anne Plantagenet
Genres : Enquête policière, thriller
Personnage principal : Amaia Salazar sous-inspectrice de la police florale de Navarre et stagiaire au FBI

Amaia Salazar, sous-inspectrice de la police florale de Navarre (Espagne), suit un stage de formation à l’Académie du FBI à Quantico en Virginie. Elle est si brillante dans les tests qu’elle est remarquée par l’agent spécial Dupree, une star du FBI. Ce dernier n’hésite pas à l’intégrer dans son équipe qui va traquer le Compositeur. C’est ainsi qu’a été surnommé un tueur en série qui profite du chaos provoqué par les tempêtes pour assassiner des familles entières. La tempête Katrina est annoncée à La Nouvelle-Orléans, ce sera un terrain favorable pour le Compositeur. Le FBI décide d’aller sur place pour pouvoir agir rapidement en cas de nouvelle tuerie. Lorsque Katrina dévaste La Nouvelle-Orléans la tâche des policiers devient très difficile : l’eau monte, envahit les rues et les habitations, la nourriture se fait rare, les communications sont coupées. Mais la traque continue et Amaia y joue un rôle prépondérant.

Le Baron Samedi

Ce livre est très dense. Trois intrigues s’entrelacent. Autour de l’intrigue principale, celle de l’assassin des familles, se développe l’histoire de l’enlèvement de jeunes filles dans les bayous. Ces rapts sont commandés par le Baron Samedi ou quelqu’un qui a pris son apparence pour terroriser les victimes et leurs familles. Dans le vaudou le Baron Samedi est un esprit maléfique à qui on attribue les pires méfaits, souvent représenté par un squelette avec les orbites enfoncées, un haut-de-forme et un cigare à la bouche. Parfois on le représente vêtu d’un smoking. Mais Samedi serait aussi une organisation secrète qui alimenterait un réseau pédophile de prostitution de mineures ou de traite des Blanches très jeunes. Enfin, une troisième histoire raconte la jeunesse difficile d’Amaia à Elizondo, son village natal, et ses rapports douloureux avec une mère qui la déteste et la terrorise. À la fin du roman, si l’enquête sur l’exterminateur de familles est parfaitement bouclée, il n’en est pas de même pour les deux autres parties. Sur l’écheveau des intrigues, plusieurs fils restent en l’air. Probablement que Dolores Redondo, adepte des suites (voir Trilogie du Baztán), se réserve la possibilité de les développer dans un prochain ouvrage.

Le cadre principal est La Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina en août 2005. L’autrice nous immerge, c’est le cas de le dire, dans la ville inondée. C’est une description très réaliste dans laquelle elle décrit la saleté, la boue, la chaleur suffocante, les cadavres qui flottent, les odeurs pestilentielles, la détresse des populations, leur combat pour la survie, pour sauver quelques maigres souvenirs. Et aussi le manque de secours et l’intervention tardive des autorités nationales.

Dans ce roman on est parfois à la limite du fantastique. On y voit des phénomènes étranges basés sur des croyances : la sorcellerie, le vaudou, le Baron Samedi, les lutins, le traiteur (guérisseur cajun), la Dame Tempête. Mais, comme si Dolores Redondo refusait de basculer complètement dans l’irrationnel, elle nous donne ensuite ce qui pourrait être une explication scientifique.

La figure centrale du roman est la jeune Amaia Salazar. C’est une jeune Espagnole de vingt-cinq ans qui a quitté son pays à l’âge de douze ans pour suivre des études aux États-Unis. Ce n’est pas seulement ses études qui l’ont amenée à partir aux États-Unis, c’est aussi sa tante protectrice qui a voulu l’éloigner d’une mère dangereuse. Maintenant elle est devenue une femme intelligente, brillante, qui en énerve plus d’un par son assurance et son irrévérence. Ses intuitions, son sixième sens, lui viennent d’avoir vécu des épreuves difficiles, d’avoir visité l’enfer, comme le dit son mentor l’agent spécial Dupree.

