Ce pays n’est pas pour les faibles – Julien Gravelle

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024 Leméac Éditeur – Réédition en 2025 aux Éditions Stock
Genres : Roman noir, grands espaces
Personnages principaux  :
Les Malençon

Léopold Malençon est un homme du bois : il vit dans la forêt et il exploite le bois. Il a construit une cabane sur le bord d’un grand lac. En 1944, Léopold a un fils, Siméon, en âge d’être envoyé se battre en Europe en guerre. Pour que Siméon échappe à la conscription, Léopold a l’idée de le cacher au milieu des bois, dans la cabane qu’il a construite il y a plus de vingt ans. Quarante ans plus tard, c’est dans cette cabane qu’atterrira par hasard, Lyne, la fille de Siméon. Elle y fera une découverte macabre qui changera sa vie. C’est encore en ce lieu qu’un siècle plus tard, Tania, fille de Lyne et petite-fille de Siméon, lèvera le voile sur le lourd secret qui pesait sur la famille Malençon.

Dans une intrigue linéaire, se déroulant sur un peu plus d’un siècle, l’auteur nous raconte la saga des Malençon. Le destin de cette famille est lié à un lieu précis : une cabane construite dans la forêt boréale du Nord québécois, près du lac Saint-Jean. Ce modeste édifice à été tour à tour : – un lieu de vie et un refuge, pour l’arrière-grand-père Léopold – un endroit détesté, de solitude et de péché, pour le grand-père Siméon – l’endroit où s’est déroulé un crime horrible qui touche sa famille, pour la mère Lyne – et enfin c’est là que la fille, Tania, va découvrir le lourd secret qui pesait sur les Malençon. Ce sera une libération pour elle et sa mère.

Julien Gravelle nous narre cette histoire au travers les épisodes de la vie de quatre membres de la famille Malençon. Léopold était un homme dur qui n’avait peur de rien. C’était un trappeur sauvage qui exécrait tout ce qui est domestique et servile. Son fils, Siméon, est tout le contraire : sa passion est la lecture, l’observation des oiseaux et des plantes. Il ne perpétue pas la tradition familiale de l’exploitation du bois, il est devenu livreur de lait. C’est un homme doux, un faible pour certains. Sa fille Lyne a gâché sa vie en tombant amoureuse d’un bel Italien qui a disparu, alors qu’elle était enceinte. C’est l’ambitieux et retors Denis qui a profité de la situation en épousant la fille et s’emparant des bois de son père. Tania, la fille de Lyne, est en rupture avec sa famille, elle galère pour subsister et elle se drogue. C’est pourtant elle qui éclaircira le mystère de la cabane au fond des bois.

La dernière partie est intitulée If, du nom d’une plante dont on se sert pour traiter le cancer, mais qui est toxique et dont l’ingestion provoque généralement une mort subite. La fin du roman est formidable. Malgré sa noirceur, elle est porteuse d’espoir et laisse envisager un avenir meilleur.

L’auteur, Julien Gravelle, est français, Franc-comtois d’origine, il vit depuis 2006 dans le Nord Québec. Il écrit comme un Québécois, utilisant un bon nombre d’expressions typiquement québécoises. Un lexique en fin d’ouvrage donne le sens de ces québécismes.

Extrait :
Enjambant le plat-bord du canot, il saute à l’eau sans plus se soucier de mouiller ses bottes, se précipite vers son fils, qu’il empoigne par le collet. De la paume de sa main épaisse, il lui assène une gifle qui fait voler sur le sable les lunettes de Siméon. Puis, les yeux dans les yeux, si proche que son fils peut sentir son haleine d’animal sauvage, il lui dit les mots que Siméon n’oubliera jamais :

— Ce pays n’est pas pour les faibles. Arrange-toi pour qu’il ne te dévore pas et il va faire de toi un homme !
Après quoi il desserre le poing et Siméon s’écroule, genoux à terre, sur les lichens et les mousses recouvrant le grand cran qui descend jusqu’à l’eau.
Siméon ne pleure plus. Il reprend son souffle, tétanisé, tandis que son père, sans un mot, retourne à son canot. La tempête est passée.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Les morsures du silence – Johana Gustawsson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2025 (Calmann-Lévy) 
Genres : Noir, enquête, psycho-social
Personnages principaux :
Maïa Rehn (policière française) – Commissaire Aleksander Storm

Il y a un an, j’ai lu avec un certain plaisir L’Île de Yule même si la solution des meurtres m’avait plutôt déçu. Dans ce roman-ci, on apprendra aussi beaucoup sur le mode de vie des Suédois et la beauté des paysages. Ce qui est mis en relief, c’est surtout l’injustice faite aux femmes dans des affaires de viol. Gustawsson s’engage à fond dans ce combat, ce qui est un peu surprenant parce qu’elle est encore jeune (47 ans)  et que l’engagement pour des causes sociales se manifeste surtout chez des écrivaines de polars plus âgées qui tiennent à démontrer qu’elles ne font pas qu’écrire des histoires divertissantes (Donna Leon, Chrystine Brouillet, Anne Perry …).

Vêtu d’une aube blanche et coiffé de bougies, comme il est coutume de le faire lors de la fête de la Sainte-Lucie, un adolescent est retrouvé mort, le crâne fracassé par ce qui semble être un marteau. Vingt-trois ans plus tôt, au même endroit, et vêtue de la même façon, une jeune fille a été assassinée d’une façon semblable. Deux autres cadavres suivront, abattus selon le même rituel.

