Devant Dieu et les hommes – Paul Colize

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2023 – HC éditions
Genres : Roman judiciaire, roman noir
Personnage principal :
Katarzyna, journaliste de 28 ans

Katarzyna Leszczynska, 28 ans, d’origine polonaise, a choisi comme nom de plume Catherine Lézin plus facile à prononcer par ses lecteurs du quotidien belge Le Soir. Avec Hortense ce sont les deux seules femmes du journal face à une écrasante majorité masculine. Installées dans le fond de la salle de rédaction, elles s’entendent comme larrons en foire et forment une paire redoutable. Leurs confrères masculins les ont baptisées les « vipères au coin ». Jusqu’ici elles se limitaient à écrire des articles courts : billets d’humeur, notes d’humour, résultats sportifs, carnet mondain … bref, des broutilles méprisées par les vrais journalistes hommes. Mais voilà que le rédacteur en chef confie à Katarzyna la couverture du procès de Marcinelle qui va s’ouvrir à Charleroi. Une telle marque de confiance venant d’un homme conservateur et misogyne a de quoi surprendre, mais encouragée par son amie Hortense, elle part confiante en mission à Charleroi.

Au Procès de Marcinelle on doit juger deux mineurs italiens accusés d’avoir assassiné leur chef en profitant du chaos provoqué par l’incendie de la mine du charbonnage du Bois du Cazier qui a fait 262 morts le 8 août 1956 à Charleroi. L’audience débute deux ans après la catastrophe, le 15 septembre 1958. Les journalistes sont nombreux, tous des hommes. Dans la salle du tribunal, le juge est un homme, les assesseurs sont des hommes, le procureur est un homme, l’avocat de la défense est un homme, les douze jurés sont des hommes, les spectateurs sont majoritairement des hommes, les témoins qui seront entendus sont tous des hommes, les accusés sont deux hommes. Dans ce monde essentiellement masculin, Katarzyna doit faire face aux plaisanteries grivoises, aux quolibets, aux lazzis de ses confrères. Alors qu’ils se déplacent en meute, elle fait bande à part. Et elle observe, ressent, déchiffre les langages corporels bien mieux que tous les mâles réunis. D’autant plus que certains évènements du procès font écho à sa propre histoire et qu’ils réveillent en elle des douleurs enfouies depuis son enfance. À cause d’un évènement traumatisant subi dans sa jeunesse, elle sera alors capable de deviner la vérité derrière une apparence trompeuse. Elle comprendra aussi pourquoi son chef l’a choisie pour couvrir ce procès.

Le récit du procès en lui-même est passionnant. Il est dominé par deux personnalités aussi redoutables l’une que l’autre. Côté accusation, on trouve le procureur général : un homme d’une élégance raffinée, intelligent et déterminé. Le dessinateur qui produit les croquis d’audience l’a représenté sous l’apparence d’un crotale : il peut se dresser et rester immobile de longues minutes. Vous pourriez croire qu’il est endormi, mais il veille, il voit tout, il entend tout. Si une proie passe à sa portée, soyez sûre qu’il ne la manquera pas. Côté défense, dans un autre style, mais tout aussi redoutable, l’avocat des accusés : homme corpulent, cheveux noirs, barbe autour de la bouche, il dégage une impression d’énergie farouche. Un rustre en apparence, mais doté d’un esprit vif, capable de réparties fulgurantes. Le dessinateur l’a figuré en bouledogue : je suis sûr qu’il va grogner et mordre tout le temps. Donnez-lui un os, il le rongera jusqu’à la moelle. Le sort des accusés dépendra beaucoup du talent de ces deux hommes.

L’arrière-plan du procès est la catastrophe minière du Bois du Cazier. L’auteur en fait un récit hallucinant : une chaleur infernale, des flammes partout, des gaz mortels, des édifices qui s’écroulent et des hommes pris au piège. C’est dans ce contexte que deux hommes sont accusés d’avoir profité des circonstances pour se débarrasser de celui qu’ils appelaient le Kapo, un chef cruel et violent. Au passage nous découvrons l’âpreté du travail dans la mine, l’abus d’autorité des chefs, la xénophobie à l’encontre des travailleurs italiens, l’accueil exécrable réservé à leurs familles logées dans des baraquements insalubres.

En se basant sur des faits historiques, Paul Colize a créé une fiction dense et passionnante dans laquelle il met en évidence les conditions extrêmement rudes du travail dans la mine, le racisme et la xénophobie à l’encontre des immigrés italiens. Le procès, mis en scène de façon très efficace, nous réserve également des moments de grande émotion. C’est un superbe roman !

Extrait :
— Messieurs, Descartes a dit : « Avant de savoir, on ne sait pas. »
La phrase resta en suspens.
Après quelques instants, il répéta en ponctuant chaque mot.
— « Avant de savoir, on ne sait pas. »
Il dévisagea un à un les membres du jury, à l’affût d’un assentiment tacite. Quelques-uns approuvèrent de la tête.
Elle nota qu’il savait conquérir un auditoire, à l’instar du procureur.
— Et quand les hommes ne savent pas, que font-ils ?
Il marqua une courte pause, comme s’il s’attendait à recevoir une réponse, puis embraya en haussant les épaules.
— Les plus sages avouent leur ignorance. Quelques téméraires avancent des hypothèses avec les réserves qui s’imposent. Je vous le concède. Mais que fait le plus grand nombre ?
Il se tourna vers le public et monta le ton.
— Ils supputent, mesdames et messieurs.
Sa voix vibrait d’indignation contenue.
— Oui, mesdames et messieurs, ils supputent. Ils imaginent, ils affabulent, ils extrapolent. Forts de leurs certitudes, ils interprètent les faits, inventent des histoires et les rabâchent comme autant de vérités immuables.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

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2 réponses à Devant Dieu et les hommes – Paul Colize

  1. Ingannmic dit :

    Je récupère ton lien : ce titre (qui a d’ailleurs déjà été proposé) rentre dans l’activité sur le « Monde du travail ».
    Bon week-end !

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