La face nord du cœur est un roman long (688 pages), intense et passionnant avec des personnages typés et attachants. Une belle réussite et un coup de cœur.

Extrait :
Charbou se tourna vers Amaia et lui dit :

— Ils ont raison. Des terroristes détruisent le World Trade Center et le pays bascule dans le malheur, mais quand une ville entière à forte population noire disparaît sous l’eau, qu’est-ce que ça peut faire ? Aurait-on trouvé normal que quatre jours après la destruction des tours jumelles l’aide ne soit toujours pas arrivée ?
Amaia confirma.
— Non. Absolument pas.
Un autre groupe, moins nombreux mais insolite, se tenait à l’écart. Parmi eux, des femmes tenant des bébés dans leurs bras. Des hommes émaciés poussant des caddies remplis d’objets de toute sorte. Des vieillards, le torse nu et rougi par le soleil, chancelant, portant dans leurs sacs de vieilles photos de mariage. Tous traînaient les pieds et s’arrêtaient seulement pour regarder au loin, les mains sur le front, avant de reprendre leur insolite pérégrination sans but, tels les condamnés de l’enfer de Dante obligés de marcher sans fin.

La Nouvelle-Orléans après Katrina

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

 

 

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Chute Libre – Rick Mofina

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Free Fall)
Date de publication française : 2020 (Alire)
Traduction (canadien anglais) :
Pascal Raud
Genres : Thriller, suspense
Personnage principal : Kate Page, journaliste chez Newslead , New York

Un autre très bon Mofina : un avion s’apprête à atterrir à LaGuardia, lorsque les moteurs ne tournent plus rond, les pilotes n’ont plus le contrôle, l’appareil est comme devenu fou, les passagers se bousculent cul par-dessus tête. Dans la salle de rédaction de Newslead, la journaliste Kate Page entend le message de détresse de l’équipage et fonce vers l’aéroport. Alors que plusieurs parlent de perturbations atmosphériques redoutables et que d’autres mettent en cause la compétence du pilote, Kate reçoit un message signé Zarathoustra, qui revendique la responsabilité de l’incident, et qui en promet d’autres si on ne reconnaît pas officiellement sa supériorité dans le contrôle du trafic aérien. Les autorités policières (y compris le FBI), les directeurs de journaux et, surtout, les compagnies d’aviation préconisent le silence : il s’agit probablement d’un fou ou d’un perturbateur d’occasion.

Puis, un autre appareil en direction de Londres tombe en panne, atterrit tant bien que mal, et, cette fois-ci, les dégâts sont énormes et il y a des morts et quantité de blessés. Or, le système électronique de pilotage a été mis au point, dans les deux cas, par la compagnie Richlon-Titan qui aurait omis, pour des raisons financières, de corriger leur système, comme l’avait recommandé un des créateurs du système en question. Mais on continue de rejeter l’hypothèse d’un acte criminel ou terroriste.

Jusqu’à ce que Kate reçoive un autre message de Zarathoustra qui promet une démonstration de force pour très bientôt. Son message est étudié par les autorités compétentes, qui finissent par le prendre un peu au sérieux, mais il est peut-être trop tard : deux avions de plus de 500 passagers semblent avoir perdu le contrôle de leur vol et paraissent avoir été programmés pour entrer en collision.

Newslead verra les choses de près parce que Kate est justement dans un de ces avions.

Mofina sait comment appâter son lecteur : tensions dans la direction de Newslead et au niveau des journalistes, tensions également au NTSB (National Transportation Safety Board, Conseil national de la sécurité des transports) entre l’expérimenté Bill Cashill et le brillant Jake Hooper; entre la pirate et l’ingénieur qui a conçu le système… À tout moment un conflit risque d’éclater. La grande opposition c’est, évidemment, entre la journaliste Kate Page, dont l’objectif est la vérité, et les propriétaires des compagnies d’aviation ou de concepteurs des pièces qui cherchent à détourner le sujet et à nier leur responsabilité. La journaliste Kate Page, maintenant responsable de sa fille et de sa sœur, ne fonce plus dans le tas quitte à écraser bien des pieds; elle a pris de l’expérience, ménage ses contacts, cherche à apprivoiser les hautes gommes. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir la persévérance et la hargne du pitbull.