Le commissaire suédois Aleksander Storm et la policière française Maïa Rehn entreprennent une enquête compliquée portant sur le meurtre d’il y a plus de 20 ans et sur les trois assassinats récents. Pour éviter la lassitude qu’entraîne une série d’entrevues et d’interrogatoires aux quatre coins de la Suède, Gustawsson expose dans les détails la vie personnelle de Maïa et d’Aleksander. Ni l’un ni l’autre n’a une vie passionnante : Maïa a perdu son mari et sa fille dans un accident d’automobile; Aleksander passe peu de temps avec ses filles et la vie commune avec sa femme se détériore lentement.

L’auteure nous informe sur les lois suédoises relatives au viol et décrit l’effet produit sur les victimes de viol, ce qui occupe une place importante dans le roman. Les dernières pages sont d’ailleurs consacrées à la dénonciation publique d’un viol répété commis par une vedette de la littérature suédoise, mort et célébré depuis longtemps, et à un encouragement à sortir du silence pour toutes les femmes dont la vie a été bouleversée par ces actes criminels.

Au milieu de tout cela, l’enquête criminelle se poursuit mais on l’oublie un peu. D’autant plus que ce qui permet de relier les trois dernières victimes et de s’orienter vers le motif de ces crimes se produit  par hasard, alors que Maïa saisit une information qu’elle ne cherchait pas.

On a donc affaire à un bon roman psychologique mais à un petit thriller. Gustawsson me semble confirmer cette conclusion : « Peut-être que je me sens investie d’un devoir de parler pour celles et ceux qu’on force au silence (…) Ce sont en tout cas des larmes d’incompréhension et d’infinie tristesse qui ont été la première encre des Morsures du silence ».

Extrait :
Cette année, j’avais besoin d’une rupture de tradition. Pas d’une dinde pour trois, ni de smörgasbord, le traditionnel buffet de Noël suédois que j’avais coutume d’aider ma belle-mère à préparer. Reproduire seule ces rites familiaux n’avait aucun sens. J’aurais même préféré ignorer tout bonnement Noël, mais il est partout et je n’avais pas la force de partir à l’autre bout du monde.
Quand Christian m’a demandé ce que je souhaitais, j’ai répondu : « Ne pas cuisiner ». Il m’a donc invité à venir déguster des huîtres, un bon steak et des grands vins chez lui. Et, pendant qu’il s’agitait en cuisine, je me suis retrouvée dans une situation complètement inédite pour un 24 décembre à 18 heures : j’étais assise sur le canapé. Oui, je dis bien « assise », un verre de barolo à la main, à regarder le bras de mer glacé, figé contre les quais en plein cœur de Stockholm, avec la formidable sensation d’avoir aidé à rendre justice en dévoilant le visage des bourreaux et celui des victimes.

L’Île de Lidingo

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

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Dans la forêt du croque-mitaine – Ivar Leon Menger

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024 (FINSTER)
Date de publication française :
2025 – Belfond
Traduction (allemand) :
Justine Coquel
Genre : Enquête policière
Personnage principal :
Hans J. Stahl commandant de police retraité

1986 dans l’Odenwald (Allemagne).
Hans Jörg Stahl, soixante-douze ans, commandant de police à la retraite, est de retour dans le village de Katzenbrunn. Dix ans auparavant, quand il était encore en activité, il avait enquêté sans succès sur la disparition d’enfants. Aujourd’hui, un autre garçon a disparu. Comme en 1969, 1973, 1975 et 1976. Il l’avait toujours su que le croque-mitaine reviendrait. Au moment de prendre sa retraite, il avait mis en garde ses collègues, le maire, la communauté. Personne n’avait voulu l’écouter. Hans J. Stahl obsédé par ces disparitions, va utiliser son temps libre pour reprendre l’enquête où il l’avait laissée, mais cette fois à son propre compte.

Le cadre du roman est un petit village où il n’y a pas grand-chose, à part une forêt qui peut être à la fois un refuge et un danger. Nous sommes en 1986, l’année de la catastrophe nucléaire dans la centrale de Tchernobyl. Les vents d’est amènent des radiations et les pluies sont radioactives. Une étrange clinique psychiatrique domine le village. Dans cet environnement vraiment pas folichon, sévit un monstre qui enlève des enfants dont on ne retrouve aucune trace. Ce n’est pas le lieu idéal pour passer sa retraite, mais les motivations de l’ancien policier ne sont pas de dénicher un cadre idyllique, c’est de trouver le croque-mitaine.

Le personnage principal est un ex-policier pas vraiment charismatique. C’est un vieux monsieur de 72 ans, qui boite, qui a des douleurs dans la poitrine et des brûlures d’estomac. Ce n’est pas James Bond, mais il a quand même tapé dans l’œil de Geli, l’aubergiste de 68 ans. Tous deux vont vivre une véritable romance de tourtereaux et trouver une nouvelle jeunesse.

Le rythme est lent, alourdi par des observations pas vraiment indispensables qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’enquête. On ne s’ennuie pas, mais on n’est pas non plus totalement captivé. L’intrigue avance tranquillement, mais de façon efficace. Si vous cherchez un thriller haletant, ce n’est pas le meilleur choix. Si vous aimez les romans qui finissent bien, alors vous serez comblés.

Avec son titre qui ressemble à celui d’un livre pour enfants, ce roman offre un agréable divertissement, avec une intrigue bien ficelée et des personnages atypiques pour ce genre de littérature.