Toujours informé de près, Mofina suit une recette qui semble facile; en tout cas, elle est efficace. Ce roman n’est pas seulement un tourneur de pages; c’est un empêcheur de dormir.

Un avion passe; les émotions surgissent.

Extrait :
À l’approche de Heathrow, les passagers du vol Shikra Airlines 418 pouvaient voir la métropole londonienne défiler sous leurs pieds.
Le vol de six heures qui avait décollé de la capitale du Koweït avait été sans accroc pour le commandant Fahad Al-Anjari, l’équipage et les deux cents passagers du Starglide Blue Wing 250 (…)
Al-Anjari avait sorti le train d’atterrissage (…)
Cinquante secondes avant d’atteindre la piste. Al-Anjari, maintenant en contrôle de l’appareil, commanda une plus grande poussée des deux moteurs. Ceux-ci répondirent tout d’abord, mais, de façon inquiétante, semblèrent presque aussitôt réduits à un mince filet de puissance.
Que se passe-t-il ?
Trente-cinq secondes. Al-Anjari et Marafi se dépêchaient d’identifier les raisons de la perte de puissance.
Je ne sais pas ! dit Marafi. Nous perdons rapidement de la vitesse ! Nous n’arriverons pas à atteindre la piste !
Il examinait tous les instruments. Le niveau de carburant était OK, les pompes étaient OK, pas d’indicateur de feu, pas de dérèglement.
Nous avons une double panne des moteurs ! Ils ont été coupés !
Coupés ? Mais comment ? Ce n’est pas nous qui avons fait ça ! Essaie de les faire redémarrer !
Ils entrèrent la commande. Aucune réponse. Rien ne fonctionnait (…)
MAYDAY ! MAYDAY ! MAYDAY ! Shikra quatre un huit.
Cinq secondes avant l’impact.

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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Les Lamentations du coyote – Gabino Iglesias

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Coyote Songs)
Date de publication française : 2021 – Sonatine
Traduction anglais (États-Unis) : Pierre Szczeciner
Genres : Roman noir, fantastique
Personnages principaux :
Le Coyote, Pedrito, la Mère, Jaime, Alma, La Bruja

La Frontera c’est la frontière qui sépare les États-Unis et le Mexique. Une zone de non-droits où on enlève des enfants pour les vendre. C’est dans ce lieu qu’évoluent six personnages bien différents les uns des autres :
– Le Coyote s’est donné une mission : aider les enfants à passer du bon côté de la frontière. Il a une alliée précieuse : La Virgencita. Elle lui désigne ses objectifs et veille sur lui.
– Pedrito, jeune garçon, ne veut qu’une chose : tuer des miliciens qui gardent la frontière, depuis qu’il a assisté au meurtre de son père par l’un d’eux.
– Jaime, treize ans, sort de prison pour assister au spectacle de sa mère brutalisée par son copain violent. Il lui casse la figure et s’enfuit avec sa voiture.
– Inmaculada, la Bruja (sorcière) est entassée avec beaucoup d’autres gens dans un camion qui va on ne sait où, dans une chaleur torride. Il y a de nombreux morts dont son fils. Elle jure de se venger des hommes responsables de ce carnage, en utilisant ses pouvoirs.
– Alma, artiste afro-portoricaine, fait des vidéos YouTube. Elle cherche la performance qui deviendra virale sur internet. Elle va finalement créer un spectacle dont on va parler.
– La Mère, enceinte, est persuadée qu’une créature maléfique installée dans son ventre en sort toutes les nuits pour accomplir quelque acte néfaste avant de revenir en elle.
C’est une tranche de vie de chacun de ces six personnages qui nous est racontée dans ce roman.

C’est un bien curieux livre, par sa forme et par son fond. C’est un roman Choral où l’auteur présente alternativement chacun des six protagonistes. Ils ont en commun d’être en souffrance et dans le mal-être. Ce sont des personnes marginales et rejetées, en proie à un mélange de désespoir et de rage. On pourrait penser que leurs histoires se rejoindraient à un moment donné. Il n’en est rien, chaque récit reste autonome, leur seul point commun est la région où se passe l’action, la Frontera. C’est un roman mosaïque, formé de six pièces indépendantes qui, une fois assemblées, forment un tout. Mais j’ai trouvé que les six personnages n’avaient pas tous la même force. Le coyote se distingue par sa mission quasi divine qu’il s’attribue : sauver les enfants, tandis que j’ai vraiment eu du mal à accrocher aux délires de La Mère.

La mort est omniprésente, pour lui faire face les personnages font appel aux forces supérieures : La Virgencita pour le Coyote ou les sortilèges pour la Bruja. Il y a là un amalgame de convictions religieuses et de croyances ancestrales aux esprits et au pouvoir de la sorcellerie.

À noter au passage la considération que l’auteur a pour l’ancien président Trump : un de ses personnages l’appelle l’imbécile au visage orange.

Le style de Gabino Iglesias est original et son écriture forte. Les Lamentations du coyote est un roman qui sort des sentiers battus, il peut être déroutant, mais il retient l’attention par son lyrisme sombre.

Extrait :
Quand le pistolet fut assez proche du curé, le coyote retira sa main. Pendant toute l’opération, ses yeux n’avaient pas quitté l’ancien suprémaciste blanc une seule seconde. Les deux hommes venaient des ténèbres et y étaient régulièrement confrontés. Cela les rendait méfiants. Certes, ils s’appréciaient et détestaient le même genre de gens, mais c’étaient également deux loups solitaires avec un penchant pour la violence. Deux loups tout à fait capables de s’entretuer si les circonstances l’exigeaient. Le coyote savait qu’ils vivaient tous les deux dans un monde en dehors des normes et des comportements sociaux habituels. Cela ne lui posait aucun problème, mais il avait conscience qu’il ne fallait jamais qu’il oublie que l’homme à qui il venait de confier son arme avait déjà tué de nombreuses personnes parce qu’elles appartenaient à un gang rival ou à une race différente de la sienne.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Top Réalité – Donald Westlake

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2009 (Get Real)
Date de publication française : 2014 (Payot et Rivage) – 2017 (Poche)
Traduction : Pierre Bondil
Genres : Noir et humour
Personnage principal : John Dortmunder, voleur professionnel

J’avais bien aimé Divine Providence (1967) qui a véritablement lancé la carrière d’écrivain de Westlake. Je m’étais promis d’en lire d’autres et je suis tombé, par hasard, sur son dernier roman Top Réalité, qui fait partie de la série du voleur professionnel John Dortmunder (16 romans).

On demande à John et à son groupe d’opérer un cambriolage qui serait filmé en direct pour une émission de téléréalité. Leur protection serait assurée (les caméras, par exemple, ne montreraient pas leur visage), leur anonymat protégé et leur salaire satisfaisant. Expérience peu habituelle pour le gang de Dortmunder qui décide d’accepter de jouer le jeu, après avoir envisagé de commettre un vol encore plus substantiel dans les locaux de l’immeuble où se passent les répétitions et où le vol officiel doit avoir lieu. La préparation de l’émission (et du cambriolage) est traitée avec beaucoup d’ironie. Les cambrioleurs ont du plaisir à jouer leur propre personnage. L’équipe de production surmonte la plupart des difficultés rencontrées. Mais, d’une journée à l’autre, on sent que ça peut mal tourner.