Extrait :
Notre village compte dix-huit maisons et demie. Et puis un arrêt de bus sans toit, une chapelle avec un cimetière, une charcuterie, une boutique photo fermée par des planches clouées, un distributeur à chewing-gums et, à côté, celui pour les cigarettes de maman. Un peu plus haut, à la sortie du village, un kiosque à l’abandon, la Menuiserie et pompes funèbres Wenner, la ferme G. Müller, une auberge et une épicerie. Et une fois par an, la fête foraine se tient ici, sur le champ de foire.

Mais le bâtiment le plus célèbre chez nous, c’est la villa. Avec ses fenêtres sombres, les colonnes décorées et la clôture de sécurité. La bâtisse se trouve de l’autre côté de la rue. Je l’appelle le Palais noir.
Car ils y disparaissent tous.
Les uns après les autres.

Je me suis même construit un refuge dans la forêt. (Oskar)

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Le regard des autres – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2025 (Druide)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal :
Maud Graham

C’est la vingt-deuxième enquête de Maud Graham. On a affaire à une véritable saga parce que les réflexions auxquelles Maud se livre s’effectuent sous forme de dialogues avec ses ami(e)s devenu(e)s avec le temps  policiers et/ou gastronomes. Heureusement, le lecteur peut consulter à la fin du livre une liste d’une vingtaine de personnages qui entourent habituellement Maud.

Sébastien Hamel photographie Carolane, sa jeune sœur, nue, dans le but de vendre les photos au pharmacien pédophile Jean-Marcel Gendron. Aux alentours de 2010, Carolane aura deux enfants, Mélodie et Nathan, se livrera à la drogue, menacera Sébastien de le faire chanter, et se fera assassiner. Meurtre non résolu. Plus tard, Sébastien épouse Joëlle et adopte Mélodie, alors que Nathan est placé dans une famille d’accueil.

À 15 ans, Mélodie tombe en amour avec le professeur d’éducation physique, Henri Vanier, qui utilise tous les trucs pour séduire les jeunes filles vierges. Il a d’ailleurs déjà abusé de Stéphanie Bouchard, devenue aujourd’hui, professeure de français. L’a-t-elle reconnu ? Devenue une menace virtuelle, elle doit être éliminée. Vanier voudra donc la tuer. Puis, il cherche à tuer également son élève Léon, sur qui il espère faire tomber les soupçons.

Pendant ce temps, Sébastien reconnaît son neveu Nathan, qui travaille dans une boutique à Québec, et qui avait été témoin du meurtre de Carolane alors qu’il était très jeune; ça l’avait traumatisé et il n’en a jamais parlé. Sébastien le perçoit comme une menace dont il doit se débarrasser.

Enfin, le pharmacien pédophile est poignardé par Vincent qui a découvert les photographies de jeunes filles nues que possédait  Gendron, dont celle de sa mère, Gisèle, qui lui apprend que Gendron est son père; il l’a mise enceinte quand elle n’avait que 12 ans. D’où la réaction de Vincent : il poignarde Gendron, qui n’est pas blessé mortellement et qui n’accuse personne; mais Vincent se confie en partie aux enquêteurs parce qu’il vise à découvrir l’identité du photographe.

Si Vincent, Léon et Nathan se mettent à table, Sébastien Hamel et Henri Vanier risquent de déguster.

Brouillet connaît le métier. Ses romans se lisent tout seul. Comme plusieurs auteurs, en vieillissant, ses intrigues policières se déroulent au cœur d’un engagement social; dans ce cas-ci, les jeunes femmes dont on abuse et les enfants de familles dysfonctionnelles. Rien de spectaculaire, sans doute, mais sympathique et bien fait.

Extrait :
Vanier sentit vibrer son portable, vit des émoticônes en larmes apparaître à l’écran, lut « besoin de toi », puis compta sept cœurs. Calvaire ! Mélodie était tellement immature ! Et plus collante que Natascha. Avant Noël, il la baiserait avant Noël, que ça lui plaise ou non. Puis il la virerait. Il aimait étirer l’attente, imaginer chaque détail de ce moment unique où il prendrait sa virginité, mais il y avait des limites à fantasmer et cette gamine était lassante. Il ne lui répondrait certainement pas tout de suite. Qu’elle braille en chœur avec ses copines.

Québec, rue Saint-Paul

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Tous les invisibles – Mateo Askaripour

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024 (This Great Hemisphere)
Date de publication française :
2025 – Buchet/Chastel
Traduction (américain) :
Anne Sylvie Homassel
Genre : Science-fiction
Personnage principal :
Sweetmint, jeune femme invisible

2529, la terre est divisée en quatre hémisphères indépendants : Nordouest, Nordest, Sudest et Sudouest. Dans la région des forêts de l’hémisphère Nordouest, une partie de la population est devenue invisible, au sens propre du terme : on ne la voit pas, elle est transparente. Ses membres sont appelés les invisibles. L’autre partie de la population est normale, c’est à dire visible, c’est la Population Dominante : les PoDo. Cette société est profondément inégalitaire, les PoDo jouissent de tous les privilèges et considèrent les invisibles comme des esclaves. Pour que les PoDo puissent situer les invisibles, ils leur imposent le port d’un collier. Dans ce contexte, une jeune invisible appelée Sweetmint s’est particulièrement distinguée dans ses études, elle a été sélectionnée pour suivre un apprentissage prestigieux auprès du Directeur du progrès qui est le grand architecte de tout le système qui régit l’hémisphère Nordouest. Après un début d’initiation prometteur, sa formation est perturbée par l’assassinat du Chef de l’exécutif, d’autant plus que c’est son frère qui est soupçonné d’être le meurtrier. Alors elle se lance à la recherche de son frère, espérant le trouver avant les autorités qui ont démarré la traque. C’est ainsi que l’ingénue Sweetmint va s’immerger dans un monde inconnu d’elle.