Le thème est original. Le grand nombre de personnages empêche une description adéquate de chacun; à la limite, ça frôle un peu la caricature. Le roman est pourtant long, mais c’est à cause des parenthèses introduites par l’auteur probablement pour dramatiser l’intrigue qui reste, toutefois, plutôt mince. La critique de la production d’une téléréalité occupe la place principale de l’histoire, mais cette thématique me semble dépassée.

Sympathique, malgré tout.

Extrait :
Elle ne pensait pas qu’ils étaient vraiment sérieux. C’était sa troisième participation à une émission de téléréalité et, dans son expérience, rien de ce qui se passait dans la réalité n’était sérieux. Elle avait figuré au nombre des participants dans Montez votre propre salon de beauté et des survivants dans Le Défi le plus dingue de l’année !, elle aurait été une fiancée sur Le Stand si ce type n’avait pas fini par se révéler aussi déplaisant, et il fallait bien reconnaître qu’aucune de ces séries n’avait été plus sérieuse qu’un premier amour (…)
Ce ‘gang’ n’allait rien voler du tout. C’était juste une bande de types qui pouvaient passer pour des braqueurs de banques dans un film de série B, mais ça s’arrêtait là. Il n’y avait qu’à regarder la diversité des membres qui constituaient le ‘gang’ : c’était ça qui les trahissait. Tous ces personnages choisis parce qu’ils avaient le physique de l’emploi, l’horrible monstre pour ‘la force bestiale’, le malin avec son baratin, le cerveau lugubre, le chauffeur susceptible et le petit jeune innocent, ce dernier afin que les téléspectateurs puissent s’identifier à lui tout du long. Tout excepté un Noir, ce qui signifiait peut-être qu’on n’était plus obligé d’en mettre un systématiquement.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Kasso – Jacky Schwartzmann

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 (Éditions du Seuil)
Genre : Humour
Personnage principal :
Jacky Toudic, sosie parfait de Mathieu Kassovitz et escroc

Jacky Toudic est de retour à Besançon, sa ville natale, pour s’occuper de sa mère atteinte d’Alzheimer. Il y retrouve quelques anciens copains et il fait la connaissance de Zoé, avocate fiscaliste. Jacky est le sosie parfait de Mathieu Kassovitz. Et il en vit. Il se fait passer pour lui et invente des projets de films qui feront vibrer les passionnés de cinéma et les admirateurs de stars. Il leur propose de participer aux enveloppes. Ce sont des petits bonus destinés aux stars, de l’argent liquide pour les coups à boire, les call-girls et autres gâteries que s’offrent les vedettes. En contrepartie le généreux donateur profitera d’un bénéfice sur les entrées et d’un dîner avec l’acteur favori. Jacky est un arnaqueur : il disparaît avec les enveloppes garnies. Mais c’est un gagne-petit lui fait comprendre Zoé, sa nouvelle amie. Tous les deux préparent alors un plan plus ambitieux : faire croire au tournage de La Haine 2. Un projet à 6 millions d’euros. Le casse du siècle pour eux. Mais il faut toujours se méfier des gens qui viennent d’entrer dans ta vie, lui dit un ancien producteur de films. Il n’avait pas tort.

Schwartzmann a l’art de mettre en scène des personnages aussi originaux qu’amusants. Outre le faux Mathieu Kassovitz, nous trouvons : – Zoé, l’avocate fiscaliste qui fait fondre Jacky, une beauté très ambitieuse – Yann, l’homme qui fait la statue de la Liberté – Parrain, un drôle de médecin dont aucun patient ne s’est jamais plaint, il est légiste – Elder, a plein de théories sur de nombreux sujets, c’est un gars sympathique, mais complètement barge, pour qui le temps va à l’envers – Il y a aussi un ancien producteur qui a eu son heure de gloire, un genre de Weinstein, accusé de viol, maintenant en pleine dépression, il vit dans une immense villa, avec un crocodile dans sa piscine. Mais comme Jacky Toudic, certains ne sont pas ce qu’ils ont l’air d’être.