Ce roman nous plonge dans un univers à la fois étrange par l’évolution physiologique de la population, mais aussi familier par les turpitudes dont sont capables ces humains du futur, les mêmes que celles que nous connaissons aujourd’hui. En effet, la partie pauvre de la population est devenue invisible, pas au sens qu’on ne la remarque pas, comme ce fut le cas dans le sentiment de déclassement à l’origine du mouvement des Gilets jaunes en France. Non, ici les gens sont devenus totalement et physiquement invisibles. Entre eux, ils arrivent parfaitement à se localiser grâce à leur persodeur, leur odeur personnelle, et à leur rumoya, leur sixième sens qui leur permet de connaître instantanément l’état d’âme de leurs congénères. Mais les PoDo, eux, ont besoin de repères matériels pour percevoir un Invisible : un collier, comme pour les chiens, ou des peintures corporelles.

500 ans après notre époque, on ne peut dire que l’humain a beaucoup changé mentalement. Une ségrégation sociale s’est installée : les invisibles ne fréquentent les PoDo que pour les servir. Les classes dominantes, ici les PoDo, sont toujours en proie à l’orgueil et à la vanité. L’hypocrisie, le mensonge, la manipulation et la trahison sont monnaie courante. La vie humaine a peu de prix, surtout celle des gens modestes, face à l’ambition et la soif de pouvoir.

On peut saluer l’imagination de l’auteur, surtout en ce qui concerne les invisibles, il invente un monde nouveau avec des mots nouveaux : Sawukhoob, mambonga, Chunjani, herbol, rumoya, persodeur … dont la définition n’est pas donnée, mais dont on devine le sens.

Tous les invisibles est un étonnant roman de science-fiction dans lequel Mateo Askaripour dénonce à sa façon les inégalités sociales. Il imagine un monde où la classe dominante, quasiment identique à celle d’aujourd’hui, surtout dans ses travers, opprime une population qui a beaucoup évolué physiquement, mais qui, finalement, est restée bien plus humaine dans sa conception de la vie.

Extrait :
J’ai appris que si j’étais coupable d’une chose, c’était de croire qu’en me conduisant comme il le fallait, en suivant les règles écrites par les hommes qui siègent ici, j’aurais la vie sauve. Mais la sécurité n’est qu’une illusion dans ce monde. Et la liberté ne se gagne qu’au prix du risque. Les vrais coupables, ici, dit-elle d’une voix soudain plus forte, c’est vous. Vous, qui êtes convaincus que le monde n’existe que pour satisfaire vos désirs. Vous qui croyez détenir le pouvoir. Vous et vos petites affaires derrière les portes, que vous croyez cacher à tout le monde, bien que vos transgressions s’affichent sur vos visages, qu’elles soient inscrites dans la façon dont vous marchez, la façon dont vous parlez, dont vous riez, dont vous pleurez, dont vous mentez, encore et toujours, mentez, mentez.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

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L’Horloger – Jérémie Claes

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2024 (Héloïse d’Ormesson)
Genres : Thriller, enquête
Personnage principal :
Jacob Dreyfus, professeur de philosophie

C’est le premier roman de Jérémie Claes qui est, par ailleurs, caviste, ce qui apparaît dans ce roman où on mange et où on boit beaucoup, de très bons vins sans aucun doute. Mais où on pleure et où on meurt aussi beaucoup.

Bon point de départ : grâce à un jeune universitaire (Jacob Dreyfus) infiltré dans un réseau néonazi américain, les têtes dirigeantes sont emprisonnées. L’extrême droite promet de retrouver et de liquider cet individu, d’autant plus qu’il est juif. Mais il est protégé par la justice comme témoin privilégié. Par contre, on parvient à tuer son épouse, Sarah. Il part vivre dans le sud de la France (Gourdon), sous l’œil vigilant de l’ancien flic Bernard Solane, mais on le poursuit et il décide de contrattaquer après qu’on ait tué son père Isaac et sa tante Judith, et après que son jeune fils ait été victime d’une mort mystérieuse et que lui-même et ses amis aient été sauvagement attaqués.

Cette deuxième partie qui correspond aux dix longues années que Jacob passe en France, est longue aussi pour le lecteur. Comme un peintre miniaturiste, l’auteur ne nous épargne pas les détails qui caractérisent les personnages qu’il met en scène, et il y en a plusieurs. Il peut nous faire regretter ce bon vieux temps où les romans se limitaient à 250 pages et où il y avait peu de place pour le remplissage. L’auteur n’en est pas moins intéressant en jouant avec le langage, faisant parler chaque personnage selon son ancrage social (l’argot de Solane, par exemple) et en utilisant des mots rares ou anciens. Mais, pendant ce temps, l’intrigue qui met aux prises Jacob et ses adversaires perd en intensité.

C’est dommage parce que l’idée principale est ingénieuse : qui s’attaque vraiment à Jacob, dans quel but, et pourquoi le Scorpion ne le tue-t-il pas alors qu’il en a l’occasion. Dans les cent dernières pages (sur près de 550 !), on remonte enfin jusqu’à l’Horloger et on saisit l’idée principale. Mais on constate, en même temps, que les objectifs et les manœuvres de l’Horloger sont plutôt invraisemblables, et que l’auteur pousse un peu loin les pouvoirs de l’intelligence artificielle et les ruses des manipulations informatiques.

Bref, c’est un premier roman qui ne manque certes pas d’intérêt mais qui m’a laissé sur une certaine frustration.

Extrait :
─ Pourquoi, pourquoi toutes ces morts ? L’argent ? demande Jacob, toujours sceptique.
─ Pas seulement.
─ Pourquoi alors ?
─ Oh, parce qu’il le faut, disons.
─ Comment ça ?
─ Imagine un instant. Avoir une influence sur le destin de l’humanité. Réguler les démographies, laisser vivre les génies et les êtres d’exception. Si Mozart avait pu survivre, si Napoléon, Nietzsche, Aristote … Faire périr les imbéciles, les dégénérés. Ce pouvoir-là. Et puis, plus simplement, il y a eu une sorte de consensus. Mes premiers clients, ceux qui m’ont permis de continuer à chercher, ont été des chefs d’État. Des dictateurs, des rois, des présidents, peu importe. Tous avaient besoin de moi. Ils ont trouvé l’outil parfait. Je ne demande rien d’eux, sinon la liberté. Et de quoi subsister. Ils ne risquent pas d’être compromis, il n’y a pas d’enjeu politique ou diplomatique avec moi. Grâce au Mécanisme, ils bénéficient de ce dont ils rêvent tous : le droit de vie et de mort, en toute impunité.

Gourdon dans les Alpes-Maritimes

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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L’Homme de Nulle Part – Gregg Hurwitz

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (The Nowhere Man)
Date de publication française :
2025 – H&O éditions
Traduction (américain) :
Manon Chevrier
Genre : Thriller
Personnage principal :
Evan Smoak, l’Homme de Nulle Part, unique recours pour les causes désespérées

1-855-2-NOWHERE, c’est le numéro de téléphone que peuvent appeler ceux qui sont dans une situation désespérée, qui ne peuvent compter sur aucun autre secours que celui qui répond à ce numéro. C’est l’Homme de Nulle Part, anciennement Orphelin X, de son vrai nom Evan Smoak. Evan décroche, il écoute et il intervient. Brutalement et définitivement. La personne secourue ne doit rien, c’est un service gratuit, elle doit cependant prendre un engagement : trouver quelqu’un qui est aussi désespéré qu’elle l’était et qui ne voit plus aucune issue pour s’en sortir, elle doit ensuite lui donner le numéro magique. Ainsi se perpétue la mission de l’Homme de Nulle Part. Ce faisant, il multiplie les sauvetages, mais aussi les ennemis. Il finit par être capturé comme une bête sauvage. Il doit alors utiliser ses nombreux talents, non plus pour secourir les autres, mais pour se protéger lui-même.

Ce livre est avant tout un roman d’action. Il y a énormément de combats, d’affrontements à main nue ou avec diverses armes. Ça cogne, ça flingue dans tous les sens. C’est un tourbillon qui peut laisser le lecteur étourdi.

Le héros principal, l’Homme de Nulle Part, est un super combattant formé par son mentor, créateur d’une obscure agence appelée les Orphelins destinée à secourir les plus faibles. C’est une sorte d’ONG avec des fonds sans fin dont on ne connaît pas l’origine. Evan Smoak est sorti de l’organisation, il est devenu travailleur indépendant et bénévole. Dès lors on ne comprend pas d’où vient sa fortune dont son ravisseur veut s’emparer d’une petite partie : 27 millions de dollars quand même !

Evan Smoak est un type extraordinaire, rompu à toutes les techniques de combat, à toutes les armes. Et quand il n’a pas d’arme il sait transformer un simple rond de serviette en arme létale pour tuer un adversaire en quelques fractions de seconde. Il maîtrise l’informatique et les techniques de communications. Il sait aussi détecter d’un simple coup d’œil les angles morts des caméras pour se soustraire à la surveillance. Bref, c’est un héros inoxydable, on le croirait capable d’arrêter les balles avec les dents. Dans ce tome, il subit beaucoup : il est enfermé, drogué, gazé … mais on sait qu’il finira par s’en sortir pour continuer ses aventures dans les dix prochains volumes (aux États-Unis 10 tomes de la série Orphelin X ont déjà paru … pour l’instant. C’est un bon filon que l’auteur exploite à fond).

Ce genre de roman d’action spectaculaire souffre presque toujours d’une vraisemblance douteuse que l’on pourrait pardonner si l’auteur n’en faisait pas trop et finissait par rendre l’ensemble caricatural. Nous avons même droit au mort qui ressuscite au moment opportun pour sauver notre héros en mauvaise posture.

L’Homme de Nulle Part est un roman pour ceux qui aiment l’action, le suspense, les thrillers haletants et les films à effets spéciaux avec maintes cascades, explosions, incendies, verre brisé, mais qui ne s’offusquent pas d’un manque total de vraisemblance. C’est un livre pour se distraire, mais pas le meilleur choix pour ceux qui privilégient la finesse et la subtilité.

Extrait :
Toute sa vie d’adulte, il avait été un homme brutal, veillant dans la nuit, et n’hésitant pas à déchaîner la violence contre ceux qui font du mal aux gens. Une sentinelle prête à affronter tous les Hector Contrell, les René Cassaroy, les Assim al-Hakeem et les Tigran Sarkassian. Car si ce n’était pas lui qui le faisait, alors qui s’en chargerait ? Mais, maintenant qu’il était affranchi de la culpabilité d’avoir tué Jack, peut-être arrêterait-il de courir sans fin après une absurde absolution et se libérerait-il d’être L’Homme de Nulle Part ?