Avec de tels personnages, on se doute que les situations ne vont pas être tristes. Et puis il y a des conseils judicieux : pour devenir marseillais par exemple, il faut comprendre que la parole est magique. Devenir Corse est plus difficile, car on n’est pas corse, on naît corse. Cependant, ne perdez pas espoir, Elder vous explique comment il est devenu corse. Il y a des théories intéressantes aussi comme la cristallisation stendhalienne et la meuf-rameau. Ça peut paraître obscur dit comme ça, mais c’est très bien expliqué dans le livre.

Ce n’est pas un polar sérieux. Cependant, tout n’est pas écrit sur le ton de la rigolade. Par moments l’auteur laisse transparaître une exaspération et certains passages contiennent des critiques virulentes : contre les écolos-bobos, les médecins, les sénateurs et les banquiers. Un peu à la façon de San-Antonio. Il y a aussi une belle histoire d’amour, même si ce n’est pas un chemin de roses.

Kasso est un roman humoristique, drôle, parfois acerbe. Les personnages sont extravagants, les situations rocambolesques, ce qui n’exclut pas un brin de cynisme et quelques critiques décapantes. De quoi passer un excellent moment.

Extrait :
Guy apporte les cafés à ces messieurs et s’affale sur le canapé, en face de moi.

– T’avais raison au fait, pour Fassbinder, me lance Guy.
– Ton croco ?
– Oui. Le type qui l’a récupéré. Il bossait pas du tout pour un cirque. C’est un mec qui fait des trafics.
– Ah merde…
– Un escroc, quoi.
– C’est moche.
– Ouais, ouais… c’est moche, comme tu dis. On croit connaître les gens, et puis… non. En fait non. Tu vois, toi par exemple, je croyais te connaître, mais je me trompais. Je ne sais pas qui tu es.
– Comment ça ?
– Non, je ne te connais pas. Le vrai Mathieu Kassovitz, je le connais bien. Et c’est pas toi. Maintenant on va discuter tous les quatre. Micha et Pavel sont comme moi, ils ont très envie de savoir qui tu es, fils de pute.

L’appareil étant doté de la fonction autoreverse, nous avons écouté le même morceau des années durant. « C’est un àquoiboniste, un faiseur de plaisantristes, qui dit toujours à quoi bon, à quoi bon… »

Jane Birkin – L’Àquoiboniste

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Mi amigo – W. R. Burnett

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1959
(Mi amigo)

Date de publication française :
2015 (Actes Sud)
Traduction (américain) :
Fabienne Duvigneau
Genre : Western
Personnage principal : Sergent John Desportes, Bud Smith

Plusieurs rédacteurs de romans westerns américains étaient, en même temps, scénaristes de ces films qui ont enchanté notre jeunesse. C’est le cas de W. R. Burnett, à qui nous devons une cinquantaine de scénarios. Côté romans, c’est sa trilogie westernienne qui est restée dans notre mémoire : Terreur apache, Lune pâle et Mi amigo.

Mi amigo se situe, vers la fin du XIXe siècle, au Nouveau-Mexique, plus exactement à Mesa Encantada, un îlot dans le désert du Sud-ouest américain, où les guerres contre les Apaches sont maintenant terminées. Le village est supervisé par la présence à peine plus que symbolique d’une garnison de l’armée, dirigée par le commandant Etheredge, toujours tiré à quatre épingles, qui compte résolument sur le sergent John Desportes pour régler l’ensemble des problèmes. Dans la quarantaine, dédié à l’armée au point d’être resté célibataire, courtois et efficace, le sergent est au centre du récit de Burnett. C’est le fil directeur qui relie les aventures de Bud, les vols d’argent et de chevaux, et les problèmes causés par les affrontements entre mercenaires à La Paz.

Autre personnage important : Bud Smith, un gars de 19 ans qui en a l’air de 16, apparemment inspiré par Billy the Kid, sauvé par le sergent d’une mauvaise chute dans un ravin, et auquel s’attachera paternellement Desportes. Bud tendra aussi à développer une certaine amitié avec lui, mais il restera un électron libre.