Peut-être qu’il pourrait devenir réellement quelqu’un.
Quelqu’un de vrai.

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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Le cimetière de la mer – Aslak Nore

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Havets kirkegard)
Date de publication française :
2023 (Le bruit du monde,10/18)
Traduction (norvégien) :
Loup-Maëlle Besançon
Genres : Thriller, historique
Personnage principal :
Sasha Falck

Qu’est-ce qui a causé le naufrage d’un express côtier norvégien en 1940 ? La réponse se trouve probablement dans les écrits de Vera Lind qui semble s’être suicidée en 2015. Mais ces écrits et son testament sont disparus. Le fils de Vera, Olaf, semble être l’héritier mais son neveu Hans prétend que Vera avait changé son testament. La fille d’Olaf, Sasha, part à la recherche du manuscrit et du testament de Vera, avec l’aide de Johnny Berg, ex agent des services de renseignement norvégiens, libéré d’une prison en Afghanistan, grâce à Hans, qui lui demande d’écrire sa biographie. D’où un long retour au Liban en 1982 et en 2006 pour comprendre le travail de Hans comme médecin; et un autre retour en Norvège en 1940 et au cours de l’occupation allemande, pour essayer de comprendre dans quelle mesure les Falk ont collaboré avec l’ennemi pour sauver leurs compagnies et leurs milliers de couronnes.

Je dois omettre plusieurs autres aspects du roman. Entre autres, les magnifiques paysages de la Norvège du Nord, qui donnent le goût d’y réserver une croisière; puis, le problème crucial : qui doit avoir la priorité entre la vérité ou la protection de la réputation familiale ? Qui est vraiment Johnny Berg ? Quel est le rôle véritable de l’avocate Siri Greve ?

Le roman est long et ne manque pas d’intérêt. Mais l’auteur a trop voulu en mettre. La densité du récit l’emporte nettement sur sa clarté.

Ça m’a pris au moins une heure pour retracer les liens familiaux de la famille Falk, avant de m’apercevoir qu’un très utile schéma apparaissait à la fin du livre (page 610-611) !  La première finale est audacieuse; la deuxième, plus ordinaire, en réconfortera peut-être plusieurs.

Bref, c’est un roman où j’ai beaucoup appris, mais il me semble que l’intrigue principale (quelle est-elle ?) s’est perdue en chemin.

Extrait :
─  « Ce n’est pas ainsi qu’on doit procéder (dixit Vera). Nous avons une armée, un service de renseignement, sous le contrôle du Parlement ».
Olaf me fixe d’un regard ardent :
─ « C’est ça la défense de la Norvège, au cas où le reste nous lâcherait. Certains secrets militaires sont de telle nature qu’ils ne peuvent être confiés à des élus ou autres représentants politiques à cheval sur les principes. Ils sont entre les mains de particuliers. Si tu révèles ce genre d’informations dans un livre, tu mets ces activités en péril. Et tu renvoies les cellules du réseau stay-behind dix ans en arrière. Autre détail non négligeable : ces révélations signeront aussi l’arrêt de mort de Rederhaugen et de tout ce que nous y avons entrepris ».

Un des multiples fjords norvégiens

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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L’Invitation – Sebastian Fitzek

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024
(Die Einladung)
Date de publication française :
2025 – L’Archipel
Traduction (allemand) :
Céline Maurice
Genre : Thriller
Personnage principal :
Marla Lindberg, jeune femme atteinte de prosopagnosie (incapacité à reconnaître les visages)

Marla Lindberg n’a pas une vie facile : son père s’est suicidé, elle a été agressée dans une clinique abandonnée où elle devait livrer un colis, elle prend ensuite un boulot très éprouvant d’analyste de vidéos pornos violentes et illégales qu’elle signale ensuite à la police. Pour couronner le tout, elle est diagnostiquée atteinte de prosopagnosie, c’est-à-dire d’une incapacité à reconnaître les visages. Alors, quand elle reçoit une invitation à se retrouver avec d’anciens camarades de promotion du baccalauréat dans le Chalet des Brumes, un refuge dans les Alpes à plus de 2000 mètres d’altitude, elle accepte avec l’intention de se changer les idées. Mais quand elle arrive au chalet, une surprise l’attend : il est désert, plus exactement ceux qui l’occupaient ont disparu, mais leurs affaires sont là. Ce n’est que le début de nombreuses péripéties traumatisantes.

Dans le Chalet des Brumes, quelqu’un s’est donné la peine de créer une sorte d’escape game, un jeu d’énigmes que les participants doivent résoudre pour réussir à s’échapper. Mais ici les invités n’ont pas choisi de participer à ce jeu, ils y sont soumis. Ils sont huit, quatre garçons et quatre filles, victimes d’une machination perverse qui devient de plus en plus macabre. L’auteur s’en donne à cœur joie en imaginant toutes les épreuves que doivent subir les jeunes gens.

Le personnage central est la pauvre Marla, qui en plus de son handicap, la prosopagnosie, et de toute l’adversité à laquelle elle doit faire face, va se trouver confrontée à sa jumelle étrangère, car il paraît que chacun a sept jumeaux inconnus sur terre. C’est ainsi que Marla va se retrouver en face d’une SDF qui a eu une influence considérable sur le sort de son père et qui est son sosie. L’auteur embrouille si bien le lecteur qu’il fait en sorte qu’on ne sait plus qui est qui. Une façon originale d’aborder le thème de la quête d’identité.

La force de ce roman c’est son intrigue. C’est une suite ébouriffante d’évènements imprévus et de surprises qui surviennent à un rythme infernal. On est souvent à la limite de l’horreur et de la folie. Le lecteur est emporté, il ne sait plus où donner de la tête. Cependant à force d’accumuler les rebondissements et les coups de théâtre, l’intrigue devient un vrai sac de nœuds. Au final, l’auteur se doit de donner une conclusion crédible à son histoire, il faut dénouer les nœuds. C’est là que ça se complique, fini les volte-face allègres, il faut expliquer. On a alors l’impression que l’auteur s’embourbe dans des considérations laborieuses et pour tout dire pas très convaincantes.

L’Invitation c’est d’abord une intrigue complexe, tortueuse, machiavélique et d’une grande imagination. En contrepartie, l’explication finale de cette histoire paraît assez artificielle.

Extrait :
Vous êtes ici pour le découvrir vous-mêmes : sur lequel d’entre vous les plus grands torts pèsent-ils ?
Sur la personne qui a planifié activement ma déchéance ?
Ou sur les suiveurs, qui ont peut-être même espéré que ça ne finirait pas trop mal ?
Vous savez de quoi je parle.
Affrontez le passé. Et prenez une décision.
Pour éviter tout malentendu, voici un résumé :
Vous avez fait quelque chose. Quelqu’un a eu l’idée, quelqu’un l’a mise en œuvre, quelqu’un s’est tu.
Vous êtes tous coupables, mais je ferai preuve de clémence et j’affranchirai l’un de vous. Vous pouvez trancher : qui mérite d’être gracié ? Qui est le moins coupable ?
À vous de déciderLa personne choisie survivra.
Les autres subiront le même sort que moi. Vous mourrez de la même mort que moi.

Chalet des Brumes

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Ombres et lumière – Val McDermid

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Still Life)
Date de publication française :
2023 (Flammarion)
Traduction (anglais/écossais) :
Perrine Chambon
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal :
Commandante Karen Pirie

La reine du polar écossais écrit beaucoup. Ce roman-ci est écrit pendant la covid : McDermid n’est pas pressée et le lecteur ne doit pas l’être non plus. Les personnages sont nombreux mais plusieurs ne font que passer. Et il faut aimer le style de l’auteure : qu’on ne s’attende pas à des épisodes palpitants. Ce qui intéresse McDermid c’est plus le travail de l’enquêtrice, la recherche du mobile ou, comme ici, l’identité des victimes.

L’enquêtrice, c’est la commandante écossaise  Karen Pirie, autoritaire et entêtée, dépendante du café et des sucreries, qui bénéficie de multiples contacts qu’elle mettra à profit pour faciliter ses recherches en France, en Angleterre et en Irlande. La tâche n’est pas facile parce que Karen doit mener deux enquêtes en même temps : que fait le cadavre de James Auld dans les eaux du fleuve écossais Forth, lui qui était disparu depuis dix ans? Et qui est le squelette dissimulé dans le garage de Susan Leitch, qui vient d’être tuée dans un accident de la route, et comment s’est-il retrouvé là ?

Coincée entre son apprenti, le jeune Jason, qu’elle a tendance à materner, et sa chef autoritaire et méprisante, Ann Markie, qu’elle déteste franchement, Karen se démène comme un beau diable pour boucler ses deux enquêtes. Son surnom de Spécial K est dû à son art de diriger les interrogatoires comme en témoigne son face à face avec Daniel Connolly.

Les romans de McDermid sont toujours bien documentés, ici par exemple sur les problèmes de juridiction entre l’Écosse, l’Angleterre, l’Irlande et la France, particulièrement, le rôle du procureur au Royaume Uni et en France. On a souvent l’impression de lire un manuel de sciences politiques. Ceux et celles qui recherchent les émotions fortes risquent donc d’être déçus.

Extrait :
─ Nous venons voir Mr Geary, dit Karen.
L’assistante de la galerie haussa un sourcil, comme si elle doutait d’elles.
─  Je ne vois rien sur son emploi du temps. Vous avez rendez-vous ?
─ Dites-lui qu’il s’agit de six tableaux d’artistes écossais qu’il a vendus au début des années 2000, répondit Karen en lui lançant un regard implacable. Il va accepter de me voir.
─ Vous pouvez être plus précise ?
─ Pas devant vous. Allez donc lui dire qu’on ne bougera pas tant qu’il ne nous aura pas reçues.
La voix de Karen était devenue plus grave, plus sèche, menaçante.

Édimbourg et le Firth of Forth

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Balanegra – Marto Pariente

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024 (Hierro viejo)
Date de publication française :
2025 – Gallimard
Traduction (espagnol) :
Sébastien Rutés
Genre : Roman noir 
Personnage principal :
Coveiro, fossoyeur et gardien de cimetière, ancien tueur à gages 

Coveiro a pris sa retraite quand son frère s’est suicidé en lui laissant sur les bras son fils Marco. L’enfant est autiste et n’a plus personne d’autre que son oncle pour s’occuper de lui. Coveiro revient donc s’installer à Balanegra, petit village tranquille. Il prend en charge son neveu et par la même occasion, il récupère le métier de son frère : fossoyeur et gardien de cimetière. Ça le change de son ancienne profession : tueur à gages. Le seul point commun entre ces deux métiers est la fréquentation assidue des morts. Entre les parties de chasse, l’entretien du cimetière et les enterrements, Coveiro mène une vie paisible, jusqu’à ce qu’on enlève son neveu juste après l’inhumation bizarre d’un fils d’une famille puissante. Coveiro ne comprend pas pourquoi on a enlevé le garçon, mais il ne reste pas à se poser des questions sans réagir, il reprend les armes et ses réflexes de tueur pour retrouver son neveu.