Autour de ces personnages se développe une galerie de femmes et d’hommes qui retiennent l’attention : le commandant et l’élégante commandante, bien sûr, le médecin blasé Grayson, le vieil ami du sergent Natty Bugworth, noceur impénitent, la jolie jeune fille Lolita, qui porte bien son nom, sa mère Maria, gouvernante du commandant, quelques Apaches comme Cheval Noir et quelques Mexicains comme Salzedo qui maintient l’ordre dans son hôtel-bar-saloon, et j’en passe.

Le roman est construit comme une série télé de 17 épisodes : les retrouvailles de Natty et du sergent (qui ont servi ensemble dans la cavalerie il y a 11 ans); le sergent qui trouve Bud dans une mauvaise posture; arrivée à Mesa Encantada… Ce serait fastidieux de nommer tous les épisodes. On pourrait dire qu’il s’agit de la vie quotidienne dans une bourgade du Sud-ouest américain : la traque de bandits; quelques règlements de compte; grandeur et misères d’une jeune fille en fleurs; l’instauration de la loi martiale à La Paz. Tout au long de cette année, ce qui reste constant et important, c’est la relation entre Bud et le sergent, cette sorte d’amitié ambigüe et fragile dont on craint la fin tragique…avec raison.

À cause du paysage inusité, on pourrait se sentir perdu, mais les protagonistes ne sont pas tellement différents de nous, et l’écriture de Burnett est plutôt moderne. Pas vraiment un thriller ni un western d’action; plutôt une peinture réaliste d’un moment et d’un lieu particuliers de l’histoire des États-Unis. Pas de héros non plus : le sergent Desportes doit ressembler à des dizaines d’autres soldats, faillibles mais pleins de bonne volonté, attachés au respect de la loi et à l’armée, qu’ils finissent par considérer comme leur propre famille.

Bref, un récit minutieux de Burnett qui, sans rien de spectaculaire, finit par s’insinuer habilement dans notre imaginaire.

Extrait :
Le jour s’était levé, et un soleil rouge perçait la brume au-dessus des montagnes. Ils entendaient déjà la fusillade alors qu’ils n’avaient pas encore atteint les abords de la ville. Le sergent ordonna une halte pour communiquer ses instructions. Le drapeau fut déroulé et dressé dans le manchon fixé à la selle; le clairon était prêt à sonner de son instrument.
Le premier homme qui les aperçut n’en crut pas ses yeux. Le détachement de soldats apparut au sommet d’une petite hauteur, amplement déployé autour du drapeau qui claquait dans le vent du désert. Et tandis que l’homme stupéfait se demandait s’il n’avait pas la berlue, le clairon sonna haut et fort, lançant un puissant avertissement qui roula vers La Paz (…)
Le sergent ouvrait la marche sur son grand cheval noir. À sa droite chevauchait Boyne Strapp, une Winchester en travers de la selle, son visage buriné arborant une expression sombre et menaçante. À la gauche du sergent se tenait le caporal Sanders, sous le grand drapeau qui ondoyait dans le vent. Puis venaient Red Myles et les troupiers, des hommes aguerris, au teint hâlé, avec leurs mousquetons prêts à tirer et les sabres qui leur battaient les cuisses. (…)
Le sergent conduisit ses hommes directement devant le dépôt d’armes, au milieu des deux camps adverses. Les tireurs de Macfarlane, alignés de l’autre côté de la rue, accueillirent les soldats d’un air maussade. Après un ultime et vibrant coup de clairon, le sergent se dressa sur ses étriers et lança : « Écoutez-moi tous ! Je déclare la loi martiale. La ville est maintenant sous la protection du gouvernement des États-Unis. Toute juridiction est suspendue. Nous sommes la loi. Et nous pendrons haut et court ceux qui troublent la paix. À présent, dispersez-vous ».

Mesa Encantada

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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