L’originalité de ce roman n’est pas dans l’intrigue qui sent le déjà-vu : le vétéran à la retraite qui reprend du service quand un de ses proches est menacé. On l’a lu dans Chiens des Ozarks d’Eli Cranor par exemple. La singularité de cette œuvre est ailleurs, notamment dans son ambiance déjantée.

Ça flingue beaucoup dans cette histoire ! Il y a de nombreux macchabées et pas mal de violence, mais l’atmosphère n’est ni sinistre ni morbide. Les protagonistes assassinent à tour de bras, mais avec détachement et dans la bonne humeur. L’humour noir apporte de la légèreté aux pires scènes sanglantes. C’est la particularité de ce roman noir.

Les personnages sont en accord avec l’atmosphère générale du livre, ils sont à la fois horribles et drôles. Coveiro était un homme de main efficace, mais capable de gestes d’humanité. Après l’enlèvement de son neveu, il redevient un tueur impitoyable, mais parfois pris de compassion. C’est un professionnel du crime à l’ancienne : pour lui, pas besoin de gadgets technologiques, ni d’armes sophistiquées. Son équipement est rudimentaire : le canon scié de son fusil de chasse est bien suffisant et pour les interrogatoires un marteau et des clous feront l’affaire. Sa force est sa détermination et sa faiblesse sa prostate. C’est un vieux bonhomme qui a souvent besoin d’uriner, mais il arrive à gérer convenablement ce handicap. D’autres personnages pas vraiment fréquentables forment un bel aréopage d’affreux.

Balanegra ne serait qu’un roman violent et sanglant, contenant une belle dose de cynisme si un humour noir décapant ne le rendait plaisant et réjouissant.

Extrait :
À cause des phares dans le dos du Russe, leurs visages restaient dans l’ombre. On n’apercevait que le léger éclat de leurs yeux.

— J’aime bien l’endroit que tu as choisi pour notre rencontre, dit le Russe avec un bref mouvement de tête. Et j’espère pour toi que ton assurance te rembourse les soins dentaires, papi. Tu vas en avoir besoin.
— De quoi tu comptes te servir ? De ce flingue que tu tripotes comme un cul de jument ?
— Peut-être bien…
Une, deux, trois secondes, et le Russe fit le geste d’attraper son arme. Coveiro saisit son canon scié, se leva, avança d’un pas et lui tira dans le pied. À cette distance, impossible de le rater. La détonation fit s’envoler en même temps tout un tas d’oiseaux qui patientaient tapis sous les buissons et sur les branches des arbres de l’autre rive. Après, il ne resta plus que le ronronnement des moteurs.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Étude en noir – José Carlos Somoza

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Estudio en negro)
Date de publication française :
2023 (Actes Sud)
Traduction (espagnol) :
Marianne Millon
Genres : Thriller, enquête
Personnages principaux :
M.X, Anne McCarey, Dr Conan Doyle

C’est mon premier Somoza depuis une dizaine d’années. Après avoir été fasciné par la Caverne des Idées et La Théorie des cordes, j’avais été aussi séduit par L’Appât, même si j’avais été un peu déçu par un certain manque de crédibilité. Dans le cas de Étude en noir, la crédibilité est nulle et la déception totale.

En 1882, l’infirmière Anne McCarey est engagée dans une institution psychiatrique de Portsmouth pour s’occuper d’un seul patient, Monsieur X, apparemment perdu dans un monde imaginaire. Une série de meurtres est commise autour de l’institution et X semble vouloir les élucider avec l’aide éventuelle d’un jeune médecin qu’on appelle Arthur Conan Doyle.

C’est en grande partie Anne qui raconte l’histoire. Elle est peu sympathique et peu brillante. Monsieur X a des comportements si bizarres (par exemple, jouer du violon sans instrument) qu’il passe pour un fou. Conan Doyle fascine Anne et intéresse X. L’auteur introduit un inspecteur de police, l’imbécile Merton, et son adjoint lèche-…bottes Jamieson, dont le rôle est de se fourvoyer, comme l’exige le cliché habituel. Les victimes semblent plus ou moins en liaison avec une compagnie de théâtre et, dans le contexte choisi, le théâtre semble se réduire à des spectacles vulgaires et exhibitionnistes. Les allusions aux échecs sont superficielles et le diagramme de la Défense Philidor inutile. C’est un exemple de tape-à-l’œil où l’auteur se complaît. Quant au rebondissement final, il est carrément absurde.

Finalement, ce qui n’améliore pas la situation, c’est que l’écriture est discutable (beaucoup de mots ne conviennent pas, par exemple l’utilisation de transcender), mais c’est peut-être un problème de traduction. Et surtout la composition est discutable : des passages incompréhensibles semblent recevoir une explication 50 pages plus loin. C’est sans doute, pour l’auteur, une sorte de jeu, et j’espère qu’il s’est bien amusé !

Bref, à mon humble avis, un Somoza raté.

Extrait :
Je me sentais étrangement sereine. Tête, cœur froids. S’ils devaient me renvoyer, qu’ils le fassent.  Je savais que j’avais commis une faute et je savais que je n’avais commis aucune faute. Vous ne me comprenez peut-être pas, mais bon, je ne peux pas mieux dire.

Niveau de satisfaction :
2.9 out of 5 stars (2,9 / 5)

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